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RWANDA 1910 - 1912 : L’INSURRECTION DES INSOUMIS1


Prélude du génocide de 1994 au Rwanda


« La révolte de Ndugnutse »2 présente étrangement des ressemblances avec le génocide au Rwanda en 1994. Certes, aucun journaliste n’a couvert l’événement, aucune télévision n’a diffusé des images et les seules sources disponibles aujourd’hui sont les archives de l’administration coloniale et quelques archives des missions catholiques de l’époque. Cependant, la révolte fut suffisamment sanglante et populaire qu’elle aurait dû servir comme avertissement. Plus particulièrement, aujourd’hui, nous constatons que l’insurrection de 1912 partage plusieurs points communs avec le génocide de 1994 au Rwanda.

Pour situer le cadre de nos observations, nous faisons nôtre le mot d’introduction de J.-P. Chrétien à son article qui nous sert de référence :

« Notre but n'est pas d'établir ici la chronologie complète d'un événement, ni même d'en épuiser toutes les significations, mais de poser quelques problèmes en rapport avec un mouvement politico-religieux qui nous semble caractéristique de l'histoire des premiers contacts entre les sociétés africaines et les conquérants européens »3.

Selon J.-P. Chrétien, l'administration coloniale allemande avait placé « beaucoup d'espoir dans l'avenir des régions du nord-ouest de la Deutsch-Ostafrika, décrites à l'envi comme saines, fertiles, bien peuplés : de futurs greniers, de beaux pâturages d'altitude, des réservoirs de main-d'œuvre ! Ce secteur correspond alors aux trois résidences du Bukoba, de l'Urundi et du Ruanda, dont les frontières avec le Congo belge et l'Ouganda britannique n'ont été fixées définitivement qu'à l'issue de la conférence de Bruxelles de février-mai 1910 »4.

En effet, « la transformation en trois résidences des anciens districts militaires de Bukoba et d'Usumbura, décidée en 1906, révèle le trait spécifique de cette région : l'existence d'anciens royaumes, entre les lacs Victoria et Tanganyika, et les problèmes délicats d'encadrement administratif que cela pose. Ce Far West de l'Est africain allemand rassemblait, vu les densités, quelques 50 % du peuplement de l'ensemble de la colonie ».

En plus des problèmes de « dispersion » des populations au niveau de l'habitat, il y avait aussi « l'existence de réseaux politiques et socioculturels extraordinairement complexes. Des hiérarchies savantes voyaient s'entrecroiser les rapports familiaux, les liens de clientèle fondés sur le bétail, les autorités sacrées et administrantes. Tout cela assurait la coexistence de populations d'origines différentes, de tradition « bantoue » (les Bahutu) ou de tradition « éthiopide » (les Batutsi), selon des rapports d'intensité et d'ancienneté très variés. En outre des souvenirs historiques se superposaient, les bouleversements des XVIe et XVIIe siècle ayant en quelque sorte donné plusieurs couches de constructions monarchiques. La personnalité de ces États interlacustres avait été préservée par un long isolement : aucun étranger ne mit en fait les pieds sur les collines du Rwanda, du Burundi ou du Nkole avant les années 1890. On voit l'intérêt que représente l'étude du contact entre ces sociétés originales et la pénétration européenne. Or une révolte est toujours un moment privilégié pour analyser, celui où l'on voit les réactions d'une population s'exprimer avec une particulière netteté »5.

La révolte de 1912 a eu lieu dans « la région que l'on peut désigner globalement sous le terme de Rukiga (…), le pays des montagnards Bakiga, à cheval sur le Rwanda et le Kigezi ougandais. (…) Il s'agit donc d'une région d'accès très difficile, très peuplée, disposant à la fois de terres riches, d'eau en abondance et de multiples lieux de refuge. Les premiers explorateurs à en approcher furent, vers le nord, Emin Pacha en 1891 et, vers le sud, Von Götzen en 1894. L'ignorance n'empêcha pas les diplomates européens de tracer des frontières à travers cette région en 1885 et en 1890 ! En fait les conflits qui éclatèrent entre Allemands, Anglais et Belges, dès qu'ils entreprirent de contrôler effectivement leurs « possessions », occupèrent les dix premières années du XXe siècle. Les frontières ne furent définitivement marquées sur le terrain qu'en 1911 »6.

Après cette présentation historique très précieuse, l’auteur nous présente le personnage à l’origine de la révolte de 1912 au Rwanda.

1. Qui est Ndungutse ?

Selon J.-P. Chrétien, Ndungutse est le fils de « Muhumuza ou Nyiragahumuza ». D'après le même auteur, « les deux sont connus aussi bien en Ouganda qu'au Rwanda ». Dès 1898, la mère de Ndungutse aurait été « signalée (…) par des officiers allemands Bethe et von Grawert. En 1903, la caravane des missionnaires venue de Bukoba qui allait fonder le poste de Rwaza, rendit visite (…) à la « cheffesse Muhumuza » : cette femme (…) se présentait comme une veuve du mwami du Rwanda Kigeri Rwabugiri, le grand roi mort en 1895. Elle se serait appelée Muserekande et c'est son fils Biregeya qui aurait dû régner sur le Rwanda : Mibambwe Rutarindwa (1895-96) est présenté dans ce récit comme un régent chargé de la transition et Yuhi Musinga (1896-1931) comme un usurpateur. Elle se serait enfuie au nord vers 1897 (…) pour y organiser une résistance. (…) Pour les autorités il s'agissait seulement d'une agitatrice qui troublait les régions de Mpororo et du Ndorwa. (…) En octobre 1909, devant l'inquiétude de la cour de Musinga et avec l'aide de grands chefs (…), les Allemands l'arrêtèrent à Nyakitabire (près de Rutobo, au Mpororo allemand) et l'emmenèrent à Kigali, où son arrivée créa une certaine émotion. De là elle fut donc déportée (…) chez le roi Kahigi, au Kianja, c'est-à-dire dans la région de Bukoba (…) »7.

J.-P. Chrétien décrit alors la mère de Ndungutse à travers ses différentes zones d’influence :

« En juillet 1911 on reparle d'elle. Elle s'enfuit au nord de la Kagera (…) pour revenir dans sa région de Rutobo, qui est alors intégrée à l'Ouganda britannique, ce qui empêche la poursuite. Elle circule à travers le Ndorwa en direction du lac Bunyoni, prophétisant le retour d'un roi, annonçant qu'elle va retrouver un tambour royal (Mahinda ou Karinga) dans la grotte d'Ihanga, promettant des vaches à satiété. Elle est alors accompagnée de Ndungutse, un Mututsi présenté comme son fils mais né, celui-ci, d'une union avec le mwami Rutarindwa. Muhumuza serait donc la veuve de deux rois et la mère de deux prétendants au pouvoir. Elle est suivie d'une foule croissante, mais deux chefs récalcitrants font appel à l'aide des Anglais (…). Le capitaine Reid et ses auxiliaires baganda l'attaquent en septembre 1911 (…) : 50 de ses fidèles périssent, elle-même capturée et envoyée à Kampala où elle ne mourut qu'en 1945. (…) Son fils Ndungutse hérite de ce courant : il réussit quant à lui à se réfugier à l'ouest du lac Bunyoni, puis, avec l'aide d'un chef allié à Muhumuza, le Mutwa Basebya, il s'installe à l'est du lac Bulera, dans les grands marais de la Rugezi, à un lieu dit Ngoma. Il est dès lors à la fois le successeur de sa « mère » Nyiramuhumuza et le précurseur de son « demi-frère » Biregeya »8.

Au début de l'année 1912, « Ndungutse, bénéficiant au Rwanda de sa double qualité de « fils » du roi Mibambwe et de « petit-fils » du roi Kigeli, se taille rapidement une grande popularité. Il gagne à lui toute la région située entre les volcans du Mulera et les grands « marais des Batwa », entre les lacs et les vallées de la Base et de la Cohoha (…). Il se fait construire un deuxième enclos à Ruserabwe, au sud-est du lac Luhondo. Ses bandes, composées initialement des Batwa de Basebya, des chasseurs et guerriers pygmoïdes qui terrorisaient leurs voisins de longue date, et grossies ensuite de rebelles bakiga, attaquèrent les enclos des opposants, y pillant le bétail et faisant fuir les grands chefs batutsi de la région. Il se mit à promettre à la population l'abolition des corvées agricoles (ubuhake) et rallia ainsi la masse des paysans bahutu. En fait il semble avoir rallié presque tous les notables autochtones, qu'ils fussent batwa, bahutu ou batutsi. Son pouvoir passait pour magique : on allait répétant que les balles des fusils se transformaient en eau devant ses guerriers. En janvier-février la région des lacs est donc en effervescence. En mars on voit le mouvement gagner en direction du lac Kivu à l'ouest et de la Nyabarongo au sud : le Nduga, cœur du royaume rwandais semble menacé. Les populations du Bushiru s'echauffent, le Bumbogo et le Buriza, à cinq heures de marche de Kigali, sont touchés. Le pouvoir de Musinga semble sérieusement compromis aux yeux des observateurs attentifs que sont les missionnaires de Rwaza. Musinga lui-même est très inquiet. C'est un véritable antiroi qui se dresse contre lui et dont le succès a gagné tout le Nord du pays comme un feu de brousse »9.

2. L’intervention militaire allemande

Selon J.-P. Chrétien, « l'attitude des Allemands » aurait été décisive, « mais elle resta un moment hésitante, au moins en apparence. L'Oberleutnant Gudowius qui assurait l'intérim de la Résidence en l'absence de Richard Kandt alors en congé, s'efforça d'abord de circonscrire l'agitation en défendant l'axe de circulation Kigali - Ruhengeri. Il envoya dès le 5 février une section de police créer trois postes complémentaires le long de cet axe, à Mugenda, Kibare (au sud de Ruserabwe) et Kiburuga, espérant freiner ainsi l'extension du mouvement vers le sud. Mais Ndungutse était habile : il ne manifesta aucune agressivité à l'égard des Européens, il établit des contacts avec la mission catholique de Rwaza et avec le poste de police de Kiburuga. Au début d'avril il livra même Lukara, un chef muhutu qui avait tué deux ans auparavant le père Loupias, un missionnaire français de Rwaza. Ses efforts étaient en fait condamnés : dès ce moment en effet l'expédition prévue contre lui depuis février était prête. Gudowius avait obtenu l'accord de Dar-es-Salaam, c'est-à-dire du gouverneur et du commandement suprême de la Schutztruppe pour l'Afrique orientale. Les forces de police de Kigali pouvaient donc compter sur l'appui de la 11e compagnie coloniale stationnée alors à Kisenyi. En outre Musinga avait accepté avec joie de fournir des troupes auxiliaires et les Ingabo (guerriers) de ses grands chefs Biganda, Sendashonga, Nshozamihigo, Rwidegembya, etc., étaient sur le pied de guerre »10.

Finalement, « une attaque-surprise des résidences de Ndungutse fut préparée. La région des lacs et de la Rugezi fut encerclée, une section de la 11e compagnie arrivant de l'ouest par Ruhengeri et les forces de police arrivant de Kigali en marches de nuit par Remera et Mugenda. Le kraal de Ngoma fut assailli le 11 avril et occupé après un bref mais sanglant assaut (…). On crut du côté allemand que Ndungutse y avait péri, alors qu'il avait réussi à s'enfuir. Les soldats de la 11e compagnie détruisirent de leur côté l'enclos de Ruserabwe. Les semaines qui suivirent furent employées à la pacification de toute la région du Nord : il y eut des combats près des lacs jusqu'au 16 avril et encore quelques accrochages au Bugarura en mai. Des réunions de chefs et de notables locaux furent organisées systématiquement, afin de les rappeler à l'obéissance à l'égard des chefs de Musinga. Une petite campagne se déroula au Bushiru du 23 au 19 avril. Entre temps, le 18 avril, le chef Lukara avait été solennellement pendu à Ruhengeri »11.

Le dernier chef de guerre Basebya, « qui avait réussi à échapper jusque là à la répression, fut capturé grâce à un piège tendu par le grand chef Rwubusisi en accord avec Gudowius. Le kraal de Ngoma fut évacué afin d'y permettre une négociation entre ce chef et Basebya. Celui-ci y vint avec 100 hommes, mais Rwubusisi avait dissimulé parmi les cinq guerriers qui l'accompagnaient deux askaris armés de fusils. Basebya fut exécuté le 15 mai. Le 20 mai l'état de guerre pouvait officiellement cesser. Quant à Ndungutse, il fut arrêté par les Anglais en 1913 et envoyé à Jinja où il mourut de la variole en 1918. Mais les Bakiga restèrent agités des deux côtés de la frontière jusqu'aux années 1920 au moins12. Ce mouvement de rébellion a donc connu deux phases : une longue période de prophéties annonçant un nouveau règne pour le Rwanda et marquée par l'agitation entretenue à partir du Ndorwa par une « reine » en exil dont le fils reste invisible (Biregeya) ; puis une explosion brutale menée d'abord du côté ougandais puis du côté rwandais (…) par un héritier bien visible de cette « reine », Ndungutse, le précurseur. La répression alternée des Anglais et des Allemands vint à bout du mouvement sans bien le comprendre »13.

Dans la suite de sa réflexion, J.-P. Chrétien propose de « s'interroger » sur la « nature » de ce mouvement insurrectionnel des Bakiga au nord du Rwanda : « Pourquoi cette région-frontière est-elle la plus concernée ? Pourquoi Ndungutse rencontre-il un tel succès au Rwanda ? Pourquoi les Allemands ont-ils choisi le parti de Musinga ? Quelle est la part relative des traditions historiques précoloniales et de la réaction au colonialisme envahissant dans cette affaire ? »14

Toutes ces questions sont toujours d’actualité. Au-delà de la guerre civile de 1912, nous pourrions formuler les mêmes questions aujourd’hui au sujet du génocide de 1994 au Rwanda qui a concerné tout le pays (….) » [pp. 32 – 36].

1Cf. SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2012.

2CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972, pp. 645 - 679.

3Ibid., p. 645.

4Ibid., p. 646.

5Ibid.

6Ibid., p. 647.

7Ibid.

8Ibid., pp. 648 - 649.

9Ibid.

10Ibid.

11« Cette solennité fut d'ailleurs troublée par Lukara qui, bien qu'étant enchaîné, réussit à poignarder un askari qui le gardait et fut abattu avant d'être pendu ! Cela ne fit que confirmer la renommée de ce héros du Mulera », in op. cit., ibid.

12Selon J.-P. CHRETIEN : « Ce récit est notamment fondé sur le « Diaire » de Rwaza (année 1912), sur les rapports et la correspondance avec Dar-es-Salaam du Résident ad interim Gudowius (Archives de la Résidence du Ruanda) et sur quelques ouvrages (…) », in op. cit., ibid.

13Ibid., p. 651.

14Ibid., pp. 649 - 651.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


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Le génocide
au Rwanda


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Psychopathologie descriptive I
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Communautarisme
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Cet ouvrage est désormais édité par
les EDITIONS UMUSOZO