ÉDITIONS UMUSOZO
III. LA TRIPLE IMPLICATION DE LA FRANCE


Depuis 1994, les débats contradictoires opposent « spécialistes » et observateurs sur les différentes responsabilités liées à la survenue du génocide au Rwanda. Notre rôle de chercheur n'est pas celui de prendre parti pour tel ou tel camp, mais plutôt celui d'essayer de comprendre, à partir des faits historiques, ce qui s'est véritablement passé.

En ce qui concerne la responsabilité des Rwandais, un Tribunal Pénal International pour le Rwanda a été créé et a jugé ceux qui étaient en responsabilité au sommet de l'État, au Rwanda, pendant le génocide de 1994. Cependant, à ce jour, aucun membre du Front Patriotique Rwandais, aucun autre État, aucune autre personnalité de l'un des pays impliqués dans le même conflit armé génocidaire au Rwanda n'a jamais été inquiétée par la Justice !

Pourtant, les faits qui mériteraient une attention judiciaire ne manquent pas. En ce qui concerne la France en particulier, trois faits historiques méritent notre attention et prouvent, sans conteste, l'implication de ce pays – de près ou de loin – dans la survenue du génocide au Rwanda en 1994. Je me permets de préciser que, contrairement aux idées reçues, le Front Patriotique Rwandais a été le grand bénéficiaire de la « posture » politique, diplomatique et militaire de la France !


1. La posture diplomatique de la France au Rwanda


Aujourd'hui, nous avons la certitude sur les circonstances de l'intervention de la France au Rwanda en 1990 : ce sont certains pays Anglo-saxons qui auraient demandé à la France d'intervenir au Rwanda : suite à l'occupation militaire de la Monarchie de Koweït riche en pétrole par l'Irak, la communauté internationale cherchait à constituer une coalition pour combattre l'armée du dictateur irakien de l'époque. Le Front Patriotique Rwandais ayant profité de cette occasion pour lancer sa première offensive sur le Rwanda, ce mouvement armé d'exilés rwandais à l'époque s'est très vite attiré des ennuies de la part de ceux qui ne voulaient pas qu'il y ait un nouveau foyer de tension sur la planète alors que tous les pays étaient appelés à se mobiliser contre l'Irak. Ainsi, le « Gendarme historique » de l'Afrique – la France – fut appelé en renfort pour stabiliser la région des Grands-Lacs d'Afrique !

Néanmoins, après avoir forcé le Front Patriotique Rwandais à se replier vers l'Ouganda d'où le même mouvement était venu, la France adopta une attitude ambivalente qui mériterait une analyse beaucoup plus avancée du point de vue historique : d'un côté, les stratèges de l'Armée Française semblaient soutenir ouvertement le régime de J. Habyarimana. De l'autre, certains « diplomates » français soutenaient ouvertement le Front Patriotique Rwandais et privilégiaient la dimension de l'idéologie « ethnocentriste » héritée du colonialisme : il fallait partager le pouvoir comme un gâteau, entre « Hutu » et « Tutsi » ! Or, depuis l'indépendance du pays, le problème des pseudos ethnies qui était déjà complexe à l'époque coloniale est devenu aujourd'hui un véritable « piège de l'histoire » : qui pourrait distinguer, à partir des critères rationnels et scientifiquement démontrables, la différence entre un « Hutu » et un « Tutsi » ? Au cas où quelqu'un pourrait nous éclairer là-dessus, je lui demanderais de bien vouloir exposer sa théorie publiquement afin que tout le monde puisse en apprécier l'intérêt.

C'est dans cet esprit de « pseudo neutralité » que certains diplomates français ont forcé le régime de J. Habyarimana à accepter les négociations d'Arusha en Tanzanie. Car, au départ, J. Habyarimana ne voulait pas négocier avec la rébellion armée du Front Patriotique Rwandais ; il ne voulait pas accorder le statut d'« égal à égal » au même mouvement d'exilés rwandais de l'époque. Par ailleurs, selon différents témoignages, ce sont les diplomates français qui auraient supervisé la rédaction des « Accords d'Arusha » : dès que J. Habyarimana a qualifié ces Accords de « chiffon de papier », dans son discours du 15 novembre 1992 à Ruhengeri, nos « demi-dieux » furent piqués au vif et ce fut le début des ennuies à l'encontre de J. Habyarimana sur le plan diplomatique !

Évidemment, n'importe quel lecteur trouverait l'attitude ci-dessus décrite des diplomates français beaucoup plus logique, et surtout progressiste. Erreur !

En soutenant diplomatiquement le Front Patriotique Rwandais, les représentants de la France n'étaient pas nécessairement opposés au soutient militaire inconditionnel de leurs compatriotes de l'Armée Française vis-à-vis du régime de J. Habyarimana. Il s'agissait, tout simplement, de la stratégie de « diviser pour régner » : dès la survenue du génocide, la même stratégie de l'absurde a été entretenue et, lorsqu'il ne restait plus personne à tuer du côté des bourreaux – ou à sauver pour ceux qui étaient dans le camp des victimes –, c'est à ce moment là que la France à retourné sa veste pour soutenir ouvertement les nouveaux maîtres de Kigali et elle a pourchassé, comme d'autres pays, les « méchants Hutu » considérés tous comme des « génocidaires » !


L'équation géopolitique


Comme je l'ai déjà exposé et développé dans mes travaux de recherche précédents, la France n'est pas intervenue au Rwanda par « charité » : d'abord, la région des Grands-Lacs d'Afrique constitue une zone d'influences géopolitiques depuis la Conférence de Berlin (1884 – 1885), conférence qui a scellé le partage de l'Afrique entre les grandes puissances occidentales et le début de l'ère coloniale. Ensuite, après la Première et la Deuxième Guerres Mondiales, cette région d'Afrique fut le théâtre d'affrontements idéologiques et militaires : les Allemands furent chassés de la même région par les Anglais et les Belges lors de la Première Guerre Mondiale, puis, dès la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les Occidentaux y exportèrent leur « guerre froide » sous le couvert d'idéologies « capitaliste » et « communiste ».

Pour toutes ces raisons, l'intervention de la France au Rwanda avait un triple objectif : stabiliser la région compte tenu des circonstances de l'invasion du Koweït par l'Irak et le souci de mobiliser tous les pays contre le dictateur irakien de l'époque ; solder les errements du colonialisme ; gérer la transition entre la période de « guerre froide » d'antan et le « nouveau monde » à venir suite à la chute du Mur de Berlin en 1989.


2. La période du génocide au Rwanda :
l'intervention secrète de la France


Dans la suite de l'entretien avec le troisième témoin que j'ai cité dans le chapitre précédent, celui-ci déclara :

« Compte tenu des conséquences de l'attentat du 06 avril 1994 contre le feu président J. Habyarimana, il fallait un gouvernement intérimaire fantoche pour porter le chapeau et permettre aux grands coupables de se tirer d'affaire ! A noter que très peu d'anciens fidèles de J. Habyarimana ont accepté de participer à ce Gouvernement Intérimaire : certains ministres importants n'étaient même pas connus du grand public. La mise en place de ce gouvernement a donc été laborieuse et tout s'est organisé en catimini ».

J'ai demandé : Pourtant, le parti politique du feu président J. Habyarimana et la Garde Présidentielle ne se sont pas officiellement opposés à la nomination et à la mise en place de ce Gouvernement Intérimaire. Comment expliquez-vous cela ?

Mon interlocuteur : « Ce fut un mariage de raison, entre les fidèles du feu président J. Habyarimana et le Gouvernement Intérimaire : d'un côté, la Garde Présidentielle évacuait les fidèles du président défunt vers l'étranger, rapatriait tous les Zaïrois chez-eux et faisait le ménage dans les bureaux des institutions publiques. Sur ce point, un groupe de soldats français participait au nettoyage aux côtés de la Garde Présidentielle, en particulier dans les bureaux de la Présidence de J. Habyarimana et au Village Urugwiro. De l'autre côté, le Gouvernement Intérimaire essayait de mobiliser une partie de militaires qui lui étaient fidèles et la population pour organiser la « résistance » face au Front Patriotique Rwandais et ses soutiens extérieurs. Mais, ce mariage de raison, seul le Gouvernement Intérimaire y croyait ! La Garde Présidentielle, elle, préparait déjà la fuite : sans l'appui du Zaïre et/ou d'un autre État étranger, il était impossible de résister contre toutes les attaques dont subissait le régime des Hutu. N'oubliez pas que des changements politiques avaient lieu, au même moment, en Afrique du Sud. Donc, les Hutu n'avaient plus accès à leur marché d'armes traditionnel ».

J'ai demandé : Vous venez de parler de la présence des militaires français ?

Mon interlocuteur : « Oui, ils étaient présents au Rwanda pendant la période du génocide, du mois d'avril au mois de juillet 1994. Certains témoins directs parlent d'une centaine d'hommes, d'autres d'au moins deux à trois-cent soldats français. Ils auraient mêmes été aperçus dans plusieurs villages reculés du Rwanda, en mission de renseignement militaire. Je ne parle pas de l'opération Turquoise : celle-ci a débuté plus tard, à la fin du génocide lui-même. Néanmoins, la présence de ce petit nombre de soldats français n'était qu'un leurre : la France évacuait déjà ses ressortissants et son ambassade ; elle a refusé de livrer des armes et des munitions au Gouvernement Intérimaire ; bref elle avait déjà adopté la position de la communauté internationale : lâcher les Hutu et les obliger à quitter le pouvoir par tous les moyens ! »

J'ai demandé : Mais, d'autres observateurs affirment plutôt que la France aurait fourni des armes et des munitions au Gouvernement Intérimaire. Où est la vérité dans tout cela ?

Mon interlocuteur : « Et où seraient passées ces armes et ces munitions ? Pensez-vous qu'un peuple de 8 000 000 d'habitants aurait été incapable de se servir des armes, s'il y en avait, pour se défendre ? D'ailleurs, je me permets de vous livrer une autre information qui contredit ces affirmations fantaisistes : juste après la nomination du Gouvernement Intérimaire, les soutiens de ce gouvernement du sud du pays, en particulier les hommes d'affaires, ce sont cotisés pour acheter les armes au marché noir compte tenu de l'embargo sur les armes qui pesait sur le pays. Le petit groupe de soldats français présent à Kigali les aurait mis en contact avec des négociants en armements. Savez-vous ce qui s'est passé ? Les émissaires envoyés à Paris pour acheter des armes auraient tout simplement disparu dans la nature avec la valise d'argent ! La voilà la vérité. Il est possible que ce petit groupe de soldats français présent à Kigali soit venu avec quelques armes légères. Mais, on ne lutte pas contre une invasion extérieure avec une poignée d'armes légères !  Par ailleurs, il existe un autre détail qui ne trompe pas : pendant plusieurs jours, à partir du 07 avril 1994, trois colonnes de fumées noires s'échappaient de la Présidence du feu président rwandais J. Habyarimana, du Centre Culturel Franco-Rwandais et de l'ambassade de France. A votre avis, si la volonté était celle de protéger le Rwanda, pourquoi ce grand nettoyage au moyen du feu ? Je ne vous apprends rien ; vous comprenez : c'est toute l'histoire du Rwanda qui est partie en fumées, en particulier tous les secrets du régime dictatorial de J. Habyarimana !»

Dans la suite de cet entretien, j'ai interrogé d'autres témoins : Rwandais et étrangers, ils m'ont tous confirmé que des soldats français étaient présents à Kigali pendant la période du génocide de 1994. Un des témoins qui vivait dans le quartier du Centre-ville de Kigali a été plus précis : « Ils circulaient en petit nombre, enduis d'une pommade noire sur le haut du corps. Ainsi, il fallait être tout-près d'eux pour reconnaître que c'était des Blancs. Pendant les combats en ville, il arrivait qu'ils se cachent dans telle ou telle maison. Ils étaient bien là, nous les avons même vu donner des ordres aux soldats de l'armée rwandaise régulière ».


3. L'action « diplomatique » et ses conséquences


Dans mon dernier ouvrage, « Essai sur l'autosuggestion » (2014), j'ai cité l'extrait d'un entretien que j'ai eu avec un ancien haut dignitaire du régime de J. Habyarimana. Dans cet extrait, ce témoin affirmait clairement que la France avait lâché ses anciens alliés Hutu au profit du « réalisme politique » et conformément à la position de la communauté internationale. Puis, dans ce même entretien, le témoin m'a parlé d'un « émissaire » venu de l'Occident, pendant le temps du génocide au Rwanda, et la conséquence de cette venue sur la suite de l'histoire du pays : l'émissaire occidental aurait choisi son camp en soutenant ouvertement le Front Patriotique Rwandais et en désavouant les Hutu au pouvoir.

Tout récemment en 2014, à la veille de la commémoration du vingtième anniversaire du génocide au Rwanda, un événement historique m'a apporté un nouvel éclaircissement sur le témoignage cité dans le paragraphe précédent :

En effet en avril 2014, la veille de la commémoration du génocide au Rwanda, la personne qui fut envoyée par la France comme « émissaire » pendant le génocide au Rwanda, en 1994, a été interrogée en direct sur Radio France Internationale : cette radio avait délocalisé, à cette occasion, l'une de ses émissions de reportage à Kigali. A ma grande surprise, ledit « émissaire » de 1994 au Rwanda a confirmé, presque point par point, ce que m'avait raconté l'un des témoins lors de mes enquêtes :

Selon ledit « émissaire » lui-même, pendant la période du génocide au Rwanda de 1994, Monsieur P. Kagame [chef du Front Patriotique Rwandais à l'époque] lui aurait « confié » la mission de faire évacuer des enfants orphelins de la capitale rwandaise vers la zone qui était sous le contrôle de la rébellion de l'époque ! Et, ledit « émissaire » en était encore très fier en 2014 !

Pour tel ou tel lecteur qui ne connaîtrait pas le Rwanda, je me permets de rappeler un point important : 99% des rescapés du génocide de 1994 au Rwanda l'ont été grâce au courage de leurs voisins, parents et amis qui les ont cachés et/ou protégés. 1% des rescapés du même génocide, ce sont ceux qui ont eu la possibilité – et la chance – de se cacher par eux-mêmes jusqu'à la fin du génocide.

Dans ces conditions, seuls les Rwandais pouvaient arrêter le génocide : toute position qui visait à humilier les Hutu où à disqualifier leur autorité mettait directement en danger les groupes sociaux visés par les génocidaires. Ainsi, en prétendant « sauver » quelques orphelins, l'Homme Blanc a tout simplement condamné des dizaines de milliers d'autres !

Que fallait-il faire alors ? Se demanderait tout lecteur attentif. Ma réponse est simple : il aurait fallu compter et responsabiliser les autorités rwandaises pour qu'ils mettent fin aux tueries sans délai. Sur ce point, deux situations historiques illustrent parfaitement les faits et démontrent qu'il aurait été possible d'arrêter les massacres :

Dans la région de Byumba [au nord-est du Rwanda] et dans la région de Ruhengeri [au nord du Rwanda], deux officiers ont réussi à stabiliser la situation, voire même à arrêter et à empêcher définitivement la commission des crimes génocidaires contre les populations civiles : le Général G. Kabiligi et le Colonel M. Bivugabagabo sont régulièrement cités par différents témoins, y compris certains rescapés du génocides eux-mêmes.

Dans ces conditions et selon l'avis des Rwandais eux-mêmes, il aurait suffit de faire confiance à l'un de ces officiers pour arrêter les massacres. En effet, avec le Général A. Bizimungu, devenu depuis le 09 avril 1994 Chef d'État-Major, ces trois officiers faisaient l'unanimité au sein de l'armée régulière et au sein de la population comme étant compétents et incorruptibles.

J'ignore leurs actes et leur « casier judiciaire » avant et pendant le génocide au Rwanda : au cas où ils auraient été coupables de quoi que ce soit, il est tout à fait légitime qu'ils s'expliquent devant la Justice. Cependant, en ce qui concerne la survenue du génocide au Rwanda, rien n'explique le motif de la communauté internationale d'avoir ignoré et marginalisé ceux qui avaient démontré leur capacité à empêcher les crimes génocidaires dans les régions sous leur contrôle.

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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


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Le génocide
au Rwanda


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Essai sur
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Psychopathologie descriptive I
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Communautarisme
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Du cas du Rwanda
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Rwanda :
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et violence collective

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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

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