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LE RWANDA : UN RÊVE INACHEVÉ ?1


Le terme « Rwanda » serait dérivé du verbe « kwanda » - verbe du vieux Kinyarwanda, la langue vernaculaire des Rwandais : « kwanda » signifie « agrandir ». Pour cela, le substantif « Rwanda » désignerait un territoire qui s'agrandit. Je dirais même, compte tenu de l'histoire du pays, qu'il s'agit aussi d'un peuple qui « grandit » car, à partir d'une organisation sociopolitique de « clans », le pays s'est doté des institutions modernes d'un État-Nation.

Néanmoins, le « rêve » du peuple rwandais de faire « grandir » ses institutions et d'« agrandir » en même temps son territoire aura été brisé :

Du point de vue institutionnel, dès le début de l'ère coloniale, le pays fut soumis à la tutelle de l'administration du colonisateur. Certes, à l'opposé d'autres pays africains qui étaient totalement « occupés » et « dirigés » par l'administration coloniale, le Rwanda a conservé ses institutions ancestrales, celles - ci étant représentées par le roi et son gouvernement. Dans ce contexte, la colonisation y était « indirecte ». Toutefois, le monarque rwandais ne disposait plus de tous les pouvoirs d'autrefois ; il devait obéir aux ordres de l'administration coloniale et la religion chrétienne prêchait la foi en un « Dieu » unique qui prenait désormais la place du roi dans le cœur des Rwandais.

Du point de vue géographique, dès le début de l'ère coloniale, le Rwanda a perdu un grand territoire qui lui appartenait autrefois : contrairement à certains pays d'Afrique qui auront profité du colonialisme pour s'agrandir, le Rwanda a plutôt perdu une partie de son territoire - au nord et à l'ouest du pays - au profit du Congo belge et de l'Ouganda.

Ainsi, la conquête historique des institutions stables et la conquête géographique des territoires nouveaux furent arrêtées par la présence des Occidentaux dès le début de l'ère coloniale.

1. Des lignages d'« autochtones »
à un royaume « communautariste »

Lignages préhistoriques organisés en « petits États »

Selon les travaux de R. Heremans que nous avons déjà cité, la « population bantoue, installée sur les collines du Rwanda, s'est petit à petit organisée en petits Etats, dans certaines régions du nord et de l'ouest du pays, en lignages souverains. (…) Ces Etats se sont formés de la façon suivante : les familles se sont lentement constituées en clans sous l'autorité absolue d'un chef de clan. Certains groupes se sont alors confédérés, créant un organe d'arbitrage souverain ; d'autres se réunirent sous la menace d'une domination étrangère. (…) Ils se soumirent à des règlements et à des lois. A la tête de ces petites monarchies se trouvait un roi. Celui-ci portait le titre de « umuhinza », qu'on pourrait traduire par « patriarche éminent »2.

Tous les chercheurs reconnaissent, à partir de différentes études approfondies, l'hypothèse de l'existence de lignages très anciens au Rwanda, lignages qui auraient été « autonomes » les uns des autres avant la réunification du pays. Certes, certains lignages occupaient un territoire plus ou moins grand, comparable à un État moderne selon nos critères d'observations au 21ème siècle. Cependant, c'est dans la deuxième phase, selon la description ci-dessous du même auteur, que s'est progressivement construit un véritable « État-Nation » que nous connaissons aujourd'hui. Néanmoins, la nouvelle organisation d'un État centralisé n'a pas effacé les « petits États » déjà existants. En revanche, le « Rwanda » s'est construit sur le modèle des mêmes « petits États » préhistoriques. Ainsi, tout en supprimant le titre du chef ancestral de lignage « umuhinza », le nouveau pouvoir monarchique qui allait fédérer tous les Rwandais s'est arrogé tous les attributs caractéristiques d'un « pouvoir suprême » :

« Plus tard, après la conquête des bami Batutsi, ce titre [umuhinza] prit la signification d'usurpateur ou de rebelle. (…) C'était des rois « divins », responsables de la fertilité du pays, qu'ils ravivaient chaque année en conduisant des rites de prémices. Ils possédaient les pouvoirs surnaturels nécessaires pour provoquer la pluie, pour écarter des calamités naturelles, etc... L'insigne de leur pouvoir était un tambour dynastique. Ils portaient un nom royal à côté de leur nom propre. Ces rois gouvernaient un territoire exigu, mais avaient le pouvoir suprême : ils avaient le droit de vie ou de mort et tranchaient les différends judiciaires. On leur remettait un tribut annuel en vivres et en objets, qu'ils redistribuaient à leurs courtisans »3.

L'auteur résume : « Il faut souligner l'existence de cette organisation politique des anciens royaumes bantous au Rwanda. Plus tard, sous l'influence de l'expansion du royaume nyiginya, on aura tendance à sous-estimer l'importance de ces premiers souverains bahutu qui ont cependant profondément influencé leurs conquérants. Les sources officielles de la cour les traiteront de « roitelets », « d'usurpateurs », ou de « rebelles ». En réalité, c'était des souverains « sacrés » relativement puissants, régnants sur des pays solidement structurés »4.

2. Mutations sociopolitiques complexes :
naissance d'un royaume centralisé

Pour introduire le présent sous-chapitre, rappelons brièvement l'observation de L. De Heusch à propos du passage « de l'histoire sérielle à l'histoire cyclique »5 au Rwanda :

Selon cet auteur, c'est le roi Ruganzu Ndori qui introduit « pour la première fois la périodicité saisonnière dans le temps historico-mythique . On enregistre alors un phénomène remarquable. Le successeur du roi magicien et conquérant impose au déroulement historique un rythme cyclique de grande amplitude : ritualiste par excellence, Muyenzi (…) mûrit une réforme institutionnelleimpressionnante »6. D'après L. De Heusch, « jusqu'à présent l'histoire avait progressé de manière linéaire. Kigwa inaugure la série des rois « tombés du ciel », Gihanga celle des « rois de la ceinture », Bwimba celle des « rois historiques ». Chacun de ces souverains « tête de liste » apporte une pierre nouvelle à l'édifice symbolique de la royauté. Après la mort dramatique de Ruganzu Ndori, dernier souverain de la troisième série, son fils instaure l'histoire répétitive, le perpétuel recommencement d'une structure temporelle fixée une fois pour toutes par l'action magique du rituel. Ce projet, qui fut probablement inauguré au XVII siècle (chronologie Vansina), résistera aux guerres et aux troubles intérieurs provoqués par la résistance hutu, jusqu'en 1959-60. A cette époque un révolte paysanne de grande envergure condamne le dernier roi du Rwanda, Kigeli V, à l'exil et la monarchie à l'effondrement »7.

Par conséquent, « en prenant comme nom de règne Mutara, le fils de Ruganzu Ndori décide d'éliminer à l'avenir de l'onomastique royale le souvenir des rois qui connurent une fin tragique : Ruganzu et Ndahiro. Il ne restait plus dans la liste des « rois historiques » que Cyirima, Kigeri, Mibambwe et Yuhi (…). Ceux qui ont été conservés se succéderont désormais dans un ordre cyclique immuable : l'action de deux rois mystiques complétera celle de deux rois guerriers. Le cycle commence par un roi vacher qui porte en alternance le nom de Mutara et de Cyirima. Celui-ci se consacre principalement à la prospérité du bétail et à la fécondité. Deux rois voués aux activités militaires, Kigeri et Mibambwe, lui succèdent. Le cycle s'achève par un nouveau roi mystique, le roi du feu, Yuhi »8.

Ainsi, « en codifiant la succession des noms dynastiques et les fonctions spécifiques qui s'y attachent, Mutara Ier confère à la royauté sacrée une puissance mythique récurrente. Tout se passe comme si le rythme saisonnier que connote le règne de ses deux prédécesseurs se trouvait brusquement élargi à la dimension séculaire pour mieux assurer la maîtrise de la nature et des hommes »9.

D'après les observations actuelles sur le peuple rwandais, le cycle des violences collectives récurrentes, depuis le début de l'ère coloniale, est liée à l'effondrement de cet ordre « cyclique » et immuable qui avait été établi par la monarchie rwandaise pour garantir l'unité des lignages qui, dans le Rwanda préhistorique, étaient organisés de manière autonome. Autrement dit, dès que le monarque disparaît, depuis le début du 20ème siècle, les Rwandais sombrent à nouveaux dans le chaos originel, lorsque les différents « clans » cohabitaient côte-à-côte avec plusieurs chefs « Abahinza » à la tête de chaque lignage.

En même temps, nous avons ici deux visions idéologiques caractéristiques du Rwanda : la vision idéologique des Hutu et la vision idéologique des Tutsi. Pour les premiers, le Rwanda est conçu comme un ensemble de « familles » autonomes, à l'instar de grands lignages des Bakiga au nord du pays ou des Banyenduga au centre du Rwanda. Tandis que pour les partisans de l'idéologie des Tutsi, le Rwanda est indivisible, dirigé par un monarque tout-puissant !

Dans la suite de ces idéologies politiques primitives, un « dénominateur commun » d'ordre socio-économique a été institué pour servir de moyen de servage ou de reconnaissance des droits, d'intégration ou d'exclusion au sein de l'appareil politique, voire même de monnaie d'échange entre riche et pauvre et dans tous les contrats matrimoniaux : la vache comme monnaie d'échange et comme critère d'appartenance à une classe sociale. Tel Rwandais était reconnu « Tutsi » [noble] s'il en possédait, tel autre était considéré comme « Hutu » [roturier] s'il n'en possédait pas. Ou bien, en dehors de ces deux classes sociales, tel autre Rwandais pouvait appartenir à la classe sociale des « Twa » - ceux qui ne possédaient ni de propriétés foncières cultivables ni de vaches.

Pour cela, le conflit politique entre Rwandais se nourrit avant tout de cette divergence idéologique fondamentale des origines. C'est par la suite que se sont ajoutées, depuis la fin du 19ème siècle à nos jour, différentes « influences extérieures ». Cependant, celles-ci se nourrissent de la divergence idéologique des origines que nous avons décrite ci-dessus.

Malgré la différence idéologique primitive entre « Hutu » et « Tutsi » au Rwanda, il ne s'agit pas pour autant de deux « ethnies » distinctes comme cela a été établi par le colonialisme : il s'agit plutôt de deux « idéologies politiques », de deux conceptions du pouvoir, de deux manières distinctes de se « représenter » l'exercice du pouvoir et l'organisation sociale. Car, tout au long de l'histoire, certains Rwandais furent Hutu à une époque, puis Tutsi à la génération suivante ! L'inverse a aussi été observé. Par ailleurs, il existe au Rwanda d'autres preuves matérielles et scientifiquement démontrables pour conforter l'existence d'un seul et unique peuple : depuis la nuit des temps, les Rwandais se marient entre eux sans se poser la question d'une pseudo appartenance ethnique ; les Rwandais parlent une même langue et habitent ensemble : il n'existe pas de « villages ethniques » ou de « communautés tribales » au Rwanda.

Tous ces éléments nous amènent à réaffirmer les différentes hypothèses que j'ai déjà développées dans mes précédentes publications, à partir des conclusions de A. Kagame sur la question de l'étymologie des termes « Hutu » et « Tutsi » au Rwanda :

« (….) Il appert que les deux dénominations expriment une idée de différence sociale, et indirectement celle de race. On s’explique dès lors les dispositions du Droit politique traditionnel, qui considère comme Mututsi toute personne détenant un grand nombre de vaches, sans faire attention au fait qu’il serait de race Muhutu. Du moment qu’il a accédé à la richesse bovine, il est politiquement Mututsi, tout en restant racialement Muhutu »10.

En définitive, le passage de l'organisation préhistorique des « lignages » d'autochtones à une administration centralisée autour d'un roi autocratique aura consisté en une transformation de l'idéologie archaïque de repli sur soi - « autochtonie » - vers une nouvelle idéologie de conquête de nature « communautariste ».

Malheureusement, lorsque le pouvoir central est fragilisé au Rwanda, les mécanismes de défenses archaïques et des représentations collectives d'un « danger imminent » créent le chaos. Dans ces circonstances de violences collectives, de nouvelles formes de « lignages » d'autodéfense se constituent :

Lors du génocide au Rwanda de 1994, ce sont ces « lignages » d'autodéfense qui faisaient la Loi après l'effondrement du régime de J. Habyarimana. D'ailleurs, les quelques « rescapés du génocide » doivent la vie à la protection dont ils ont bénéficié au sein de ces « grandes familles » composées le plus souvent de Hutu mais aussi de Tutsi par le lien de mariage.

D'autres exemples de cas similaires ont été observés pendant la fuite massive des Rwandais vers l'extérieur. En effet, jusque dans les camps de réfugiés rwandais dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique, des Tutsi en familles - ou bien quelques individus isolés - étaient rares mais présents dans certains endroits.

Toutes nos observations ci-dessus présentées, sur l'évolution de la société rwandaise jusqu'à sa structure complexe actuelle, concordent avec les résultats du « Maître », la référence historique sur la question, je cite A. Kagame :

1SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie - Du cas du Rwanda à l'universel, Issy-les-Moulineaux, Umusozo, 2013.

2HEREMANS R., Introduction à l'histoire du Rwanda, Kigali, Éditions Rwandaises, 1988, p. 25.

3Ibid.

4Ibid., p. 27.

5DE HEUSCH L., Mythes et rites bantous II, Rois nés d'un cœur de vache, Paris, Gallimard, 1982, p. 112.

6Ibid., p. 113.

7Ibid.

8Ibid., p. 114.

9Ibid.

10KAGAME A., Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoires in-8° - tome XXXVIII, Bruxelles, Institut Royal Colonial Belge, 1954, p. 26.


12

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

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Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

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Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

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Rwanda :
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Rwanda :
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La compulsion
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