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RWANDA : ATTENTAT DU 06 AVRIL 19941


Revenons sur la controverse sur l'attentat du 06 avril 1994 et le déclenchement du génocide au Rwanda, à partir des témoignages récents dont nous avons présenté le contenu au début de notre réflexion2:


1. Des combats autour de la résidence présidentielle


A partir du témoignage de la famille du feu président rwandais J. Habyarimana, plusieurs éléments sont à retenir :


Comme l'a confirmé la veuve du président défunt, juste après l'attentat du 06 avril 1994, la résidence présidentielle a été immédiatement attaquée. Dans ma thèse de Doctorat3 (...) et dans mon ouvrage Essai sur l'autosuggestion (2014), j'avais déjà signalé cette information à partir de différents témoignages indépendants. Par ailleurs, d'autres chercheurs étrangers avaient déjà fait remarquer cet événement : nous pouvons citer les chercheurs indépendants de Human Rights Watch et de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme dans leur célèbre ouvrage Aucun témoin ne doit survivre : Le génocide au Rwanda4 Cet ouvrage constitue une référence indiscutable et incontournable sur la survenue du génocide au Rwanda en 1994.


Pour cela, à ce jour, plusieurs questions restent sans réponses : qui a attaqué la résidence présidentielle juste après l'attentat ? Pour quelle raison ? Le plus étonnant, c'est que personne ne semble connaître les auteurs de cette attaque. Pourtant, sur la piste d'atterrissage de l'aéroport de Kanombe et dans les alentours, il y avait des témoins compétents et avisés : le Camp Militaire de Kanombe était situé juste à côté et une unité des Casques Bleus était établie à l'aéroport de Kanombe. Sans oublier le fait qu'il y avait des militaires qui assuraient la garde chez le président défunt. Pour toutes ces raisons, il existe une volonté réelle de dissimuler la vérité car, sans aucun doute, nous pouvons formuler l'hypothèse suivante : ceux qui ont attaqué la résidence du feu président faisaient nécessairement partie du commando qui venait d'abattre l'avion présidentiel.


Par ailleurs, le témoignage de l'un des fils du feu président J. Habyarimana confirme le contenu d'un autre témoignage que j'avais déjà cité dans mon ouvrage Essai sur l'autosuggestion (2014) : selon le témoin que j'avais déjà cité, l'un des passagers de l'avion présidentiel aurait sauté après la première explosion et juste avant la deuxième qui a désintégré l'avion. Or, d'après le récit du fils du feu président rwandais, dans son témoignage sur Radio France Internationale, le corps de son père (J. Habyarimana) était le seul à être « reconnaissable ». Ce qui permet de supposer qu'il serait sorti de l'avion avant que celui-ci ne s'embrase totalement. D'ailleurs, sur la photo du corps de J. Habyarimana qui a été diffusée par certains médias - photo qui aurait été prise par son fils, selon le témoignage de celui-ci -, il est effectivement reconnaissable.


Conclusion : nous sommes en droit de croire que l'on nous cache volontairement la vérité sur les circonstances de l'attentat du 06 avril 1994 et sur la survenue du génocide au Rwanda. En effet, la recherche de la vérité concernant l'attentat du 06 avril 1994 n'est pas une simple affaire facultative : au-delà de la personne de J. Habyarimana - qui mérite par ailleurs le droit à la Justice comme tout être humain -, c'est tout le peuple rwandais qui est concerné par cette affaire. Pour s'en convaincre, il suffit de constater les conséquences que cet attentat a générées non seulement au Rwanda, mais aussi dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique. Pour toutes ces raisons, l'Union Africaine devrait se saisir du dossier pour établir la vérité en toute indépendance.


2. Les regrets tardifs du Colonel L. Marchal


Nous retiendrons, à partir du témoignage du Colonel L. Marchal, les points suivants :


Premièrement, le Colonel L. Marchal a présenté brièvement les différentes mesures d'urgence qu'il aurait prises juste après l'attentat du 06 avril 1994. Parmi ces mesures d'urgence, la première concerne la protection de l'épave de l'avion présidentiel qui venait d'être la cible dudit attentat. Pour cette raison, étant donné que l'épave de l'avion a été immédiatement mise sous la protection officielle des Casques Bleus, le Colonel L. Marchal sait où se trouve les Boîtes Noires de l'avion présidentiel en question. Afin d'élucider les mystères de cet attentat qui a déclenché le génocide au Rwanda, un génocide qui a coûté la vie à plus de 2 000 000 de Rwandais depuis 1994, nous demandons au Colonel L. Marchal de bien vouloir indiquer au peuple rwandais où se trouvent actuellement ces Boîtes Noires. Car, le peuple rwandais dans son ensemble a droit à la vérité sur son histoire : ces Boîtes Noires et tous les éléments matériels liés à l'attentat du 06 avril 1994, c'est la propriété du peuple rwandais. Si nécessaire, la Justice internationale devra régler cette affaire.


La deuxième observation concerne l'avis du Colonel L. Marchal lorsqu'il affirme que c'est le Front Patriotique Rwandais qui serait l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994 contre le feu président rwandais J. Habyarimana, son homologue burundais C. Ntaryamira et leurs proches collaborateurs. Parmi les différents arguments qu'il avance pour étayer son avis par les faits, le Colonel L. Marchal s'appuie sur le fait que le Front Patriotique Rwandais a immédiatement engagé une offensive militaire sur tous les fronts. Ce qui suppose, selon le Colonel L. Marchal, une préparation préalable à la reprise des hostilités. Sur ce point, je suis tout-à-fait d'accord avec lui. Cependant, le fait d'avoir préparé les opérations militaires à l'avance ne prouve en rien que c'est le Front Patriotique Rwandais qui aurait « directement » exécuté les tirs qui ont détruit l'avion présidentiel.


Autrement dit, pour ma part, les événements qui ont suivi l'attentat démontrent certes que le Front Patriotique Rwandais s'était préparé à l'avance mais, ces mêmes événements ne prouvent pas que ce mouvement serait l'« exécutant direct » de l'attentat sur le lieu du crime.


Sur ce point, les différents témoignages concordants que nous avons déjà publiés dans nos travaux précédents le prouvent :


Dans mon ouvrage Essai sur l'autosuggestion (2014), j'ai présenté différents témoignages dans lesquels les témoins affirment qu'il y avait eu des combats autour de la résidence présidentielle juste après l'attentat du 06 avril 1994. Comme je l'ai déjà indiqué ci-dessus, lors des émissions récentes sur Radio France Internationale, la famille du feu président J. Habyarimana a confirmé cette information. Pour cela, il serait impossible de concevoir que le Front Patriotique Rwandais aurait abattu l'avion, puis, se serait permis d'aller attaquer la résidence présidentielle ! Déjà, au cas où un petit commando aurait réussi à s'infiltrer jusque dans le jardin de J. Habyarimana pour l'assassiner, une fois cet exploit accompli, ce petit commando aurait immédiatement essayé de fuir ! Or, les témoignages qui se recoupent nous parlent d'attaques contre la résidence présidentielle. Cette information écarte complètement l'hypothèse d'une opération qui aurait été menée par un commando du Front Patriotique Rwandais. Puis, dans mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires (2015), j'ai publié plusieurs témoignages qui démontrent clairement que des « suspects Blancs » auraient été capturés et conduits au Camp Kigali, siège de l'État-Major de l'armée rwandaise à l'époque des faits. J'ai personnellement effectué des vérifications : même si je reconnais ne pas connaître les secrets concernant la survenue du génocide au Rwanda, d'après les différentes vérifications que j'ai effectuées, les faits historiques qui m'ont été cités par les témoins sont irréfutables. Je ne vois donc pas pourquoi ils auraient inventé l'histoire des « suspects Blancs ». Ce qui, une fois encore, écarte la responsabilité « directe » du Front Patriotique Rwandais dans l'exécution des tirs qui ont abattu l'avion présidentiel le 06 avril 1994.


La troisième observation concerne l'avis du Colonel L. Marchal sur les circonstances de l'assassinat de Mme A. Uwiringiyimana le 07 avril 1994 : il a affirmé que Mme A. Uwiringiyimana, Premier Ministre à l'époque, aurait été assassinée en essayant d'aller se réfugier dans une maison du PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement). Répondant à la question insistante du journaliste, il a affirmé que Mme A. Uwiringiyima « était toute seule » lors de son assassinat ! Or, depuis 1994, tous les témoignages affirmaient qu'elle aurait été assassinée en compagnie de « dix Casques Bleus » qui assuraient sa protection ! Pour toutes ces raisons, au cas où Mme A. Uwiringiyimana aurait été assassinée en étant « toute seule », nous aimerions savoir dans quelles circonstances les « dix Casques Bleus » belges ont été massacrés par l'armée régulière de l'époque. Apparemment, il y a beaucoup de secrets que l'on voudrait cacher au peuple rwandais concernant sa propre histoire.


Enfin, je désirerais formuler une dernière observation d'étonnement : lors de son témoignage sur Radio France Internationale, le Colonel L. Marchal a accusé le Front Patriotique Rwandais d'être l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994. Il existe un élément déterminant qui est resté sous silence dans toutes les interventions des témoins - émissions que nous avons déjà citées : les Casques Bleus de la Missions des Nations-Unies au Rwanda - MINUAR - avaient une unité à l'aéroport de Kanombe. Puis, cette zone, comme tout le secteur de la ville de Kigali, était sous la responsabilité du Colonel L. Marchal en tant que officier supérieur au service de l'ONU.


Pour cela, les Casques Bleus et le Colonel L. Marchal ne peuvent pas ignorer l'identité des assaillants qui ont attaqué la résidence présidentielle. En effet, jusqu'à preuve du contraire, il appert très clairement que ces « assaillants » sont des suspects de premier rang concernant la responsabilité de l'attentat du 06 avril 1994. Notre question est donc la suivante : pourquoi le Colonel L. Marchal, qui était responsable de sécurité des lieux au nom des Nations-unies, pourquoi ne s'exprime-t-il pas sur l'identité de ces assaillants ?


Je terminerais mes observations sur la survenue de l'attentat du 06 avril 1994 en rappelant d'autres arguments que j'avais présentés dans mon ouvrage Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales (2012) :


- Pour ma part, ni l'armée régulière ni le Front Patriotique Rwandais ne pouvaient disposer clandestinement des moyens logistiques pour commettre un tel attentat : compte tenu de la présence de différents observateurs étrangers bien qualifiés, le matériel qui a été utilisé ne pouvait pas échapper à la surveillance de la Mission des Nations-Unies au Rwanda, des militaires français et belges qui connaissaient bien le pays ;


- En plus des moyens logistiques, il fallait disposer des moyens diplomatiques de dissuasion : personne ne peut s'autoriser de massacrer deux présidents dans un même attentat, de massacrer les militaires français de l'équipage de l'avion sans craindre les représailles de la France et de ses alliés, de provoquer une catastrophe génocidaire, de déstabiliser toute une région du monde, etc., tout cela sans disposer des moyens diplomatiques solides de dissuasion. C'est impossible !


3. J. Habyarimana, un « homme de paix » ?


Selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais dans l'affaire judiciaire en cours d'instruction en France, l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994 au Rwanda serait l'armée rwandaise régulière de l'époque, plus particulièrement la Garde Présidentielle. Voici nos observations :


Premièrement, même si les arguments de ceux qui accusent le Front Patriotique Rwandais d'être l'auteur « direct » (sur le terrain à Kanombe) dudit attentat sont discutables, il n'en demeure pas moins que ce mouvement ait pu être au courant de cette affaire. Car, comme l'a souligné le Colonel L. Marchal, le Front Patriotique Rwandais était déjà prêt pour reprendre les combats et s'emparer du pouvoir par les armes. Ce qui suppose une préparation au préalable.


Deuxièmement, l'accusation selon laquelle la Garde Présidentielle du feu président J. Habyarimana serait l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994, cette accusation est très discutable à son tour : en effet, le véritable chef de la Garde Présidentielle était le Colonel E. Sagatwa. Or, celui-ci se trouvait dans l'avion qui a été abattu et il a été tué. Par ailleurs, le Chef d'État- Major de l'Armée Rwandaise à l'époque des faits, le Général-Major D. Nsabimana, était lui aussi dans le même avion et il a été tué. Sans oublier que le feu président J. Habyarimana était, lui aussi, un militaire avec le grade de Général-Major. Donc, il devait avoir son propre service de renseignement militaire. Pour toutes ces raisons, à moins de fournir des preuves matérielles irréfutables, il apparaît très discutable d'accuser l'armée régulière de l'époque d'être l'auteur de l'attentat en question.


Troisièmement, pour étayer son accusation contre l'armée, l'avocat du Front Patriotique Rwandais cite les conclusions des experts qui ont été mandatés par la Justice française lors de la reconstitution des faits concernant l'attentat du 06 avril 1994. Cela dans le cadre d'une plainte qui a été déposée par les familles des militaires français qui ont été tués dans le même attentat. Selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais, les experts auraient établi que les « missiles ont été tirés » à partir d'une distance de 500 à 800 m, à l'intérieur du Camp Militaire de Kanombe. Selon le même avocat, il s'agirait là d'une preuve irréfutable de la responsabilité de l'armée car, selon lui, ce camp militaire était tenu par les militaires de l'entourage du feu président J. Habyarimana. Puis, la Garde Présidentielle a assassiné le Premier Ministre le lendemain de l'attentat, a -t-il ajouté lors de son témoignage sur Radio France Internationale. Donc, pour l'avocat du Front Patriotique Rwandais, ces éléments prouveraient la responsabilité de l'armée concernant l'attentat du 06 avril 1994.


Il faut noter que ces arguments ne datent pas d'aujourd'hui : depuis 1994, nous les avons déjà entendus de la part de différents « experts » sur le Rwanda et sur les affaires de terrorisme. Néanmoins, je me permets de formuler quelques interrogations, à partir de mon statut d'ignorant en matière militaire et en tant que citoyen modeste :


- Quel est l'élément matériel qui prouverait que ce sont des missiles » qui auraient été utilisés pour commettre l'attentat du 06 avril 1994 ? Tout le monde nous parle de missiles mais, personne ne nous a présenté la moindre preuve à ce jour. D'ailleurs, je me demande pourquoi les « experts » sont allés directement orienter leur expertise sur le terrain à partir de cette hypothèse des « missiles » : y aurait-il des preuves matérielles qui prouveraient que ce sont des missiles qui auraient été utilisés ? Il se pourrait que ce soit vrai. Mais, il nous faut des preuves matérielles. D'après les commentaires de certains observateurs, les restes de l'épave de l'avion présidentiel se trouveraient toujours, aujourd'hui en 2015, au même endroit de l'attentat de 1994 ! Or, selon l'avis d'autres experts indépendants, seule l'analyse immédiate des restes de l'avion, juste après l'attentat, aurait permis de connaître la nature des armes qui ont été utilisées par les auteurs dudit attentat. D'après les mêmes observations indépendantes, il existe un autre élément complémentaire pour connaître la vérité : ce serait l'analyse des Boîtes Noires de l'avion. Curieusement, ces Boîtes Noires demeurent introuvables ! Certains « experts » affirmeraient même que l'avion présidentiel n'avait pas de Boîtes Noires !


Au sujet de la responsabilité éventuelle de la Garde Présidentielle qui aurait assassiné le président dans le cadre d'un coup d'État selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais -, comme je l'ai déjà indiqué précédemment, cette affirmation semble très discutable car tous les chefs de l'armée étaient dans l'avion qui a été abattu. Puis, certains membres de la Garde Présidentielle se trouvaient à la résidence du président, une autre partie de cette unité d'élite de l'armée régulière se trouvait à l'aéroport pour accueillir le président de retour de Dar-es-Salaam. Selon les témoignages concordants, ce sont les membres de la Garde Présidentielle qui auraient protégé la famille présidentielle alors que celle-ci était la cible des assaillants juste après l'attentat du 06 avril 1994. Pour cela, il est impossible que la Garde Présidentielle ait fait un coup d'État militaire pour attaquer ensuite la famille du président défunt dont elle avait en même temps la responsabilité de protection !


Au sujet des « missiles » qui auraient été utilisés pour commettre l'attentat du 06 avril 1994, la Justice française avait présenté une pièce métallique qui serait, semble-t-il, l'une des composantes du missile qui aurait été tiré contre l'avion présidentiel. Sur cette pièce métallique, il y aurait un numéro de série. Si tel est le cas, il n'y aurait pas besoin de faire des recherches très compliquées et très coûteuses : il suffirait de faire une enquête simple pour déterminer l'origine du missile à partir de son numéro de série. Et à partir de ces informations, on saura qui aurait acheté ce missile il nous expliquera comment cette arme est arrivée dans le jardin de la résidence présidentielle à Kanombe.


Conformément au même témoignage de l'avocat du Front Patriotique Rwandais, je me permets de demander des explications : une enquête aurait-elle été menée pour déterminer l'origine dudit « missile » et son fabricant éventuel ? Si oui, ledit missile aurait-il été acheté par l'armée rwandaise avant le 06 avril 1994 ? Ou bien, ce missile aurait-il été acheté par un autre acquéreur ? Si oui, lequel ? Si l'acheteur dudit missile est connu, quelles sont ses explications concernant la présence de cette arme au Rwanda, plus précisément sur le lieu du crime à Kanombe ?


J'aimerais formuler quelques observations sur la « reconstitution » des faits concernant l'attentat du 06 avril 1994, reconstitution dont s'est servi l'avocat du Front Patriotique Rwandais pour défendre ses clients - ce qui est tout-à-fait compréhensible et légal : j'ai mené une petite enquête indépendante, dans le cadre de mes recherches personnelles, pour savoir comment s'est déroulée cette « reconstitution » de l'attentat du 06 avril 1994. Selon différents témoignages que j'ai obtenus, aucun membre de la famille du feu président J. Habyarimana n'aurait participé à cette reconstitution de l'attentat du 06 avril 1994 ; aucun membre de l'ancienne Garde Présidentielle n'aurait été aperçu sur les lieux lors de la dite « reconstitution » des faits ; aucun ancien Casque Bleu parmi ceux qui se trouvaient à l'aéroport le 06 avril 1994 n'aurait participé non plus à la récente « reconstitution » du même attentat ! Je reconnais que ces informations m'ont été transmises par des témoins tiers dans le cadre de ma modeste enquête de recherche. Au cas où ces témoignages seraient confirmés, cette « reconstitution » récente de l'attentat du 06 avril 1994 serait en-deçà des attentes des victimes du génocide au Rwanda : comment pourrait-on faire une « reconstitution » des faits du passé en l'absence des « témoins directs » des événements concernés ? Surtout que même l'hypothèse de départ des experts - concernant l'utilisation de « missiles » - est discutable comme nous venons de l'exposer ci-dessus.


Enfin, l'argument du « coup d'État militaire » semble trop facile et fantaisiste : tout se passe comme si cet argument avait été planifié bien avant l'attentat ! En plus des Casques Bleus qui avaient des responsabilités dans la zone où se trouve l'aéroport de Kanombe, il y avait aussi plusieurs militaires étrangers à l'intérieur même du Camp Militaire de Kanombe - dont plusieurs instructeurs et conseillers militaires français. Étant donné que des militaires français ont été tués dans l'attentat du 06 avril 1994, au cas où les auteurs de cet attentat seraient des militaires rwandais, l'affaire aurait été élucidée immédiatement ! Car, non seulement les Casques Bleus avaient des informateurs partout au sein de l'armée et au sein de l'administration au Rwanda, mais aussi, certains militaires français étaient directement chargés du renseignement militaire au Rwanda. Pour toutes ces raisons, l'hypothèse selon laquelle l'armée régulière aurait fait un coup d'État paraît très discutable !


Par ailleurs, un autre élément supplémentaire fragilise l'accusation selon laquelle l'armée régulière aurait abattu l'avion présidentiel dans le cadre d'un coup d'État : comme je l'ai présenté et développé dans mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires (2015), toute la nuit du 06 au 07 avril 1994, le président Mobutu de l'ex-Zaïre aurait essayé de s'impliquer directement pour assurer la sécurité des populations civiles et garantir le processus de mise en application des Accords d'Arusha - accords qui ont été à l'origine de toutes les complications jusqu'au déclenchement du génocide au Rwanda. Dans cette perspective, le président Mobutu aurait proposé un ancien ministre des affaires étrangères, C. Bizimungu, comme futur président ad intérim. Cependant, selon différents témoignages concordants, les représentants de la communauté internationale à Kigali et une partie de l'opposition politique aurait refusé cette proposition. Devant ce refus, le matin du 07 avril 1994, le président Mobutu aurait annoncé qu'il se retirait définitivement du dossier rwandais. A partir de ce moment, les négociations auraient immédiatement commencé pour mettre en place un Gouvernement Intérimaire : ce sont des représentants de la communauté internationale à Kigali qui ont engagé les contacts. D'abord, les négociations auraient eu lieu à l'Hôtel des Diplomates. Puis, suite aux combats dans la ville de Kigali, en particulier les tirs à l'arme lourde qui visaient le camp militaire du Camp Kigali - où était situé l'État-Major de l'armée régulière, ces négociations se seraient poursuivies dans une ambassade occidentale à Kigali. D'après plusieurs sources qui se recoupent, la prestation de serment du Gouvernement Intérimaire aurait eu lieu au sein de la même ambassade d'un pays occidental !


Pour toutes ces raisons, une question mérite d'être posée : la Garde Présidentielle aurait-elle fait un coup d'État et, en fin de compte, c'est une ambassade étrangère qui a pris le pouvoir ? Dans ces conditions, il y aurait eu finalement deux coups d'États : le premier contre J. Habyarimana - par l'armée ; le second contre l'armée - de la part de la représentation occidentale à Kigali ! A partir de ces observations, pour ma part, l'argumentation selon laquelle l'armée rwandaise aurait fait un coup d'État paraît tout simplement fantaisiste et discutable !


J. Habyarimana, un « homme de paix » ?


Je me permets de rappeler que lors du coup d'État de 1973, une junte militaire dirigée par J. Habyarimana a commis des massacres politiques qui n'ont jamais été jugés à ce jour. Cependant, étant donné que ce putsch militaire s'inscrivait dans la série des violences politiques qui ont secoué toute l'Afrique sous l'influence de la « guerre froide », l'Occident aurait « excusé » J. Habyarimana de ces crimes politiques qui ont suivi le coup d'État contre son prédécesseur G. Kayibanda ! En plus de ces crimes pour prendre le pouvoir par la force, nous ne pouvons pas oublier non plus l'idéologie régionaliste » de J. Habyarimana qui a fait beaucoup de mal à la majorité des Rwandais, quelle que soit leur appartenance communautaire aux pseudos ethnies : en réalité, le régionalisme aura été un crime politique à part entière depuis les années 60.


Certes, au début des années 1990, J. Habyarimana a été victime d'une campagne de diabolisation au Rwanda et sur la scène internationale ; oui, J. Habyarimana a été victime d'un attentat et a été tué dans des conditions inacceptables pour tout être humain - président ou non. Mais, affirmer publiquement que J. Habyarimana était un « homme de paix » et que c'est pour cela qu'il aurait été assassiné par les siens - selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais déjà cité -, moi je n'irais pas jusque là ! Et ce ne sont pas les familles de ceux qui ont été massacrés en 1973 qui diraient le contraire. Les aspects « pacifistes » de l'exercice du pouvoir de J. Habyarimana étaient liés au calcul politique : comme tout politicien, il adaptait sa stratégie aux circonstances historiques pour se maintenir au pouvoir.


Malheureusement, depuis la fin du génocide au Rwanda, la situation n'a pas changé : comme en 1973, une junte militaire a pris le pouvoir par la force et les affaires continuent, avec la bénédiction de la communauté internationale. Les hommes passent et/ou se font massacrer, mais la dictature reste !


Constat : à partir de toutes ces observations, les différents arguments qui ont été avancés par l'avocat du Front Patriotique Rwandais sont, eux aussi, très discutables !


4. Le « devoir » de la France en question


Lors de son témoignage, toujours dans le cadre des émissions radiophoniques de Radio France Internationale, le représentant de l'armée française a préféré « renvoyer » la question du journaliste à ce dernier : « pourquoi la France devait-elle intervenir au Rwanda ; pourquoi pas un autre pays ou une autre puissance de ce monde ; pourquoi nécessairement la France, pourquoi, pourquoi... ? », demandait-il avec insistance !


Dans mon ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires, j'ai largement développé les différents éléments qui permettent de répondre à la question ci-dessus posée par le représentant de l'armée française :


Premièrement, la France aurait dû intervenir au Rwanda immédiatement après l'attentat du 06 avril 1994 parce que c'est elle, la France, qui avait obligé le feu président rwandais J. Habyarimana à négocier la paix « d'égal à égal » avec le Front Patriotique Rwandais. Cela alors que ce mouvement armé avait engagé une guerre gratuite contre le Rwanda en octobre 1990. En effet, suite à l'intervention du Pape Jean-Paul II, le gouvernement rwandais de l'époque avait accepté le retour pacifique d'exilés rwandais. Lorsque le Front Patriotique Rwandais a lancé ses premières attaques armées, les premiers groupes de ces exilés étaient attendus au Rwanda ;


Deuxièmement, la France aurait dû intervenir immédiatement au Rwanda car, c'est elle, la France, qui a supervisé la rédaction des Accords d'Arusha. Or, tous les observateurs - y compris des étrangers reconnaissaient que le contenu de ces accords était inapplicable ! Pourtant, malgré les résistances de J. Habyarimana, la France qui le soutenait militairement l'a obligé à signer ces Accords d'Arusha qui donnaient presque tous les pouvoirs à la rébellion du Front Patriotique Rwandais ! Pour cette raison, la France a une responsabilité diplomatique et morale sur les conséquences de ces Accords : l'attentat du 06 avril 1994 et le déclenchement du génocide au Rwanda ;


Troisièmement, la France avait soutenu militairement le Rwanda : compte tenu de l'embargo sur les armes dans le cadre des Accords d'Arusha, la France connaissait mieux que quiconque le risque de déstabilisation du Rwanda étant donné que l'armée régulière ne pouvait pas se procurer des armes et des minutions pour défendre le pays ;


Quatrièmement, la France aurait dû intervenir au Rwanda de manière impartiale et non partisane : juste après l'attentat du 06 avril 1994, d'après différents témoignages qui se recoupent, la France a menée une double intervention militaire et diplomatique mais en secret : sur le plan militaire, un groupe de militaires français aurait combattu sous les ordres du Gouvernement Intérimaire et ainsi, ces militaires français auraient participé à la planification et à l'exécution des crimes génocidaires. Pourtant, il était possible de s'interposer entre les deux camps en conflit armé pour garantir la sécurité des populations civiles. Sur le plan diplomatique, la France a envoyé un émissaire spécial aux côtés de P. Kagame et son Front Patriotique Rwandais ! Or, cette action diplomatique aurait permis d'arrêter les massacres si la France avait accepté de discuter et de négocier avec toutes les parties impliquées dans le conflit armé. Au contraire, la France a décidé de négocier uniquement avec la rébellion du Front Patriotique Rwandais. En substance, la France a tout simplement appliqué la stratégie de « diviser pour mieux régner » : d'un côté, un groupe de soldats français combattait clandestinement sous les ordres du Gouvernement Intérimaire, de l'autre, la France soutenait diplomatiquement le Front Patriotique Rwandais pour l'aider à prendre le pouvoir par la force ! Conformément au commentaire d'un témoin que j'ai déjà cité dans mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires (2015), l'envoi d'un groupe de soldats aux côtés du Gouvernement Intérimaire n'aurait été qu'un « leurre » ;


Cinquièmement, la France aurait dû intervenir au Rwanda car, après le rejet de la proposition du feu président Mobutu qui voulait s'impliquer directement pour protéger la capitale rwandaise et favoriser le processus de paix, l'ambassade occidentale qui aurait pris le pouvoir à Kigali, ce serait l'ambassade de France ! Pour cette raison, étant donné que la France aurait pris le pouvoir dès le 07 avril 1994, étant donné que la prestation de serment du Gouvernement Intérimaire aurait eu lieu - selon certains témoins - au sein même de l'ambassade de France à Kigali, dans ces conditions, la France avait le devoir d'assumer toutes les responsabilités étatiques au Rwanda, y compris la protection des populations civiles ;


Enfin, la France aurait dû intervenir immédiatement au Rwanda parce que, dès le 7 avril 1994, les massacres ont commencé dans tout le pays. Or, la France affirme être le « garant » de la morale et de la Justice dans le monde. Ainsi, de par sa mission de défendre les « valeurs universelles » des « Droits de l'Homme » partout dans le monde, au nom de ses « principes » et de ses « responsabilités » dans le concert des nations « civilisées », la France aurait dû venir au secours des victimes et des opprimés avant qu'il ne soit trop tard !


Les voilà les raisons pour lesquelles la responsabilité de la France est engagée au premier chef, en ce qui concerne la non-intervention des pays tiers pour arrêter les massacres pendant le génocide au Rwanda de 1994.


1 © SEBUNUMA D., Le Jugement de l'Histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda, Éditions Umusozo, Paris, 2015.

2 Du mois de janvier au mois de mars 2015, dans le cadre de ses émissions sur les « Archives d'Afrique », Radio France Internationale (RFI) a diffusé plusieurs témoignages concernant l'histoire de J. Habyarimana et la survenue du génocide au Rwanda en 1994. p. 101.

3 Cf. SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.

4 HUMAN RIGHTS WATCH, Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda, Karthala,Paris, 1999, p. 217.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
Cet ouvrage est désormais édité par
les EDITIONS UMUSOZO