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Rwanda : Récits des explorateurs occidentaux 1


Comme nous allons le constater à travers les différents extraits des récits historiques, tout a commencé par l’émerveillement des Européens : ils s’attendaient à découvrir l’anarchie et la famine, ils ont découvert un pays certes gouverné par un despote, mais bien structuré sur le plan administratif et autosuffisant du point de vue économique. Ils s’attendaient à découvrir un peuple sans histoire, ils ont découvert une nation riche de traditions, soudée par une langue commune, ayant développé l’artisanat, la poésie, bref la culture moderne tout simplement.

Cependant, l’émerveillement des Européens fut de courte durée : ils étaient venus pour dominer, coloniser et gérer les affaires à leur manière, ils avaient même le droit de châtier ceux qui s’opposeraient à leur dessein !

Quant aux Rwandais, les « chefs » en particuliers, ils se sont enfermés dans leur « tour » et n’ont jamais voulu prendre en compte différentes pressions extérieures qui s’exerçaient sur eux. Cela expliquerait, du moins en partie, l’étiologie des violences collectives qui ont ravagé le pays au cours du 20ème siècle à chaque fin de règne.

Dans la présente recherche, nous allons présenter les différentes phases de l’histoire politique du Rwanda, dès l’arrivée du premier Européen à la guerre civile des années 1990 et ses conséquences historiques : le génocide de 1994, sans oublier la dispersion des rwandais à travers le monde et les massacres dont ils ont été victimes dans toute la région des Grands-Lacs d’Afrique.

Observation préliminaire

Dans les différents textes de référence qui suivent, les noms de personnages ou de lieux cités varient selon les auteurs : en effet, à la fin du 19ème siècle, les langues africaines n’étaient pas encore connues en Europe. Pour cela, l’orthographe des noms et des lieux dépend de ce que tel ou tel explorateur a entendu et la manière dont il l’a transcrit en écriture.

Ainsi, les noms désignant les mêmes personnes ou les mêmes lieux pourraient avoir été écrits de manières différentes selon les auteurs.

1. Les Rwandais selon le Capitaine Speke

Voyage d'exploration de 18612

Les premiers explorateurs européens ont écrit sur le Rwanda à partir des informations recueillies auprès des voisins du Rwanda. En effet, jusqu’au milieu du 19ème siècle, il était difficile - voire même impossible aux étrangers de pénétrer au Rwanda ! Même les esclavagistes, Arabes ou Européens, n’avaient jamais réussi à réduire un quelconque Rwandais en esclavage :

« Les villages rwandais sont extrêmement étendus et peuplés de grands chasseurs. Ils vont en grands groupes à la chasse au léopard. Ils y emmènent de petits chiens et leur attachent des clochettes au cou tandis qu'eux-mêmes soufflent dans des cors. Ils seraient ainsi très superstitieux et n'autoriseraient aucun étranger à pénétrer dans leur pays car voici quelques années, après la venue de quelques Arabes, éclatèrent une grande sécheresse et la famine qu'ils attribuèrent aux influences malignes que ceux-ci avaient pu exercer. Ils les chassèrent de leur pays et dirent qu'ils ne laisseraient plus jamais leurs semblables y entrer... »3.

Nous retrouvons la suite de ce récit passionnant du Capitaine Speke ailleurs :

« Ensuite, au moins pour la région que j'ai parcourue, je distingue, des autres nègres, ceux qui s'appellent les Vouahouma, ou, suivant notre orthographe, les Houmas. J'ai à leur égard fondé une théorie, qui m'est personnelle, sur les traditions, le physique et les usages des peuples que j'ai pu voir. Je crois les Houmas issus des Gallas ou Abyssiniens, que je regarde comme étant de la même race, bien que les premiers soient surtout des pasteurs et les seconds des agriculteurs (…). A mon avis, un clan pasteur, venu d'Asie, a fait prévaloir sa domination en Abyssinie, l'a conservée depuis lors, et, tandis que son teint et ses cheveux se modifiaient par un long mélange avec les nègres, conservait toujours l'élévation des parois du nez comme caractère spécial de son origine asiatique. Ce qui s'est passé dans l'Abyssinie s'est répété ailleurs (…). Les descendants des hommes de cette race qui ont formé l'ancien royaume du Kittéra, à l'ouest du lac Victoria, ont pris plusieurs usages des nègres et ont oublié la plupart des traditions de leurs ancêtres. (…) Tous les États démembrés de l'ancien Kittéra, (…) sont dominés et gouvernés par les Houmas, dont les émigrants font paître leurs troupeaux dans l'Ounyamouési, descendent au sud du lac Roucoua et parviennent, le long de la Malagarazi, sur les rives du lac Tanganyika ; là on les nomme des Tousis (…) »4.

Nul doute que le Capitaine Speke, en rédigeant le récit ci-dessus, fut le premier Européen à formuler des hypothèses ethnographiques concernant les peuples de la région des grands-lacs d’Afrique, ceux du Rwanda en particulier. En même temps, les spéculations du même auteur sur les pseudos-différences ethniques influenceront non seulement les travaux scientifiques de ses successeurs, mais aussi les différentes idéologies politiques dès la fin du 19ème siècle jusqu’à nos jours.

Cependant, remarquons que le Capitaine Speke avait déjà observé un détail très important pour nous observations d’aujourd’hui : « Les descendants des hommes de cette race qui ont formé l'ancien royaume du Kittéra, à l'ouest du lac Victoria, ont pris plusieurs usages des nègres et ont oublié la plupart des traditions de leurs ancêtres ». Tout en parlant des différences morphologiques, l’auteur reconnaît aussi l’existence d’un brassage ethnique observable.

2. Le regard de Grant

Voyage d'exploration de novembre 1861 à avril 1862 5

Après les hypothèses approximatives de Speke sur d'éventuelles origines des peuples rencontrés dans la région des Grands-Lacs d'Afrique, voici les observations de son compagnon de voyage, le Capitaine Grant, sur les Watusi [les Tousis cités ci-dessus par Speke] : l’accueil qui lui est réservé, l’intérêt de l’auteur à faire connaissance avec ses hôtes et la description des détails, tous ces éléments permettent au récit de Grant de se différencier d’autres textes d’explorateurs :

« Je m'intéressai beaucoup aux vachers de Moossah [un commerçant indien islamisé] ; d'une taille élevée, ils avaient de beaux traits et formaient un grand contraste avec les autres Africains. C'étaient dix Watusi du Karagué, tant hommes que femmes ; tous avaient des cheveux laiteux ; les premiers les portant en croissant et le reste de la tête étant rasé. Ils se noircissaient les gencives avec une préparation de graines de tamarin ; après avoir fait griller et pulvérisé la graine, on la mêle avec du vitriol bleu jusqu'à ce qu'elle acquière la consistance d'une pâte ; on la chauffe pour s'en servir. Ils avaient aux poignets de larges bracelets de cuivre, et à la cheville des quantités d'anneaux de fer. Ils portaient en marchant un arc, des flèches, un bâton et une pipe à long tuyau. Les femmes, à la taille droite et élevée, se faisaient remarquer par un visage d'un ovale parfait ; une peau de vache bien apprêtée les couvrait depuis la ceinture jusqu'aux pieds. (…) Les Watusi constituent une race distincte, très intéressante sous tous les rapports. Le matin, avant de traire les vaches, ils se lavent eux, leurs dents et les calebasses avec l'urine de la bête, à laquelle ils attribuent une vertu particulière ; puis ils emploient de l’eau propre (…) » 6 .

Une rencontre romantique !

« Un matin, à ma grande surprise, nous tombâmes sur des bestiaux dans une jungle sauvage, puis sur un bomah ou enclos caché sous les ombrages épais d'arbres magnifiques. Deux grands gaillards en sortirent et me prièrent de m'approcher. J'obtins d'eux de l'eau et ils me demandèrent même si je ne préférais pas du lait. Etonné d'une prévenance si rare parmi les Africains, je les suivis. Ils me conduisirent près d'une femme watusi, admirablement belle, assise seule sous un arbre. Elle m'accueillit sans manifester aucun étonnement et d'un grand air de dignité ; ayant échangé quelques paroles avec mes guides, elle se leva en souriant et me conduisit à sa cabane. J'eus alors le temps de bien l'examiner : elle portait le costume ordinaire des femmes watusi, à savoir une peau de vache telle que je l'ai décrite, et qui s'enroulait autour de son corps depuis la ceinture jusqu'à la cheville ; des morceaux d'étoffe de différentes couleurs entouraient sa taille ; des bracelets de fil de cuivre ornaient ses bras et ses poignets, et à son cou pendait un collier de même métal. Je fus frappé de la belle conformation de la tête, des lignes charmantes du cou ; les yeux, le nez, la bouche étaient admirables, les pieds et les mains d'une petitesse remarquable ; bref, elle réunissait une rare perfection de formes séparée par un seul défaut, que les indigènes regardent comme une beauté, de très grandes oreilles. Sa demeure temporaire, construite d'herbes et à toit plat, était tellement basse que je ne pus tenir debout. Le foyer se composait de trois pierres, et des deux côtés étaient rangés avec symétrie des vases à lait en bois, d'une propreté éblouissante. Une femme de bonne mine faisait du beurre en agitant le lait dans une calebasse. Après avoir laissé à ma belle hôtesse le loisir de m'examiner tout à son aise, je lui exprimai mes regrets de n'avoir pas de verroterie à lui offrir. - Cela n'est pas nécessaire, répondit-elle, asseyez-vous, voici du lait et du beurre. Ce dernier m'était offert sur une feuille de bananier. Je lui envoyai plus tard quelques verroteries ; elle vint me voir une fois et me demanda divers cadeaux que je ne lui refusai pas ; à en juger par l'éclat de ses yeux je pus croire qu'elle était satisfaite. C'est une des rares femmes que j'aie trouvées belles pendant le cours de mon long voyage » 7 .

A partir de ce récit, un mythe est né dans certains milieux européens, « le mythe ou réalité » de la beauté des femmes rwandaises.

3. La peur de Stanley et les Arabes !

Voyage d'exploration de 1874 à 1876 8

« Le 24 février, nous arrivons à Nakahanga : le lendemain nous entrions à Kafouro. Ce dernier point doit son importance à trois commerçants de Zanzibar qui s'y sont établis : Saïd ben Saïf, Hamed Ibrahim et Saïd de Mascate. Hamed est riche en esclaves, en bétail et en ivoire ; il a une maison spacieuse et confortable, une quantité d'épouses et plusieurs enfants. (…) Il est allé souvent chez Mtésa, et a cherché maintes fois à nouer des relations commerciales avec l'impératrice du Rouannda, mais sans y parvenir. D'après ce que m'a dit Hamed, cette impératrice serait une femme de grande taille, entre deux âges, avec de grands yeux très brillants ; elle aurait le teint peu foncé. Hamed est persuadé que tous les membres de cette famille descendent de quelque race du nord, peut-être de sang arabe. (…) « Il n'y a pas moins de différence, me disait-il, entre les gens de cette région et les Vouachennzi (nègres païens) qu'entre eux et moi. Ces gens-là ne sont pas des lâches ! Ils ont pris le Kichaka et le Mouvari, ont vaincu dernièrement le Mpororo et forcé les Vouagannda à la retraite. Depuis huit ans, Khamis ben Abdallah, Tipou-Tib, Saïd ben Habib et moi nous avons souvent essayé d'entrer chez eux, où l'ivoire abonde ; nous n'avons pas réussi. Les Vouanyammbou eux-mêmes (gens du Karagoué) ne peuvent pas pénétrer au-delà de certaines limites, bien que Roumanika soit de la même race et parle, à peu de chose près, la même langue que les gens du Rouannda » 9 .


4. O. Baumann, premier « Blanc » à entrer au Rwanda

Voyage d'exploration de septembre 1892 10

O. Baumann fut le premier Européen à entrer au Rwanda, à partir du Burundi. Il fut aussi le premier à faire l’expérience de la culture guerrière des Rwandais. Par ailleurs, il entendit parler du « Roi » mythique des Rwandais au 19 ème siècle, Kigeli Rwabugili :

« (…) Le lendemain matin, nous traversâmes plusieurs villages, étant salués toujours avec la même joie, puis nous nous dirigeâmes vers la pente de l'Akanyaru qui fait ici également la frontière d'Urundi. Grâce à ce vaste paysage d'herbes, je pouvais observer la caravane entière, quand soudain je remarquai que l'avant-garde était attaquée par à peu près trente indigènes armés d'arcs. C'était des Watussi qui demandaient à Mkamba de ne pas quitter le Rwanda avant d'obtenir la permission de Kigere. Mkamba ne les prenait pas au sérieux : il ne pouvait pas s'imaginer que trente hommes iraient arrêter toute une caravane ; aussi continua-t-il son chemin. Mais les guerriers étaient répartis le long de la route et lâchement nous criblaient de flèches. Bien sûr il a suffi de tirer quelques coups de fusils et ils se sont enfuis, poursuivis par nos Massai qui s'étaient armés de longues lances. Une fois cet incident passé, le village suivant nous saluait comme d'habitude avec des cris de joie et des chansons (...) » 11 .


5. Von Götzen à la cour royale de Kigeli Rwabugili

Voyage d'exploration de décembre 1893 12

C’est la première rencontre officielle entre un Européen et le monarque rwandais. C’est aussi la première fois qu’un Européen traversait le Rwanda d’est en ouest. Cette première rencontre était aussi politique : après la Conférence de Berlin de 1884 - 1885, Von Götzen était venu au Rwanda recueillir des informations sur le pays car, l’Allemagne se préparait à envoyer une première expédition d’occupation coloniale.

Dans le texte qui suit - extrait du récit de Von Götzen lui-même, le roi Kigeli Rwabugili « en imposa » face au savant venu d’Europe lors de leurs différentes rencontres ! Nous découvrons ainsi la réalité de la renommée du personnage telle que les Arabes en avaient fait part aux premiers explorateurs européens :

« De notre grande tente, en ouvrant largement les tentures formant nos portes, nous pouvions voir au-dessous de nous une grande vallée couverte de fermes bien tenues et de beaux massifs de bananiers. Il nous semblait bien étrange que Louabougiri eût choisi, pour établir sa nouvelle résidence, l'endroit le plus élevé et moins hospitalier de son pays. Evidemment nous l'avions surpris au milieu même de son établissement, car tout était encore neuf et en partie inachevé. (…) Pour augmenter la confiance de Louabougiri, je résolus de lui faire une nouvelle visite, et cette fois avec une grande suite en costume de fête. Je désirais obtenir sur le pays le plus de renseignements qu'il était possible, mais le roi ne s'intéressait qu'à nos personnes et à nos armes, et on ne pouvait apprendre de lui que peu de chose. Quant il vint à son tour nous rendre visite à notre camp, il montra une curiosité de véritable enfant. Il paraissait faire de l'esprit à nos dépens, ce qui, chaque fois, comme il convient, excitait la bruyante hilarité de sa suite. En cette circonstance, il avait revêtu un autre costume. Il portait une espèce de diadème, bordé d'une broderie de perles, garni en haut de longs poils blancs ; du bord inférieur de ce bandeau tombaient une quantité de cordelettes de perles qui pendaient autour du visage, de telle sorte qu'on ne l'apercevait qu'à peine. Ce visage ne paraissait plus si boursouflé et avait quelque chose de la physionomie indienne. (…) En possession d'une souveraineté despotique absolue, de beaucoup supérieure, disait-on à celle même de l'Ouganda, il n'avait pas jugé nécessaire de s'entourer de forces militaires pour se protéger. Il ne se faisait aucune idée de la nature et des effets des armes à feu, et il perdait peu à peu cette première crainte de l'étranger, qu'il avait d'abord éprouvé par la suite de son état d'esprit de sauvage absolument fermé à toute culture. Il eut bientôt la pensée de tirer un parti aussi lucratif que possible de ces hôtes étrangers venus ainsi sans en avoir été priés. Des idées commerciales germèrent dans son esprit, et en conséquence il résolut de mettre un temps d'arrêt dans l'envoi de présents qu'il nous faisait. (…) A plusieurs reprises, j'avais demandé qu'on me livrât des substances ; il me fit répondre qu'il était habitué à recevoir d'abord et à donner ensuite (…) » 13


Von Götzen et ses hommes commencèrent à envisager le pire !

Kigeli Rwabugili fut à la hauteur de sa renommée :


« Les allées et venues de parlementaires se prolongèrent toute une journée, si bien que mes gens commençaient à s'agiter. Ils m'envoyèrent une députation de sous-conducteurs, qui cherchèrent, par leurs prières, à m'amener à céder. Naturellement je ne cédai pas et je dis comprendre clairement à la députation que, même au cas de difficultés et de lutte militaire, notre position était tout à fait favorable et supérieure à celle de nos adversaires. Comme l'Arabe Abdallah se montrait des plus craintifs, je dus lui démontrer avec une clarté particulière qu'il était un lamentable poltron. Il fit comme s'il eût pris ce reproche fort à cœur, car plus tard il vint secrètement dans ma tente, pour me déclarer très solennellement et avec une exagération bien arabe : « Je ne suis pas un poltron ! Car si tu m'ordonnais, maître, de tenir ma main dans le feu, je le ferais immédiatement ! » Le bon Abdallah avait-il jamais entendu parler d'un certain Mucius Scaevola ? Je parlai de la possibilité de complications belliqueuses, mais pour le moment elles paraissaient encore éloignées. Une salve tirée par nous sur la résidence, qui était à peine à 500 mètres, aurait suffi pour mettre Kigeli entre nos mains, et qui sait si la population du pays, écrasée sous sa tyrannie, ne nous aurait pas acclamés joyeusement comme des libérateurs ! (…). Deux envoyés parurent, pour s'informer, au nom de leur maître, de mes intentions ; en même temps ils promettaient de me chercher et de me procurer des porteurs pour le lendemain. Le matin, Chirangaoué me fit visite encore une fois, pour voir quels présents je ferais en échange des subsistances, et vers midi on annonça de nouveaux envoyés avec 2 bœufs, 64 chèvres et 29 porteurs. Les relations furent ainsi renouées, et devinrent encore meilleures lorsque, en échange de mes présents, on envoya en plus deux grandes défenses d'éléphant et une vache laitière. Nous nous apprêtâmes pour le départ (…). Cependant nous ne quittâmes pas cet endroit sans regrets. Si de nombreux récits, en partie grotesques, qui nous avaient été faits sur le Kigéri, s'étaient évanouis comme de pures fantaisies, la vue de ce puissant potentat dans son originalité entière n'avait pas été sans faire sur nous une forte impression. Louabougiri est un des derniers piliers du vieux despotisme du centre de l'Afrique. Il a conservé sa nature nomade héritée de ses ancêtres ; vrai souverain d'un peuple qui jadis conduisait des troupeaux, il erre encore aujourd'hui à travers son royaume, comme les rois allemands dans les temps les plus anciens du moyen
âge ; il ne vit jamais plus de deux mois au même endroit, et toute l'année il se bâtit de nouvelles résidences. Je ne saurais dire si ce fut à dessein de sa part ou par hasard que nous nous rencontrâmes avec lui dans la haute montagne. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la nature sauvage et romantique de cette région montagneuse formait un cadre extrêmement pittoresque, et la figure gigantesque de ce roi des montagnes y reste dans nos souvenirs féériques et grandioses »
14.

Lorsque les premières troupes coloniales allemandes arrivèrent au Rwanda, en 1896, Kigeli Rwabugili venait de mourir quelques mois avant en 1895 : il avait été blessé lors d’une expédition militaire du Rwanda contre la région de Bushi (à l’est de l’actuelle République Démocratique du Congo). Pour cela, historiquement, le texte de Von Götzen précédemment cité fut le premier et le dernier récit sur le « Roi » Kigeli Rwabugili, dernier monarque du Rwanda indépendant.

Par ailleurs, la mort de Kigeli Rwabugili allait inaugurer le cycle de violences collectives au Rwanda à chaque fin de règne. Car, après sa mort, une guerre civile éclata au sein même de la dynastie royale. Après plusieurs jours de massacres collectifs, le jeune roi Mibambwe Rutarindwa se suicida. Il fut remplacé au trône par Yuhi Musinga qui sera le premier monarque rwandais à partager le pouvoir non seulement avec l’administration coloniale allemande, mais aussi avec les missionnaires.

Malheureusement, c’est cette mise sous tutelle du monarque rwandais qui favorisera la naissance de diverses idéologies politiques ethnocentriques et régionalistes.

6. J. Czekanowski : premier ethnographe au Rwanda

Expédition scientifique de 1907 à 190815

Après les premières expéditions dont le but avait été la mise sur pied du pouvoir colonial, à partir des années 1900, des scientifiques venus d’Europe commencèrent à s’intéresser aux sociétés africaines. Dans un but purement scientifique, comme nous allons le constater, J. Czekanowski entreprit une expédition dans la région des Grands-Lacs d’Afrique. Au Rwanda, il s’intéressa en particulier au groupe social des Batwa dont il nous livre quelques renseignements dans les différents extraits de son récit qui suivent :

« Entrer en contact avec les Batwa forestiers n'était ni facile ni sans danger. Toujours à la poursuite du gibier, ils étaient introuvables dans leurs hameaux. Les recherches anthropologiques étaient pour eux des rites de sorcier et il ne fallait pas s'étonner qu'ils les aient refusées. Le père Barthélémy, très estimé des Batwa pour ses exploits de chasseur, décida de m'aider. Ils l'appelaient Nyama Mingi - Beaucoup de viande - car la chasse en sa compagnie était toujours une bonne occasion de ripailles. Qu'ils lui aient donné un nom en kisuaheli, et non en local kinyoruanda, indiquait leurs rapports avec les commerçants ou plus exactement contrebandiers de l'ivoire au Congo, dont la langue leur semblait - à juste raison - plus familière aux Européens, même si les missionnaires, bons connaisseurs du kisuaheli, parlaient avec les indigènes en dialectes locaux.

Les tractations que les pères menaient patiemment depuis deux semaines avec le vieux Chuma, gagné à ma cause, aboutirent enfin et la date de ma visite fut fixée à jeudi. Chuma était un Noir de la tribu des Banyaruanda, chargé par le roi de nombreuses fonctions dans le hameau batwa dont il était le maire. Les Batwa échangeaient chez lui une partie du gibier contre des produits agricoles, lorsqu'ils ne pouvaient pas se les procurer autrement, c'est-à-dire en chapardant sur les plantations des paysans bahutu. Sachant que le brave maire ne jouissait pas d'une grande autorité chez les Batwa, nous lui conseillâmes de se procurer du vin de banane et de la bière de sorgho et de répandre bruyamment cette bonne nouvelle. Connaissant le penchant des chasseurs pour les libations, on pouvait raisonnablement espérer que l'agréable perspective d'une beuverie freinerait suffisamment leur ardeur cynégétique pour que le jour dit ils m'attendent, au lieu de s'éparpiller dans les abîmes forestiers »16.

La suite du récit de J. Czekanowski est très importante car, sur le plan historique, l’auteur nous fournit des informations sur des personnages qui seront au centre des événements de « guerre civile » au nord du Rwanda à partir de 1910 :

« Le mercredi 4 décembre. Jour du courrier ! Les envoyés de la mission de Ruaza ont apporté mes coffres avec le photographe, les rouleaux enregistrés et les textes du père Dufays, patriote luxembourgeois francophile, fils d'un volontaire de la guerre contre la Prusse de 1870. J'ai reçu des lettres amicales de lui et du révérend père Loupias, un Français de Toulouse. (…) La lettre du père Loupias, allègre comme toujours, devait être la dernière qu'il m'adressa. Il fut quelques jours plus tard assassiné par Lukara, celui-là même que j'avais tiré des mains du roi du Ruanda, en lui sauvant la vie à grands renforts de subterfuges diplomatiques, sur la demande du révérend. Le père Loupias me remerciait de mes menus colis et relatait avec humour l'effroi des Noirs qui n'avaient jamais vu tant de Blancs dans le Mulera. En effet, peu après l'arrivée de notre expédition y apparurent les premiers « touristes » : le Dr Römer, un potentat financier attiré, sûrement dans un but intéressé, par les affaires coloniales, et son subalterne, le Dr Autentrieth »[pp. 12 – 22]17 .

Je me permets aussi de présenter un extrait de l'article de J.-P. Chrétien qui m'aura servi de matériel de référence dans mes recherches : en effet, ce chercheur a décrit, bien avant le génocide au Rwanda de 1994, une autre situation historique de violences collectives au pays des Mille Colline au début de l'époque coloniale. Ainsi, d'après mes observations, « La révolte de Ndungutse » - et ses lieutenants dont Lukara - fut le prélude du génocide au Rwanda à la fin du 20ème siècle.

1Cf. SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales,, Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.

2SPEKE, Die Entdeckung der Nilquellen, Reisetagbuch, Leipzig, 1864, pp. 255 et 264, cité in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 14.

3Ibid.

4BELIN-DE-LAUNAY J., Les sources du Nil, voyage des capitaines Speke et Grant, abrégé d'après la traduction de E. D. Forgues, sixième édition, Paris, librairie Hachette et Cie, 1887, pp. 305 - 308, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 15 - 16.

5 GRANT, A travers l'Afrique , traduit de l'anglais par Mme Léontine Rousseau, 2°édition, Paris, C. Dillet, libraire-éditeur, 1882, pp.52 - 53 et pp. 106 - 107, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu , op. cit. , pp. 16 - 19.

6Ibid.

7Ibid.

8 STANLEY H. M., A travers le continent mystérieux : l'Afrique , Grands voyageurs Stock +, 1980, pp. 117 - 118, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu , op. cit. , pp. 20 - 21.

9Ibid.

10 BAUMANN O., Durch Massaïland zur Nilquelle , 1894, pp. 83 - 86, traduction faite par M. l'Abbé Alexis Kagame, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu , op. cit., pp. 26 - 27.

11Ibid.

12 Von GÖTZEN, A travers l'Afrique, de l'est à l'ouest (1893 - 1894) , extrait du livre Le tour du Monde , tome III, nouvelle série, 1° liv. N°1, 1897, pp. 15 - 20, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 28 - 31.

13Ibid.

14Ibid.

15CZEKANOWSKI J., Carnets de route au cœur de l'Afrique - Des sources du Nil au Congo, traduit du polonais et annoté par Lidia Meschy, Les Editions Noir sur Blanc, Suisse, 2001, pp. 30 - 40, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 31 - 39.

16Ibid.

17Ibid.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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