ÉDITIONS UMUSOZO
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 SEBUNUMA Déogratias

LE JUGEMENT DE L'HISTOIRE

Effets du néocolonialisme multinational au Rwanda




© Déogratias SEBUNUMA / Umusozo.

Le 09 mai 2015


e-book : ISBN 9791091904148


Livre imprimé : ISBN 9791091904155



Le présent ouvrage est la suite du texte que j'ai publié en janvier 2015 sous le titre :

Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaire.

INTRODUCTION

Dans la continuité des mes travaux de recherche sur la nature, l'étiologie et les conséquences des violences collectives - à partir du cas du Rwanda -, l'une des observations de L. Tolstoï sur « La guerre et la paix »1 permet d'introduite notre essai sur Le Jugement de l'Histoire :

« Admettre, comme le font les historiens, que les grands hommes conduisent l'humanité vers la réalisation de buts bien connus (...) rend impossible d'expliquer les événements de l'histoire sans faire appel aux concepts de HASARD et de GENIE.

Si le but des guerres européennes au commencement de notre siècle (19ème siècle) était la grandeur de la Russie, ce but pouvait être atteint sans aucune des guerres qui ont précédé l'invasion, et sans l'invasion elle-même. Si ce but était la grandeur de la France, il pouvait être atteint sans la Révolution et sans l'Empire. Si ce but était la propagation de certaines idées, l'imprimerie l'aurait rempli beaucoup mieux que les soldats. Si ce but était le progrès de la civilisation, on admettra sans aucune difficulté qu'il est des moyens plus efficaces de répandre la civilisation que celui qui consiste à anéantir les hommes et leurs richesses. Pourquoi donc les choses se sont-elles passées ainsi et non pas autrement ? Parce qu'elles se sont passées ainsi ». Pourquoi alors faisons-nous recours au mots « hasard » ou « génie » face aux exploits guerriers des héros ? L. Tolstoï poursuit son analyse : « ces mots ne désignent qu'un degré déterminé dans la compréhension des phénomènes ; je ne sais pas pourquoi tel ou tel phénomène se produit ; je pense que je ne peux pas le savoir ; par la suite, je ne veux pas le savoir et je dis : HASARD. Je vois une force produisant un effet hors de proportion avec les capacités communes des hommes ; je ne comprends pas pourquoi cela se produit et je dis : GENIE (...). C'est seulement en renonçant à connaître le but proche et compréhensible, et en avouant que le but final nous est inaccessible, que nous verrons une suite logique dans la vie des personnages historiques ; c'est alors que nous découvrirons la raison de la disproportion qui existe entre leurs actes et la capacité d'action commune à tous les hommes, et que nous n'aurons plus besoin des mots HASARD ET GENIE »2.

Dans le cadre de notre réflexion sur Le Jugement de l'Histoire, l'observation de L. Tolstoï ci-dessus exposée mériterait une clarification de notre part : l'auteur ne conteste pas l'intérêt des sciences de l'Histoire pour expliquer le phénomène des violences collectives ainsi que le rôle des différents « meneurs » qui décident de la destinée tragique des peuples en général. En revanche, L. Tolstoï attire notre attention sur l'intérêt de faire dialoguer les sciences de l'Histoire avec d'autres disciplines scientifiques dans l'étude sur les conflits collectifs qui entraînent, dans tous les cas, des catastrophes sociales.

Ainsi, pour comprendre l'étiologie, la nature et les conséquences des guerres civiles endémiques au Rwanda, conformément à l'observation de L. Tolstoï, nous privilégions l'interaction et la complémentarité de différentes disciplines en sciences humaines et sociales.

Plus particulièrement, à partir de la théorie et de la clinique d'orientation analytique, notre étude s'inspire principalement de la « méthode descriptive » telle qu'elle nous a été définie par les fondateurs de la phénoménologie :

En effet, selon F. Hegel, la « phénoménologie de l'Esprit » est une « science de la conscience » et « qui prend en compte la manifestation dialectique de l'esprit au travail dans l'histoire »3.

Tandis que pour E. Husserl, la phénoménologie, en tant que « science descriptive des essences »4, est une « méthode philosophique qui cherche à revenir « aux choses mêmes » et à les décrire telles qu'elles apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir constitué »5.

Par conséquent, comme je l'ai déjà indiqué et développé dans mes travaux de recherche précédents, notre réflexion sur la nature, l'étiologie et les conséquences des violences collectives s'appuie sur la « méthode descriptive » d'orientation analytique6.

Remarque importante : dans cette réflexion, notre objectif n'est par celui de comprendre ni celui d'expliquer quoi que ce soit. Car, la haine génocidaire ne s'explique pas ! En revanche, notre démarche consiste à décrire, « indépendamment de tout savoir constitué », le phénomène de la haine génocidaire, le phénomène de la violence et de la cruauté absurde dont nous sommes à la fois victimes et témoins.

Première partie

ARGUMENTAIRE, RÉFÉRENCES ÉPISTÉMOLOGIQUES ET CONCEPTUELLES

I. ARGUMENTAIRE

Il serait difficile, voire même impossible, d'envisager un travail de recherche sur le phénomène des violences collectives sans se référer à l'Histoire. Car, comme l'a très bien fait remarqué L. Tolstoï, « c'est seulement en renonçant à connaître le but proche et compréhensible, et en avouant que le but final nous est inaccessible, que nous verrons une suite logique dans la vie des personnages historiques ; c'est alors que nous découvrirons la raison de la disproportion qui existe entre leurs actes et la capacité d'action commune à tous les hommes, et que nous n'aurons plus besoin des mots HASARD ET GENIE »7. Cette méthode d'observation scientifique n'est possible qu'en s'appuyant sur l'Histoire : celle-ci permet en effet de « prendre du recul » et de décrire les événements avec une certaine lucidité.

Au sujet du cas du Rwanda, trois facteurs historiques majeurs constituent l'étiologie de la guerre civile qui a ravagé notre pays dès le début des années 90 : la crise politique et sociale interne ; les tensions géopolitiques sous-régionales consécutives à la « guerre froide » et à la chute du Mur de Berlin ; le néocolonialisme multinational qui a succédé au système colonial dès le début de la période des indépendances en Afrique. Pour cela, les violences collectives endémiques au Rwanda sont directement liées aux problématiques historiques.

S'appuyer sur l'Histoire pour décrire tel ou tel phénomène, c'est accepter de s'engager, de prendre part au débat concernant les faits historiques de son époque : des faits relatifs progrès de la société, mais aussi et surtout, des faits qui constituent le danger pour la vie humaine et la culture en général.

Pour cela, certains « discours » de penseurs engagés sont devenus historiques et, par conséquent, ces penseurs « engagés » nous servent d'exemples ; leur réflexion sert de modèle à notre modeste contribution :

Selon A. Césaire, « on peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu'ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.

Donc que leurs maîtres sont faibles8 (…) ».

L'auteur définit ensuite l'objet de son combat, ou du moins de son « Discours ». Il s'agit d'une question centrale, et cette question est toujours d'actualité :

« Qu'est-ce en son principe que la colonisation ? »

L'objet est ici celui de « convenir de ce qu'elle n'est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l'ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d'admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l'aventurier et du pirate, de l'épicier en grand et de l'armateur, du chercheur d'or et du marchand, de l'appétit et de la force, avec, derrière, l'ombre portée, maléfique, d'une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d'étendre à l'échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes9».

A. Césaire s'inscrit dans la continuité de l'Histoire :

« Poursuivant mon analyse, je trouve que l'hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d'être les fourriers d'un ordre supérieur ; qu'ils tuent ; qu'ils pillent ; qu'ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie, d'où ne pouvaient que s'ensuivre d'abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, Les Nègres »10.

Avec ces extraits du célèbre Discours sur le colonialisme de A. Césaire, le décor est planté : le lecteur comprendra aisément l'objet d'étude qui est le nôtre dans la présente réflexion. Plus particulièrement, A. Césaire apporte une dimension historique et universelle à son combat pour la liberté. Ainsi, nous ne pouvons que nous inspirer de son modèle, de sa rigueur morale et intellectuelle.

En effet, depuis ma thèse de Doctorat (2011) jusqu'à mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires, j'ai présenté différentes hypothèses sur l'étiologie des violences collectives au Rwanda dont la conséquence ultime fut le génocide de 1994.

Dans le présent essai sur Le Jugement de l'Histoire, nous allons tirer un certain nombre d'enseignements sur la survenue dudit génocide au Rwanda de 1994 : notre discussion concernera essentiellement la question des responsabilités multiples - dont les protagonistes sont non seulement des Rwandais mais aussi des étrangers - ; cela compte tenu des insuffisances actuelles de la Justice humaine.

II. RÉFÉRENCES ÉPISTÉMOLOGIQUES

Observation préliminaire : nous allons présenter les références épistémologiques qui serviront d'étayage dans notre discussion sur la problématique de la Justice en rapport avec les modalités de son application. Afin de permettre à nos futurs lecteur d'aller à la source-même de la pensée des différents auteurs que nous allons citer, nos commentaires à nous n'interviendront que vers la fin de la présente partie. Puis, dans la 4ème partie de synthèse, nous reviendrons sur certaines références épistémologiques : soit pour formuler de nouvelles hypothèses, soit pour apporter d'éventuelles nuances de point de vue à partir d'autres apports théoriques et cliniques. Cela conformément à notre discipline respective, la psychopathologie fondamentale d'orientation analytique.

1. Justice11

2. Jugement12

3. Anthropologie juridique13

4. La justice humaine face à l'épreuve du pardon

5. Le jugement de l'histoire

Compte tenu des difficultés que nous avons exposées jusqu'ici au sujet de la relation subjectivité-objectivité concernant l'exercice du jugement, le dépassement de cette problématique - qui est à la fois théorique et pratique - ne peut venir que de la faculté du sujet à prendre plus de recul, par rapport à l'objet de son étude, pour formuler le « jugement ». Néanmoins, en s'éloignant de l'objet - par exemple dans le temps et dans l'espace, le « jugement » risquerait à nouveau de ne plus correspondre à la réalité originelle !

Nous découvrons ici le rôle de l'Histoire et de la transmission : il s'agit du compromis entre le face-à-face avec l'objet qui réduit la distance « objective » de jugement d'une part et, l'éloignement spatio-temporel qui réduirait le contact « objectif » avec la réalité originelle d'autre part.

Ainsi, le rôle de l'Histoire ou la « mémoire historique » est en même temps celui de diminuer le risque de collision du sujet avec l'objet, puis celui d'éviter l'hallucination au cas où l'objet serait trop éloigné. Dans cette perspective, Le Jugement de l'Histoire procède du recoupement testimonial des récits, de la comparaison et du rapprochement de plusieurs « vérités » concernant un même objet/événement tel que plusieurs sujets l'ont perçu dans le passé et le perçoivent encore au moment du jugement.

Certes, cette démarche présente elle aussi des imperfections. Car, en procédant par « recoupement » de plusieurs perceptions différentes, elle n'aboutira jamais à la « Vérité absolue ». Et tant mieux pour nous ! Car, ce que nous recherchons, l'objet de notre réflexion, ce n'est pas d'établir la « Vérité absolue », et encore moins « toute la Vérité » !

Notre recherche vise tout simplement à susciter le débat et à permettre à toute personne qui s'intéresse à l'histoire récente du Rwanda de s'exprimer : car, le débat permet de ne plus prendre certaines « thèses officielles » pour de « vérités absolues » mais plutôt comme des « vérités discutables ». A partir de là, l'Histoire commune sera construite au moyen d'un accord, au moyen d'un « contrat » provisoire qui sera en renouvellement perpétuel à chaque génération.

Notre conception de l'Histoire, c'est celle d'une « Histoire » toujours en mouvement, une Histoire en perpétuelle révision et renouvellement. Car une Histoire figée, c'est une Histoire mortifère.

Il en va de même pour le « Jugement ». Surtout, dès que cet exercice de « juger » concerne l'Histoire collective marquée par des violences, des pertes de vies humaines et des blessures. Dans ces circonstances particulières, l'acte de « jugement » doit toujours laisser une « porte ouverte » au débat et au renouvellement des « vérités historiques » : ce travail incombe aux nouvelles générations pour assurer la continuité de ce qui a été commencé et corriger les erreurs de « jugement » de leurs ascendants. C'est cela la transmission, dans notre entendement, qui suppose et repose sur « Le Jugement de l'Histoire ».

Du point de vue dynamique

Le « jugement » concerne toujours un fait du passé : en effet, on ne peut formuler un jugement que si l'on dispose d'un certain recul par rapport à un acte du passé, par rapport à un événement déjà connu, par rapport à une situation vécue, par rapport à un objet déjà créé ou par rapport à un fait déjà accompli. Car, un acte ou un événement en cours, un objet dont la réalisation ou la création n'est pas encore achevée, tous ces éléments ou faits ne peuvent pas faire l'objet d'un « jugement » objectif et définitif.

Par conséquent, le jugement bénéficie toujours de l'historicité des faits, de l'antériorité des situations et/ou des objets soumis à l'examen du « juge » ou de l'observateur. Ainsi, à travers tout acte de « jugement », le sujet s'inscrit inconditionnellement dans l'Histoire : nous parlons ainsi du déterminisme de l'histoire car, notre jugement est nécessairement influencé par l'appréciation des autres, les conséquences du fait ou de l'acte à juger, l'ambiance du moment, l'intérêt et/ou l'indifférence que suscite l'objet à soumettre au jugement.

Du point de vue phénoménologique

Compte tenu de l'antériorité historique de l'objet à soumettre au jugement, le sujet est influencé non seulement par l'avis des autres et l'appréciation positive et/ou négative qui aurait déjà été réservée à l'objet en question, mais aussi, il est influencé par sa propre histoire et sa subjectivité.

Pour toutes ces raisons, la démarche qui est la nôtre, pour garantir un « jugement » juste et équitable, c'est celle qui s'inspire de la méthode descriptive de la phénoménologie : comme nous l'avons déjà vu, chez E. Husserl, la phénoménologie, en tant que « science descriptive des essences »14, est une « méthode philosophique qui cherche à revenir « aux choses mêmes » et à les décrire telles qu'elles apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir constitué »15.

En faisant abstraction à d'autres « jugements » ou savoirs déjà « constitués », le sujet pourra apprécier, autant que cela est possible, l'objet à soumettre au jugement. Par la suite, il est toujours possible de confronter notre point de vue à celui des autres examinateurs afin d'éviter ou de minimiser d'éventuelles « erreurs de jugement » inhérentes à notre subjectivité.

Ainsi, pour tout acte, pour tout événement, pour toute situation, bref face à n'importe quel objet, il n'existe pas de « jugement » objectivement définitif ou exhaustif. Cela ne veut pas dire que nos jugements seraient des « sujets à caution » ! Au contraire, cela garantit la possibilité de soumettre à nouveau l'objet au jugement, de renouveler l'appréciation qu'on lui confère, de réviser sans cesse les événements du passé afin d'éviter les erreurs ou des « vérités absolues ». Car, l'Histoire est une reconstruction, une œuvre qui se renouvelle à chaque génération.

Du point de vue clinique

Dans la perspective clinique, c'est la relation sujet-objet qui constitue l'étiologie de différentes situations pathogènes. Comme nous venons de l'exposer ci-dessus, tout jugement concerne un fait du passé. Autrement dit, c'est la distance spatio-temporelle qui permet au sujet de ne pas fusionner avec l'objet. Dans la mesure où cette distance spatio-temporelle ne permet plus au sujet de se différencier de l'objet, ou bien, dans le cas où cette distance est devenue trop grande pour éloigner le sujet de l'objet de son observation et dont il dépend, il y a nécessairement un risque :

- soit de réduire l'objet à une partie de soi - régression aux stades archaïques du narcissisme primaire et confusion entre les parties de soi et celles de l'objet ;

- soit de tenir à distance l'objet sans jamais s'en approcher assez : idéalisation, élévation de l'objet au statut d'idole ; ou bien, possibilité de tomber dans le déni de l'objet une fois qu'il est trop éloigné et sans aucun effet sur notre jugement.

Tous ces éléments permettent de comprendre l'étiologie de différents comportements que nous observons lors des violences collectives et dans des situations de l'après-guerre : pour certains sujets, l'objet est idéalisé et idolâtré - le meneur, une idéologie ou une religion ; pour d'autres, le même objet est plutôt haï, détesté, dénié, voire même détruit et banni de la mémoire individuelle et collective.

Bien entendu, dès que nous parlons du comportement des foules, nous parlons aussi et en même temps du comportement individuel de chacun de ses membres16.

Mémoire, histoire et transmission

Rappel : le « jugement » est un acte actuel qui concerne les faits du passé. D'où le recours à une autre fonction mentale, la mémoire : sans la mémoire, il n'y aurait pas la possibilité de formuler un « jugement », il ne serait pas possible de reconstituer l'histoire du passé.

Cependant, la mémoire peut être déformée volontairement ou involontairement par les « témoins » du passé. Ainsi, il peut exister des « hallucinations rétroactives » chez tel ou tel sujet selon le terme de H. Bernheim17, voire même de véritables « maladie historiques » sur le plan collectif selon le terme de P. Ricœur18.

Par ailleurs, sur le plan idéologique, la mémoire du passé peut être manipulée et volontairement déformée pour servir comme argument de propagande : à partir du cas du Rwanda, par exemple, pour se « laver les mains » par rapport aux crimes génocidaires, certains individus et/ou États n'hésitent pas à décréter une prétendue « thèse officielle » sur la survenue du génocide au Rwanda en 1994. Cela pour empêcher les Rwandais eux-mêmes de se reconstruire et de reconstruire l'Histoire de leur pays. Devant notre détermination, notre résistance et notre volonté à mener des recherches sur ce qui s'est véritablement passé au Rwanda depuis le début de la guerre civile en 1990 jusqu'au génocide de 1994, l'expression de « thèse officielle » s'est déjà transformée - dans certains milieux diplomatiques, politiques et médiatiques : le terme utilisé est désormais celui de « mémoire officielle » !

Face à ces différentes formes de « mémoire empêchée » et/ou de mémoire historique « déformée », P. Ricœur propose un antidote clinique à partir de la théorie freudienne : « l'usage critique de la mémoire »19.

Depuis notre recherche doctorale jusqu'à la réflexion actuelle sur l'étiologie, la nature et les conséquences des violences collectives, nous nous efforçons de faire l'« usage critique de la mémoire » à partir du cas du Rwanda. Car, formuler un « jugement » c'est formuler une critique pour ou contre un fait déjà accompli, se prononcer sur un événement du passé, proposer un point de vue engagé ou nuancé par rapport à une situation. En même temps, se souvenir d'un fait et y apporter un « jugement » c'est assurer la transmission : à partir d'un jugement, celui qui se souvient entre en dialogue non seulement avec le passé, mais aussi avec le présent et l'avenir.

En définitive, du point de vue épistémologique, Le Jugement de l'Histoire s'appuie sur deux postulats :

Le premier postulat, c'est celui de la philosophie du droit qui a été formulé par F. Hegel :

« La justice objective n'est pas une éternité immobile, mais une lutte incessante de la raison pour se produire comme œuvre20. Penser le réel, la justice réelle, ne consiste pas à enregistrer ce qui existe et à s'y résigner ; penser le réel, c'est penser le rationnel dans sa vie conflictuelle et historique, dans son devenir, et non dans sa facticité. Ainsi, les lois positives, si elles n'ont de valeur que circonstancielle (si elles ne sont pas justes) méritent de passer, elles n'ont qu'une « existence passagère »21.

Le deuxième postulat, c'est celui de l'anthropologie juridique qui a été formulé par C. Geertz :

« (…) Soucieux de mettre en évidence les constructions culturelles dont sont issues ici ou là, sous des formes idiosyncrasiques, des « sensibilités légales » (1986) et partant des justices », C. Geertz « fait l'hypothèse que le droit est une façon de penser le réel et identifie, contre le point de vue formaliste, droit et savoir local, droit et réel. Enfin, dans le prolongement des travaux de l'école ethnométhodologique, la recherche aux états-Unis s'oriente vers la description méthodique de situations dans lesquelles les conduites individuelles ou collectives se voient légitimées par la référence à des règles (de droit ou non). Le débat oppose ainsi ceux qui définissent la loi en termes de règles et ceux qui l'abordent en tant que processus (…) ».

En définitive, un lecteur attentif pourrait nous demander : au fait, en résumé, qu'entendez-vous par Le Jugement de l'Histoire ? Notre définition est simple : c'est le renouvellement perpétuel de la mémoire partagée - mémoire collective - au moyen de la méthode descriptive que nous avons déjà présentée. Dans cette perspective, le chercheur s'inscrit dans le domaine scientifique qui est le sien et, selon son choix personnel, détermine le thème qui lui permet d'apporter une contribution au débat sociétal. Cela compte tenu des circonstances historiques et/ou socioculturelles de sa communauté, ou bien, de la communauté humaine tout simplement.

Dans le présent essai, c'est encore une fois le cas du Rwanda qui va nous servir de terrain d'observation pour formuler nos hypothèses de réflexion. Quant au thème central de notre discussion, c'est celui de la problématique de la Justice face au défi des violences collectives et leurs conséquences multiformes.

2ème partie


LA GUERRE CIVILE AU RWANDA :

SES CONSÉQUENCES ET SES MYSTÈRES

Chapitre I. LA GUERRE D'OCTOBRE 1990
AU RWANDA

Du mois de janvier au mois de mars 2015, dans le cadre de ses émissions sur les « Archives d'Afrique », Radio France Internationale (RFI) a diffusé plusieurs témoignages concernant l'histoire de J. Habyarimana et la survenue du génocide au Rwanda en 1994.

Dans ces différentes émissions radiodiffusées, certains témoins ont décrit ce qui s'est passé lors de la première attaque du Front Patriotique Rwandais à partir de l'Ouganda, le 1er octobre 1990. Selon un témoin qui se trouvait à Kigali en 1990 - un ancien conseiller à la Présidence du Rwanda -, l'armée nationale et le gouvernement rwandais de l'époque auraient été surpris par cette attaque : le président J. Habyarimana et plusieurs ministres se trouvaient à l'étranger et selon le même témoignage, l'armée n'était pas prête pour défendre efficacement le pays face à une rébellion déterminée et bien équipée.

Conformément à d'autres sources indépendantes que j'ai pu consulter, après plusieurs jours de chaos au sommet de l'État, c'est l'intervention de l'ex-Zaïre et de la France qui aurait permis au gouvernement rwandais et à son armée de prendre le dessus sur la rébellion du Front Patriotique Rwandais dirigée à l'époque par son fondateur, le Général F. Rwigema.

Compte tenu des différents témoignages que j'ai déjà cités dans mes travaux de recherche antérieurs, compte tenu des témoignages que je publie à l'occasion de la présente réflexion complémentaire, le constat est clair : le sort du Rwanda semble avoir été « scellé » au début du conflit armé en 1990. D'ailleurs, comme l'a confirmé un des témoins sur Radio France Internationale - dans le cadre des émissions radiophoniques que j'ai déjà citées -, l'attaque du Front Patriotique Rwandais n'était pas justifiée dans la mesure où le président rwandais et son gouvernement avaient accepté le retour pacifique de tous les exilés rwandais, suite à l'intervention directe du Pape Jean-Paul II : celui-ci s'était rendu au Rwanda durant l'été 1990.

Pour toutes ces raisons, j'ai voulu savoir ce qui s'est véritablement passé au début de cette guerre-surprise : plus particulièrement, il existe d'autres questions non-élucidées à ce jour concernant la provenance des armes que le Front Patriotique Rwandais a utilisées pour attaquer le Rwanda ; sans oublier le mystère qui entoure la mort du Général F. Rwigema et son staff militaire, dans les premières semaines du conflit armé. Deux témoignages nous permettront d'en savoir un peu plus sur les circonstances de la survenue de la guerre civile au Rwanda, en 1990 :

1. Premier témoignage

Lors de mes recherches, il a été difficile de trouver un ancien militaire rwandais qui aurait pu m'éclairer sur les premiers jours de la guerre d'octobre 1990. Finalement, c'est le témoignage d'un étranger qui a retenu mon attention : un ancien militaire de l'ex-Zaïre qui faisait partie du contingent zaïrois que le feu président Mobutu a envoyé au Rwanda pour reconquérir le Mutara - région du nord-est du Rwanda qui avait été occupée par le Front Patriotique Rwandais dès le 1er octobre 1990. Voici l'extrait de l'entretien :

Mon interlocuteur : « Je n'étais qu'un tout jeune officier. A l'époque, je venais de terminer ma formation. Pour cela, mon témoigne ne pourra peut-être pas répondre à vos attentes. Car, je ne participais pas aux réunions des hauts-gradés ; je m'occupais tout simplement de la transmission des ordres aux Sous-Officiers et aux hommes de troupes sur le terrain ».

J'ai répondu : c'est justement ce qui est intéressant pour nous. Car, étant donné que vous n'étiez pas décideur, votre témoignage est neutre dans une certaine mesure. Pour commencer, je voudrais connaître l'endroit exact où vous avez été envoyé sur le front et quels étaient les objectifs, autrement dit les missions qui avaient été confiées à votre unité.

Mon interlocuteur : « Je voudrais apporter quelques précisions : nous, militaires zaïrois, nous avions la mission d'assister l'armée rwandaise. Tout simplement. Ce sont donc les chefs de l'armée rwandaise sur le terrain qui nous indiquaient l'endroit où il fallait nous rendre ainsi que les missions qui leur avaient été confiées par l'État-Major de l'armée rwandaise ».

J'ai répondu : D'accord. Conformément à cette précision de votre part, à quel endroit avez-vous été envoyé sur le front et quelles étaient vos missions aux côtés de l'armée rwandaise ?

Mon interlocuteur : « Lorsque nous sommes arrivés à Kigali, les combats avaient déjà commencé dans le Mutara. Cependant, dans l'attente des renforts, l'armée rwandaise se limitait tout simplement à empêcher l'infiltration des guérilleros au sein de la population. Car, étant donné que le Front Patriotique Rwandais avait préféré s'installer dans un parc (le parc national de l'Akagera) dès le début de son invasion, cette situation arrangeait l'armée régulière pour limiter les conséquences sur les populations civiles. Pour cela, dès notre arrivée à Kigali, la mission était claire : déloger le Front Patriotique Rwandais de son Quartier Général qui se trouvait au Guest House de Gabiro, à l'intérieur du parc ».

J'ai répondu : Si je comprends bien, vous et votre unité, vous avez été envoyés dans le Mutara aux côtés des soldats rwandais qui étaient déjà au front depuis le début du mois d'octobre 1990.

Mon interlocuteur : « Non, non. Ça ne s'est pas passé comme ça. Les soldats rwandais qui étaient déjà sur le front étaient essentiellement déployés au nord-est du Mutara, dans et autour de la localité de Nyagatare. Si vous voulez, ils étaient en face-à-face avec les Inkotanyi22 qui se trouvaient juste à côté dans le parc. Des combats sporadiques avaient lieux le jour, puis, des combats intenses se déroulaient la nuit. Ainsi, du point de vue tactique, l'État-Major a plutôt décidé d'ouvrir un autre front au sud-est du Mutara : cela allait attirer l'attention des Inkotanyi et ainsi diminuer leur capacité à mener des attaques de harcèlement contre la position de l'armée rwandaise qui était déjà sur le terrain ».

J'ai pris la parole : Pourriez-vous me décrire comment se sont déroulées les opérations de contre-offensive auxquelles vous avez participé ?

Mon interlocuteur : « Les premiers accrochages avec les Inkotanyi ont eu lieu non pas dans le parc, mais plutôt à l'intérieur des zones habitées. A partir de la localité de Kayonza, de petits groupes mobiles des Inkotanyi s'étaient déjà installés. Cependant, ils étaient apparemment constitués de petites sections avancées car, ils n'avaient pas d'armes lourdes avec eux. Pour cela, dès les premiers accrochages, ils se sont repliés, ils ont traversé le lac (le lac Muhazi) et, finalement, ils ont fait jonction avec leur base arrière à l'entrée du parc. Et là, les vrais combats ont commencé. Je vous assure, c'était dur ! Comme c'était la première fois que je participais à une campagne militaire de guerre, j'ai été servi, moi et mes collègues » !

J'ai demande : Finalement, comment avez vous réussi à prendre le dessus ?

Mon interlocuteur : « Dès l'entrée du parc, l'objectif était celui de neutraliser le Quartier Général des Inkotanyi à l'intérieur du Guest House de Gabiro. Mais, cela aurai été impossible sans le contrôle effectif de la frontière avec l'Ouganda. Car, au cas où les hommes et le matériel militaire allaient continuer d'être acheminés vers Gabiro, nous ne pourrions pas gagner cette bataille. Pour cela, l'unité de l'armée rwandaise qui se trouvait dans le nord-est a essayé de couper la route d'approvisionnement dont se servait le Front Patriotique Rwandais : il fallait contrôler à tout prix le poste de frontière de Kagitumba. Mais, c'était loin d'être gagné d'avance ».

J'ai repris la parole : Que s'est-il passé alors ? Car, apparemment, si les informations dont je dispose sont bonnes, le poste de frontière de Kagitumba a été officiellement reconquis le 30 octobre 1990.

Mon interlocuteur : « Ah ! Dans toutes les guerres, les Grands-Hommes, c'est ce qui fait la différence ! Permettez-moi de vous faire les présentations : dans l'unité où je me trouvais, même si l'armée rwandaise conservait toute la responsabilité des opérations, le Commandant en chef c'était le Général Mahele23 de l'Armée du Zaïre. Il était toujours derrière la ligne de front : soit à pied, soit dans une voiture militaire. Sur la ligne de front, directement au contact avec l'ennemi, se trouvait un Colonel au nom de Rwendeye. Comme j'étais encore novice, j'avoue que je n'avais jamais vu un stratège et un guerrier comme celui-là ! Contrairement au Général Mahele, ce Colonel Rwandais marchait toujours à pied, à la tête de l'unité, fusil d'assaut à la main ! D'après ce que j'ai vu, il était beaucoup plus charismatique que le Colonel Nsabimana qui commandait l'autre unité au nord-est. Comme je vous l'ai déjà dit, les soldats de cette unité eux, ils étaient déjà là depuis le début de la guerre ».

J'ai repris la parole : Mais, je ne comprends toujours pas comment vous avez réussi à prendre le dessus sur les Inkotanyi.

Mon interlocuteur : « Justement ! Les deux chefs de guerre que je viens de citer ont finalement décidé de lancer l'assaut sur le Guest House de Gabiro, sans attendre que la localité de Kagitumba soit définitivement sous le contrôle de l'armée régulière. Les combats ont été très durs. Pendant plusieurs jours, nous avons combattu jour et nuit, sans repos. Heureusement, l'unité d'élite des paracommandos qui était à nos côtés comptait parmi ses hommes de nombreux soldats qui avaient effectué des stages à Kota Koli, dans l'Équateur (Zaïre), au sein même de la Division Spéciale Présidentielle (DSP). Pour cela, la communication était facile parce qu'ils parlaient parfaitement le Lingala. D'autres soldats rwandais, essentiellement ceux du bataillon d'Escadron, étaient aussi très motivés : il semblerait que le Colonel Rwendeye24 était leur patron ».

Mon interlocuteur a fait une petite pause de silence. J'ai compris que certains souvenirs de ces combats revenaient et il n'arrivait plus à parler. Puis, il a repris la parole :

Mon interlocuteur : « En réalité, les combats sans interruption ont eu lieu autour de Gabiro. Il y avait des corps partout. Mais, lorsque nous sommes arrivés au Guest House, l'ennemi avait déjà quitté les lieux précipitamment. Les Inkotanyi s'étaient alors dispersés dans tout le parc, en direction de l'est vers Kagitumba. Nous nous sommes reposés pendant deux ou trois jours. Ce fut aussi le temps nécessaire pour nous ravitailler en armes, munitions et nourriture. Par la suite, nous avons entrepris de poursuivre les Inkotanyi à travers le parc ».

J'ai demandé : Donc, si je comprends bien, c'est votre unité qui aurait finalement tué le Général F. Rwigema et son staff de commandement ? Car, vous étiez apparemment à ses trousses !

Mon interlocuteur : « En toute vérité, pour être honnête avec vous, ce n'est pas nous qui avons tué F. Rwigema. Cet homme-là était insaisissable ! Tout le monde voyait son fantôme partout ! Il faisait peur à tout le monde. Vous comprenez bien, au cas où nous aurions réussi à le tuer ou à le capturer vivant, le président J. Habyarimana et son armée auraient présenté leur « trophée » à tout le peuple, surtout à Kigali ! Nous ne l'avons ni tué, ni vu son corps ».

J'ai demandé : Qu'est s'est-il passé alors ? A partir de quels éléments nous a-t-on affirmé qu'il était mort ?

Mon interlocuteur : « Personnellement, je ne suis pas en mesure de vous répondre. Voici ce dont je me souviens : nous étions en train de parcourir à pied le parc, de Gabiro vers Kagitumba, pour mener des opérations de ratissage contre de rares Inkotanyi qui s'étaient dispersés dans le parc après leur débandade de Gabiro. Mais en réalité, dans les jours qui ont suivi cette défaite de la rébellion, nous n'avons pas été confrontés à une véritable résistance dans le parc. Vers la fin du mois d'octobre (1990), nous avons entendu un grand bruit au loin. Cela ressemblait à un bombardement aérien. Immédiatement, nous avons cru que l'autre unité de l'armée régulière qui se trouvait au nord-est aurait été visée par une attaque aérienne en provenance de l'Ouganda. Mais, après vérification, nos chefs nous ont rassurés : l'unité en question continuait aussi des opérations de ratissage en direction de Kagitumba. A cette époque, la dernière poche de résistance des Inkotanyi se trouvait dans un triangle marécageux entre le Rwanda, l'Ouganda et la Tanzanie. La rivière Kagera (Akagera) n'était pas loin. Après ce bombardement dont nous n'arrivions pas à localiser l'impact, nos chefs sur le terrain ont décidé de sécuriser la frontière avec l'Ouganda sans tarder. Pour cela, il fallait atteindre Kagitumba le plus tôt possible. Nous nous sommes coordonnés avec l'autre unité qui se trouvait au nord-est. Nous allions lancer un assaut final le lendemain matin, à l'aube, pour déloger les Inkotanyi de leur dernier bastion qui empêchait la libération du post frontalier de Kagitumba. Dans la nuit, alors que nous préparions le matériel, un des officiers rwandais s'est approché de nous officiers zaïrois, pour nous dire : le chef des rebelles F. Rwigema serait mort. Mais, cela nous semblait fantaisiste et nous n'y avons même pas prêté attention. Nous étions occupés par la préparation de l'assaut sur Kagitumba le lendemain matin ».

J'ai repris la parole : Comment s'est passé cet assaut final sur Kagitumba ?

Mon interlocuteur : « En remontant le parc, tout au long de la rivière Kagera, nous n'avons rencontré aucun rebelle des Inkotanyi. A quelques kilomètres de Kagitumba, une section de reconnaissance est allée prendre des renseignements. Lorsque ces éclaireurs sont revenus, ils nous ont dit qu'ils n'avaient pas vu des Inkotanyi : ils avaient tout simplement vu quelques hommes en uniforme de l'armée rwandaise. Nos chefs se sont montrés très méfiants. Ils nous ont dit : « c'est sans doute un piège. Ça pourrait être des Inkotanyi déguisés en militaires de l'armée rwandaise. Ils pourraient avoir récupéré des uniformes sur nos collègues qui sont tombés sur le champ de bataille ». Nous avons alors chargé, pour encercler le poste de Kagitumba et neutraliser ces quelques soldats en uniforme de l'armée régulière. Lorsque nos premiers soldats se sont approchés, ceux qui étaient au loin (au poste frontalier de Kagitumba) ont brandi leurs armes en criant : « c'est nous » ! Nous avons alors compris que c'était des nôtres. Un de nos supérieurs a demandé : « Où est le Colonel ? »25Tous ces militaires se sont mis à rires ! Ils étaient en train de boire votre bière locale de bananes, l'uruguwagua (urwagwa) ! Puis, un sergent s'est avancé et il a dit : « Au moment où nous parlons, le Colonel est en train prendre son petit déjeuner à Kampala avec le président Museveni » ! Ils ont éclaté de rires à nouveau » !

J'ai demandé : Le Colonel Nsabimana avait-il été capturé par les Inkotanyi ?

Mon interlocuteur : « Mais, non ! Il avait, tout simplement, décidé de poursuivre les Inkotanyi jusqu'en Ouganda ! Ce matin-là, il se trouvait déjà à plusieurs kilomètres à l'intérieur de l'Ouganda. Selon le témoignage de nos collègues soldats rwandais, c'est le président J. Habyarimana, pris de panique et craignant les représailles de son voisin du Nord, qui aurait ordonné à son « Colonel » de revenir au Rwanda immédiatement. Avec le recul et, compte tenu de la tournure qu'ont prise les événements, c'est ce Colonel-là qui avait raison : il fallait étendre la guerre à tous les soutiens des Inkotanyi et faire la guerre une fois pour toutes. Quitte à perdre » !

J'ai repris la parole : Mais, compte tenu de ce que vous venez de me décrire, comment se fait-il que la guerre a finalement continué dans le Mutara ?

Mon interlocuteur : « En réalité, les Inkotanyi étaient des professionnels de la ruse ! Lors de la défaite à Gabiro, ils n'ont perdu que quelques hommes. Puis, ils ont emporté avec eux l'essentiel de leur matériel militaire. Lors de la traque que nous avons engagée contre eux dans le parc, ils ont tout simplement franchi la rivière Kagera pour se rendre de l'autre côté en Tanzanie. Seulement une poignée d'entre eux, ceux qui se trouvaient à Kagitumba, est retournée en Ouganda poursuivie par le Colonel Nsabimana et ses hommes. Ainsi, quelques jours après la reconquête de Kagitumba par l'armée régulière, les Inkotanyi ont repris les hostilités non seulement dans certains endroits du parc national, mais aussi et surtout, dans les zones habitées au nord-est. Mais, cela, je ne peux pas vous en parler car nous étions retournés au Zaïre après la libération officielle du Mutara ».

J'ai fait remarqué : Jusqu'à ce stade de notre entretien, vous n'avez jamais parlé de celui qui allait succéder à F. Rwigema à la tête des Inkotanyi. Selon les informations dont disposait votre unité, quel était le rôle de P. Kagame dans tout ça ?

Mon interlocuteur : « Ah ! Ah ! Un autre mystère ! Durant mon séjour au Rwanda et pendant toutes les opérations dans le Mutara, je n'ai jamais entendu parler de Monsieur Kagame. Voici les faits : l'armée rwandaise nous avait donné une liste des chefs militaires des Inkotanyi. Devant certains noms, il y avait même des photos ad-hoc de tel ou tel chef militaire des Inkotanyi. Cela allait nous permettre de les reconnaître au cas où. Sur cette liste, il n'y avait ni le nom de Monsieur Kagame, ni sa photo. Moi-même, je me demande d'où il est sorti pour prendre la tête des Inkotanyi ».

Compte tenu de l'intérêt de cet entretien, pour permettre à mes futurs lecteurs d'apprécier par eux-mêmes les faits historiques dont il est question, je ne fais aucun commentaire. Poursuivons notre enquête en citant un autre témoignage, de la part d'un ancien membre du cercle de pouvoir au Rwanda :

2. Deuxième témoignage

Pour compléter le contenu de l'entretien ci-dessus présenté, j'ai interrogé un ancien haut responsable du régime de J. Habyarimana sur les événements et les circonstances de la première attaque du Front Patriotique Rwandais en octobre 1990. Son témoignage est très édifiant. En voici l'extrait :

J'ai pris la parole et j'ai demandé : Dans le cadre de mes recherches sur le Rwanda, je voudrais recueillir votre témoignage sur les premiers jours de l'attaque du Front Patriotique Rwandais en 1990. Quels sont vos souvenirs de l'époque et, quels sont les événements importants qui pourraient nous éclairer aujourd'hui sur les conséquences de ce conflit armé ?

Mon interlocuteur : « Je me souviens, comme si c'était hier, de la réunion à laquelle j'ai participé dans le bureau du chef de l'État (J. Habyarimana), quelques jours seulement après le début de la guerre. Nous étions quatre invités, autour de la table. Donc, avec le président, nous étions cinq participants à cette réunion en petit comité ».

J'ai repris la parole : Sans être indiscret, je voudrais savoir ce qui s'est dit. Bien entendu, vous n'êtes pas obligé de me révéler des secrets, s'il y en a eu.

Mon interlocuteur : « Il n'y a rien à cacher, je n'ai aucun secret à cacher. Je n'étais pas dans l'intimité du président pour qu'il puisse me confier des secrets. Seulement, je faisais partie de ses collaborateurs sur lesquels il pouvait compter pour accomplir notre devoir vis-à-vis de l'État. Pour aller droit au but, lors de cette réunion, il nous a partagé le résultat de ses rencontres lors de sa tournée en Europe pour chercher de l'aide militaire et diplomatique ».

J'ai demandé : Il semblerait que, dans un premier temps, aucun pays ne voulait aider le Rwanda à se défendre contre l'invasion du Front Patriotique Rwandais. Comment expliquez-vous cela ?

Mon interlocuteur : « C'est vrai. D'ailleurs, mon collègue (…) a immédiatement demandé au président : « Nyakubahwa, dukurikije ibyo mumaze kutugezaho, mfite ikifuzo : twumvise ko ngo muntangiriro za 70, Abanyaburayi n'Abanyamerika bifuje kubaka ikigo cya gisirikare ku Rusumo. Umenya ngo ari abanyamahanga baba bari inyuma y'Inkotanyi. Niba ari byo, ko ari twe dufite igihugu, mwabahaye icyo bashaka bakaduha amahoro ? » (« Excellence, conformément à ce que vous venez de nous annoncer, j'ai une demande à formuler : nous avons entendu dire que dans les années 70, les Européens et les Américains auraient souhaité construire un camp militaire à Rusumo. Il semblerait que des étrangers seraient derrière les Inkotanyi. Si c'est le cas, étant donné que c'est nous qui occupons le pays, pourquoi ne leur donneriez-vous ce qu'ils demandent pour qu'ils nous fichent la paix ? »)

J'étais impatient d'entendre la réponse que J. Habyarimana aurait donnée à cette demande. J'ai immédiatement réagi : Quelle a été la réponse du président ?

Mon interlocuteur : « Yarebye hirya, araceceka. Nahise mbona amarira azenga mu maso ye. Ni ubwa mbere n'ubwa nyuma namubonye afite aganda bigeza aho. Hanyuma yashubije mu gifaransa n'uburakari bwinshi ».(« Il a regardé nulle part, en silence. J'ai immédiatement vu des larmes dans ses yeux. C'est la première et la dernière fois que je l'ai vu si triste. Puis, il a répondu en Français et en colère ») :

« Finalement, vous n'avez rien compris ! S'il y a quelques amis qui ont accepté de nous aider, c'est parce que ceux que vous venez de nommer ont insisté en notre faveur ». (Réponse de J. Habyarimana, selon le témoin).

J'ai demandé : Quelle a été la suite de cette réunion ?

Mon interlocuteur : « Nous avons abordé d'autres questions concernant la gestion de la crise. Seulement, étant donné que vous souhaitez savoir quels sont les souvenirs qui permettraient de comprendre l'origine des conséquences de cette guerre aujourd'hui, j'ai tenu à vous communiquer cet épisode concernant l'ingérence éventuelle des pays étrangers dans le conflit armé au Rwanda ».

J'ai répondu : Mais, apparemment, le feu président J. Habyarimana semblait plutôt satisfait du soutien que certains pays lui auraient apporté en « insistant » auprès de ceux qui sont intervenus au Rwanda. Pourriez-vous approfondir votre point de vue ?

Mon interlocuteur : « Je comprends. Vous ne connaissez pas la suite. Après la mort de F. Rwigema et la défaite militaire des Inkotanyi, ce mouvement armé s'est reconstitué et a modifié son plan et ses objectifs : désormais, ses attaques visaient directement des zones habitées au nord du pays. Il ne s'agissait plus d'une guerre classique mais plutôt d'une guérilla mobile ; les nouveaux chefs de la rébellion ne voulaient plus négocier. Ils voulaient tout simplement prendre le pouvoir par la force. C'est ce nouveau contexte de la guerre qui a entraîné des conséquences sur le plan diplomatique : au niveau régional et international ».

J'ai repris la parole : Mais, je ne vois toujours pas de quoi vous parlez.

Mon interlocuteur : « Comme vous le savez, dès la reprise des hostilités après sa première défaite le 30 octobre 1990, le Front Patriotique Rwandais cherchait à s'emparer du pouvoir à partir du nord du Rwanda. Afin de préparer ses attaques sans difficultés, il lui fallait une base arrière sur le territoire rwandais. Ainsi, ce mouvement armé a occupé l'usine à thé de Mulindi. Et c'est à ce moment là que les difficultés militaires et diplomatiques ont commencé : d'une part, J. Habyarimana a refusé d'engager des combats qui auraient entraîné la destruction cette usine car, il craignait que des civils y soient victimes des combats. Nous avions des informations précises, les Inkotanyi avaient installé des familles et des ouvriers au sein de cette usine. Sans oublier toute la logistique militaire. D'autre part, cette usine à thé était financée par des capitaux des Occidentaux, en particulier les grandes puissances de ce monde. Ainsi, J. Habyarimana a refusé toute demande d'opérations militaires qui auraient entraîné la destruction de ladite usine à thé. Cela en reconnaissance de l'appui diplomatique discrète dont il aurait bénéficié, de manière inespérée, au début de la guerre civile. Il faut reconnaître que, selon les informations qui nous ont été communiquées, l'aide diplomatique nous est plutôt venue là où nous l'attendions le moins. Les pays « amis historiques » du Rwanda nous avaient tourné le dos, sauf de rares pays fidèles comme le Zaïre et le Kenya, bien sûr ».

J'ai repris la parole : Si j'ai bien compris, selon vous, l'armée rwandaise n'aurait pas mené une offensive contre la base des Inkontanyi à Mulindi, tout simplement parce que J. Habyarimana aurait refusé ces opérations ?

Mon interlocuteur : « C'est exact. D'après les renseignements que fournissaient nos agents infiltrés au sein du Front Patriotique Rwandais, avec l'aide de nos amis et en particulier le président Mobutu, il était possible de détruire l'usine à thé de Mulindi et d'éloigner à nouveau vers l'Ouganda la menace des Inkotanyi. Seulement, cela allait entraîner des conséquences politiques et diplomatiques majeures : l'Occident soutenait les négociations d'Arusha et ne pouvait pas cautionner une telle initiative ; l'opposition politique intérieure aurait soulevé la population contre un régime qui était déjà en difficultés. Néanmoins, compte tenu de ce qui s'est finalement passé, peut-être que nous aurions dû attaquer en premier au lieu d'attendre. Certes, nous aurions perdu, mais avec honneur. Puis, peut-être que cela aurait évité le génocide et l'exode de la masse populaire des Rwandais vers nulle part ».

A cet instant, mon interlocuteur a versé des larmes. Après un moment de silence, j'ai demandé :

Mais, il existe des zones d'ombre concernant la première défaite du Front Patriotique Rwandais, le 30 octobre 1990, et sur la reprise des hostilités. Que s'est-il passé exactement, étant donné que l'armée et le gouvernement assuraient contrôler désormais la situation à la frontière avec l'Ouganda ?

Mon interlocuteur : « Très bonne question. L'inconnu, ce fut l'arrivée inattendue d'un certain P. Kakame à la tête des Inkotanyi. Compte tenu des pertes que ce mouvement armé avait enregistrées au sommet de son staff militaire, personne ne s'attendait à une éventuelle reprise de la guérilla aussitôt ».

J'ai demandé : D'où est venu P. Kagame ? Au début de la guerre, n'était-il pas dans le Mutara avec les autres Généraux du Front Patriotique Rwandais qui auraient été tués ?

Mon interlocuteur : « Une précision s'impose : à cette époque, il n'était pas encore Général, il était Major. Bref, c'est aussi un grade d'officier supérieur mais, un Major et un Général, ce n'est pas la même chose. Concernant sa présence dans le Mutara au début de la guerre d'octobre 1990, il semblerait qu'il ne s'y trouvait pas. D'après les renseignements que nous avons pu obtenir de la part de l'État-Major de notre armée régulière, lorsque le Général F. Rwigema a attaqué pour la première fois le 1er octobre 1990, P. Kagame se trouvait, semble-t-il, dans un pays étranger où il suivait une formation militaire. Il faut reconnaître une chose : P. Kagame n'était pas très connu du grand public comme F. Rwigema et ses proches lieutenants ».

J'ai demandé : D'après les informations dont vous disposez, comment P. Kagame se serait-il alors imposé comme nouveau « chef » du Front Patriotique Rwandais ?

Mon interlocuteur : « Là, vous touchez exactement sur le point sensible du début de la supercherie qui allait déclencher le génocide au Rwanda. Selon les renseignements militaires de l'époque, pendant la guerre d'octobre 1990, donc avant la première défaite des Inkotanyi, P. Kagame se serait montré très discret là où il suivait une formation militaire. Par exemple, lorsque des étrangers lui demandaient d'expliquer ce que le FPR cherchait à obtenir en attaquant le Rwanda, P. Kagame répondait : « I'am Ugandan » ! Autrement dit : « Je suis Ougandais, je n'ai rien à voir avec cette attaque ». Curieusement, après la mort de F. Rwigema et son staff militaire, P. Kagame est devenu finalement le patron de la rébellion » !

J'ai demandé : Mais, c'est très bizarre comme explication. Selon ce que vous me dites, cet homme aurait décidé, à lui tout seul, de reprendre la guerre après la débâcle des Inkotanyi à la fin du mois d'octobre 1990 ?

Mon interlocuteur : « Vos questions sont pertinentes. Cependant, moi-même, j'ai les mêmes questions et je n'ai pas de réponses. Vous pourriez les poser à P. Kagame lui-même. C'est sans doute lui et lui seul qui pourrait vous répondre. A notre niveau, ce que nous savons, c'est que la première trace officielle de cet homme a été retrouvée à Paris. Sur le chemin vers l'Ouganda pour rejoindre la rébellion à la frontière de ce pays avec le Rwanda, P. Kagame aurait séjourné à Paris. Là-bas, il aurait été arrêté et placé en garde-à-vue ! Mais, d'après les renseignements que nous avons pu obtenir par la suite et compte tenu de la tournure des événements tels que nous les connaissons aujourd'hui, cette prétendue « garde-à-vue » était tout simplement une véritable farce » !

J'ai immédiatement demandé : Vous pensez que l'arrestation de P. Kagame à Paris et son placement en « garde-à-vue » furent une « véritable farce » ? Pour quelles raisons ?

Mon interlocuteur : « Voici notre hypothèse : F. Rwigema et son staff militaire ont été massacrés dans des circonstances mystérieuses. Nous, nous pensions que les Inkotanyi étaient décapités et allaient se rendre. C'est à ce moment là que P. Kagame surgit de nulle part ! Et comme par hasard, avant de se rendre aux côtés des siens dans le maquis, il serait d'abord passé par Paris où il aurait été arrêté et placé en garde-à-vue ! Compte tenu des événements qui ont suivi, nous pensons aujourd'hui que l'arrestation de P. Kagame à Paris fut une mise en scène : la France avait des contacts secrets avec les Inkotanyi et leur nouveau chef mais, pour ne pas attirer l'attention du gouvernement rwandais, P. Kagame fut arrêté et brièvement placé en garde-à-vue comme un simple touriste ! N'oubliez pas un autre détail : dans les jours qui ont suivi cet épisode, l'exilé A. Kanyarengwe a été nommé « Président » du Front Patriotique Rwandais et P. Kagame a préféré diriger dans l'ombre en tant que chef militaire. Donc officiellement sous les ordres de A. Kanyarengwe. Tout cela, ce fut de la haute diplomatie ! Car, A. Kanyarengwe avait des contacts directs avec les représentants de la France au Rwanda et dans toute la sous-région. L'ensemble de ces éléments permet de comprendre la nature de l'appui inconditionnel que certaines puissances occidentales ont accordé au FPR pendant les négociations d'Arusha. Le Rwanda n'était plus qu'un simple observateur ! D'ailleurs, après la signature des Accords d'Arusha, A. Kanyarengwe a remercié la France, au moyen d'un courrier officiel, au sujet de l'appui diplomatique dont le FPR avait bénéficié de la part des diplomates français ».

A propos du témoignage ci-dessus présenté, je ne fais pas de commentaires non plus : je reviendrai sur certains détails dans la quatrième partie qui est réservée à la réflexion de synthèse.

Chapitre II. LA SURVENUE DU GÉNOCIDE
AU RWANDA EN 1994

Comme je l'ai déjà indiqué au début du chapitre précédent, du mois de janvier au mois de mars 2015, dans le cadre de ses émissions sur les « Archives d'Afrique », Radio France Internationale (RFI) a diffusé plusieurs témoignages concernant l'histoire de J. Habyarimana et la survenue du génocide au Rwanda en 1994.

Pour la première fois - sauf erreur de ma part -, différents « témoins directs » des événements qui ont déclenché le génocide au Rwanda ont pris la parole avec une évidente « neutralité » : en effet, les représentants de différents courants idéologiques ce sont exprimés, y compris les membres de la famille du feu président J. Habyarimana.

Ainsi, après plus de 20 ans d'embargo médiatique contre les « vaincus » d'hier - la communauté idéologique des Hutu en particulier -, serions-nous enfin en train de vivre une véritable « révolution » médiatique ?

Comme tous les autres auditeurs de Radio France Internationale, certains témoignages ont retenu mon attention. Cela compte tenu de l'intérêt de leur apport au débat historique sur la nature des événements qui ont déclenché le génocide au Rwanda en 1994.

Dans ce chapitre, nous allons nous limiter à la présentation des seuls témoignages qui apportent un certain éclaircissement sur la survenue du génocide au Rwanda, ou bien, ceux qui permettent de formuler de nouvelles hypothèses de recherche ou de réflexion. Par conséquent, les témoignages dont nous allons exposer le contenu - un résumé de notre part -, ce sont ceux qui ont été diffusés par Radio France Internationale le 21 février 2015 et le 14 mars 2015 :

1. Le témoignage de Mme A. Habyarimana,
veuve du feu président J. Habyarimana

Témoignage diffusé le 21 février 2015

- Au moment de la survenue de l'attentat du 06 avril 1994, Mme A. Habyarimana a déclaré qu'elle était à l'intérieur de la maison (résidence présidentielle près de l'aéroport de Kanombe) . Dans un premier temps, elle et son entourage auraient « entendu » le bruit d'un avion suivi d'un autre bruit, des armes cette fois-ci. Elle a indiqué un autre détail important : selon elle,  il y avait un deuxième avion « qui n'a pas atterri ». Ses enfants auraient dit que le premier avion serait celui de leur père, le feu président J. Habyarimana. Elle aurait répondu : « Non. Il (son mari) viendra avec le président Mobutu ». Selon Mme A. Habyarimana, c'est à ce moment là que son fils Jean-Luc Habyarimana est entré dans la maison pour annoncer qu'il venait de reconnaître le corps de son papa parmi les victimes de l'attentat qui venait de viser l'avion présidentiel : les corps étaient tombés dans le jardin de la résidence présidentielle.

- Mme A. Habyarimana : « J'ai immédiatement appelé l'épouse du président du Burundi pour lui annoncer que son mari venait de mourir ; j'ai appelé l'épouse du Chef d'État-Major pour lui annoncer aussi que son mari venait d'être tué ; j'ai appelé l'Archevêque de Kigali pour lui annoncer le décès de mon mari et pour lui demander de célébrer une messe de prière pour lui ; j'ai appelé les sœurs de mon mari, des religieuses, pour annoncer que leur frère venait de mourir ; j'ai appelé l'ambassadeur de France pour lui dire qu'on était en train de nous tirer dessus ».

- Mme A. Habyarimana : « Comme les tirs d'armes visaient notre maison, les militaires nous ont demandé d'éteindre les lumières pour que ceux qui nous attaquaient ne puissent pas voir où nous essayions de nous cacher à l'intérieur de la maison ».

2. Témoignage de J.-L. Habyarimana,
fils du feu président J. Habyarimana

Témoignage du 21 février 2015

- « C'est moi qui ai découvert le corps de mon père. C'est le seul qui était reconnaissable. Je suis entré à l'intérieur de la maison pour informer ma mère. Au début, elle ne me croyait pas, elle ne voulait pas croire (…). Puis, j'ai pris un appareil photo : c'est moi qui ai pris les seules photos de mon père qui ont fait le tour du monde par la suite. C'était d'ailleurs son appareil photo à lui (son père, J. Habyarimana) ».

3. Témoignage du Colonel L. Marchal

Témoignage du 21 février 2015

Le Colonel L. Marchal était chargé de la sécurité du secteur de Kigali, au sein de la Mission des Nations-Unies au Rwanda - MINUAR. Pour cela, au sujet de l'attentat du 06 avril 1994 et la survenue du génocide, le journaliste lui a demandé d'expliquer comment ses services n'ont pas réussi à empêcher de tels événements qui allaient déclencher un génocide au Rwandais. A cette question, le Colonel L. Marchal a répondu :

- « Nous étions dans le brouillard ; nous n'avions pas un service de renseignement. Rien » !

Le journaliste a demande au Colonel L. Marchal qui était alors l'informateur nommé « Jean-Pierre ». L'intéressé a répondu :

- « C'est Monsieur (…) qui a présenté Jean-Pierre à la MINUAR au mois de janvier 1994. Ce dernier (Jean-Pierre) affirmait détenir des informations concernant la préparation d'un génocide contre les Tutsi. Le Général Dallairel m'a demandé de vérifier ces informations. Jean-Pierre a conduit mes officiers dans un local du parti MRND et leur a montré des armes. Aujourd'hui, nous savons que Jean-Pierre était un agent du F.P.R. ».

Au sujet de l'assassinat de Mme A. Uwiringiyimana, Premier Ministre à l'époque des faits, le Colonel L. Marchal a expliqué :

- « Elle venait de quitter son domicile, toute seule, pour aller se réfugier dans une maison du PNUD (…) ».

Suite à cette déclaration, le journaliste a insisté : « Elle était toute seule, sans protection ? Vous ne pouviez pas assurer sa protection » ? Le Colonel L. Marchal a répondu :

- « Nous avions déjà une situation très difficile à gérer suite aux attaques de l'armée régulière, et surtout de la Garde Présidentielle ». Et au sujet de cette situation particulière, le Colonel L. Marchal a cité les « décisions importantes » qu'il a prises :

- « Organiser des patrouilles communes avec la Gendarmerie dans les rues de Kigali pour rassurer la population ;

- Organiser l'intervention de Mme le Premier Ministre à la Radio ;

- Protéger l'épave de l'avion présidentiel afin de faciliter l'enquête qui allait permettre de connaître la vérité sur l'attentat (...) ».

Témoignage du 14 mars 2015

Lors de l'émission du 14 mars 2015 - qui était consacrée à la question de savoir qui était l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994 - , le Colonel L. Marchal a témoigné :

- Selon le Colonel L. Marchal, c'est le Front Patriotique Rwandais - FPR - qui serait l'auteur de l'attentat contre l'avion présidentiel le 06 avril 1994 ;

- Lors d'un entretien le 30 mars 1994, le Chef d'État-Major de l'époque D. Nsabimana (qui a été tué dans l'attentat du 06 avril 1994) aurait confié au Colonel L. Marchal qu'il possédait des preuves selon lesquelles « le FPR se préparait à reprendre ses attaques militaires ». Cela suite aux renseignements que l'armée rwandaise régulière aurait effectué tout le long de la frontière ougandaise ;

- Juste après l'attentat du 06 avril 1994, selon le Colonel L. Marchal, le Front Patriotique Rwandais a immédiatement engagé les combats dans différentes régions du Rwanda. Selon le même témoin, cette organisation supposait une préparation à l'avance et il s'agit là d'un plan de prendre le pouvoir par la force ;

- Le journaliste a immédiatement posé la question concernant la responsabilité de l'ONU. Le Colonel L. Marchal a répondu :

- « La communauté internationale, c'est un ventre mou dans lequel personne n'est responsable ». Et il a donné des précisions sur ce point précis :

- Selon le Colonel L. Marchal, Kofi Annan qui était chargé du « Maintien de la Paix au sein de l'ONU » a échoué au Rwanda. Pourtant, a poursuivi le Colonel L. Marchal, juste après ce qui s'est passé au Rwanda, il (Kofi Annan) a été « promu Secrétaire Général des Nations-Unies » ! En même temps, selon le même témoin, Boutros Boutros-Ghali qui avait tout fait pour renforcer la MINUAR afin de protéger les populations civiles mais qui n'avait pas été entendu, lui, a été remercié !

- Selon le Colonel L. Marchal, « c'est seulement la France qui a envoyé 600 parachutistes (…) ». Puis, il a précisé que le Front Patriotique Rwandais n'a pas protégé les Tutsi. Selon le Colonel L. Marchal, le Front Patriotique Rwandais se serait même catégoriquement opposé à toute intervention militaire extérieure pour arrêter les massacres. Sur ce point, le Front Patriotique Rwandais aurait menacé d'abattre tout avion militaire belge qui tenterait d'atterrir à Kigali pour arrêter les massacres.

4. Témoignage de l'avocat du Front Patriotique Rwandais
auprès de la Justice Française

Témoignage du 14 mars 2015

Pour l'avocat des membres du Front Patriotique Rwandais poursuivis en France, c'est l'armée rwandaise régulière de l'époque qui aurait commis l'attentat du 06 avril 1994 : « c'était un coup d'État », a-t-il déclaré. Selon le même avocat, cela s'explique par le fait que J. Habyarimana était un « homme de paix » et avait signé les Accords d'Arusha pour partager le pouvoir avec le Front Patriotique Rwandais. Selon le même témoin, certains proches de J. Habyarimana n'auraient pas été d'accord - au sujet de la signature de Accords d'Arusha - et auraient fait un coup d'État. Il a même avancé une preuve : selon le même avocat, le lendemain de l'attentat du 06 avril 1994, la « Garde Présidentielle a assassiné le Premier Ministre ». Donc, pour lui, c'est la preuve que l'attentat du 06 avril 1994 était un coup d'État.

- Le journaliste a rapporté à l'avocat du Front Patriotique Rwandais le contenu du témoignage du Colonel L. Marchal. Celui-ci accuse plutôt le « FPR » d'être l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994 pour prendre le pouvoir par la force. Et l'avocat du Front Patriotique Rwandais a répondu :

- « Le Colonel L. Marchal ne connaît pas ce dossier ». Selon cet avocat, les conclusions des experts indépendants démontrent que les missiles auraient été tirés à partir du Camp Militaire de Kanombe. Selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais, ce camp militaire était tenu à l'époque par l'armée régulière. Donc, pour lui, c'est un coup d'État.

5. Observations complémentaires

- Lors des émissions radiophoniques ci-dessus citées, plusieurs spécialistes du Rwanda et de la région des Grands-Lacs d'Afrique ont pris la parole. Même si nous n'avons pas cité tous les intervenants, certains témoignages mériteraient une attention particulière. Par exemple, lors de ces émissions radiophoniques, j'ai obtenu la confirmation historique selon laquelle le Front Patriotique Rwandais a engagé la guerre contre le Rwanda, en octobre 1990, alors que le feu président J. Habyarimana et son gouvernement avaient accepté d'organiser le retour pacifique des réfugiés rwandais de l'époque. Cela suite à l'intervention du Pape Jean-Paul II. Dans mes travaux de recherche précédents, j'ai cité cette information de la part d'un témoin mais sans en avoir la confirmation historique irréfutable. Pour cela, dans la partie de synthèse, nous pourrions citer - si nécessaire - certains témoins dont nous n'avons pas retenu les déclarations dans le résumé ci-dessus exposé.

- Certains témoins importants ne se sont pas exprimés : personnellement, je n'ai entendu aucun représentant de l'ancienne armée régulière ; je n'ai entendu aucun représentant du Gouvernement Intérimaire qui a pris le pouvoir dans les jours qui ont suivi l'attentat du 06 avril 1994. Au cas où d'autres auditeurs auraient des informations complémentaires sur ce sujet, je serais très intéressé d'en prendre connaissance.

- Certains dissidents du Front Patriotique Rwandais en exil se sont exprimés : malgré l'intérêt de leurs témoignages, dans la suite de notre discussion, nous n'accorderons pas une grande attention à leur déclarations. Cela pour trois raisons : premièrement, aucun de ces dissidents du Front Patriotique Rwandais n'a été « témoin direct » ni de l'attentat du 06 avril 1994, ni des événements directs qui ont suivi cet attentat sur le lieu-même à Kanombe. Deuxièmement, ces témoins-dissidents du Front Patriotique Rwandais ne présentent aucune preuve matérielle à l'appui de leurs affirmations. Certes, celles-ci pourraient contenir une certaine « vérité » historique. Mais, il serait nécessaire de les recouper avec d'autres documents historiques pour apprécier leur authenticité. Enfin, étant donné que ces dissidents du Front Patriotique Rwandais ont participé à la prise du pouvoir au Rwanda et ont partagé les avantages qui y sont rattachés avec leurs « adversaires » d'aujourd'hui, il n'est pas facile de situer où se trouve la vérité et ou commencerait la campagne de « règlement de comptes » !

- Précision : Même si l'avocat du Front Patriotique Rwandais n'a pas été ni « témoin direct » de l'attentat du 06 avril 1994 ni « témoin direct » des événements qui ont immédiatement déclenché le génocide, il affirme néanmoins détenir des « preuves matérielles » à partir du dossier. Ainsi, au bénéfice du doute, son témoignage serait établi à partir des « preuves matérielles ». Quelle que soit notre opinion sur ces « preuves matérielles », la rigueur intellectuelle nous oblige de les prendre en compte dans le débat qui nous intéresse.

- Lors de l'une des émissions radiophoniques ci-dessus citées, un fonctionnaire de l'État Rwandais a donné son témoignage à son tour. Dans le débat qui nous intéresse, nous ne prendrons pas non plus son témoignage en compte pour les mêmes raisons que celles déjà évoquées concernant les dissidents actuels du Front Patriotique Rwandais.

- Enfin, dans la dernière émission, si ma mémoire est bonne, j'ai entendu le témoignage d'un représentant de l'armée française - il semble que c'est lui qui fut le commandant de l'Opération Turquoise : cette opération a été initiée par la France, vers la fin du génocide au Rwanda, avec l'accord des Nations-Unies. Le témoignage de ce haut gradé de l'armée française est très intéressant, même si - sauf erreur de ma part -, lui non plus n'aurait pas été « témoin direct » de l'attentat du 06 avril 1994. Cependant, sa déclaration mériterait que l'on s'y arrête pour comprendre la nature des responsabilités internationales dans la survenues du génocide au Rwanda.

Par exemple, le journaliste a demandé à ce haut gradé de l'armée française d'expliquer pourquoi la France a attendu la fin du génocide pour intervenir, au moment où il ne reste plus personne à sauver. Le représentant de l'armée française - et donc de l'État français - a répondu :

« Je vous retourne la question : pourquoi la France devait-elle intervenir ? Pourquoi pas les autres grandes puissances : les États-Unis, la Grande Bretagne, la Belgique, Israël, etc. ? Pourquoi nécessairement la France (…) ? ».

Cette réponse du représentant de l'armée française constitue une transition dans notre débat et une introduction à la partie suivante : nous allons examiner la nature des différentes attitudes de la communauté internationale pour répondre à la survenue du génocide au Rwanda et à ses conséquences.

3ème partie

SERVITUDE COMPASSIONNELLE
ET ALIÉNATION MENTALE

Dans cette troisième partie de notre réflexion, nous allons nous intéresser à l'épineuse problématique de la Justice et de son application en situation de violences collectives. Plus particulièrement, nous allons présenter et discuter différentes questions qui sont régulièrement soulevées non seulement par les victimes mais aussi par les présumés « bourreaux » : ces questions concernent l'impunité et/ou la « partialité » accordée à tel ou tel camp, à tel ou tel individu ou groupe d'individus, à tel ou tel pays ou organisme non-gouvernemental. Sur ce point précis d'absence de « Justice » et du constant des cas éventuels d'« injustices », c'est la question des limites de la Justice et du Droit face aux crimes de masse qui est posée : jusqu'où peut aller notre capacité de juger pour punir les coupables et rétablir la dignité des victimes ?

Par ailleurs, en plus de la complexité des situations soumises à l'appréciation des tribunaux pour punir les présumés « auteurs » de crimes de masse, il existe une autre limite qui dépasse toute possibilité humaine de jugement : la condamnation des « coupables » et la réparation matérielle éventuelle ne remplaceront jamais les vies humaines des victimes massacrées, humiliées, violées, emprisonnées et/ou contraintes à l'exil loin de leur terre natale.

Néanmoins, à partir du cas du Rwanda, nous allons constater que les limites et les insuffisances de la Justice humaine sont avant tout le résultat des choix politiques, diplomatiques et géopolitiques. Autrement dit, l'impunité accordée aux uns et la « Justice du plus fort appliquée » aux autres seraient liées non pas à des limites conjoncturelles et circonstancielles mais plutôt à des intérêts politiques, géopolitiques, diplomatiques et économiques à sauvegarder. D'où l'absence d'une « justice équitable » pour toutes les parties et surtout pour les victimes.

Plus grave encore, chaque cas d'absence de « Justice » et/ou l'application sévère et arbitraire de la Justice, toutes ces « injustices » par excès de zèle ou par manque de volonté entraînent de nouvelles formes de violence collective : le désir de vengeance là où tel ou tel individu et/ou groupe d'individus se considèrent comme étant « victimes » d'une justice partisane.

Pour illustrer nos observations, nous allons présenter les différentes situations d'injustice réelle et/ou supposée selon les récits des protagonistes du conflit collectif au Rwanda dont le point ultime de violence fut le génocide de 1994.

Chapitre I. SERVITUDE COMPASSIONNELLE :
LA BRIGADE DES JUSTICIERS

1. Les pseudos « Hutu modérés » à protéger

2. Des Tutsi « pitoyables » à sauver

3. La brigade des justiciers

4. L'Évangile des Droits de l'Homme selon Saint Jacobin

Chapitre II. ALIÉNATION MENTALE

1. Procès contre A. Kagame

2. Les pseudos ethnies au Rwanda :
aliénation culturelle et mentale

3. Assassinats, dénigrement et ingratitude

[Lire l'article : « Rwanda : servitude et aliénation mentale » sur la page de synthèse du livre].

4ème partie

LE JUGEMENT DE L'HISTOIRE

RÉFLEXION DE SYNTHÈSE

« La justice objective n'est pas une éternité immobile, mais une lutte incessante de la raison pour se produire comme œuvre26.  Penser le réel, la justice réelle, ne consiste pas à enregistrer ce qui existe et à s'y résigner ; penser le réel, c'est penser le rationnel dans sa vie conflictuelle et historique, dans son devenir, et non dans sa facticité. Ainsi, les lois positives, si elles n'ont de valeur que circonstancielle (si elles ne sont pas justes) méritent de passer, elles n'ont qu'une « existence passagère »27.

Chapitre I. LA SURVENUE DU GÉNOCIDE
AU RWANDA : NOUVEAUX TÉMOIGNAGES

Revenons sur la controverse sur l'attentat du 06 avril 1994 et le déclenchement du génocide au Rwanda, à partir des témoignages récents dont nous avons présenté le contenu au début de notre réflexion :

1. L'attentat du 06 avril 1994 :
Des combats autour de la résidence présidentielle

A partir du témoignage de la famille du feu président rwandais J. Habyarimana, plusieurs éléments sont à retenir :

Comme l'a confirmé la veuve du président défunt, juste après l'attentat du 06 avril 1994, la résidence présidentielle a été immédiatement attaquée. Dans ma thèse de Doctorat déjà citée et dans mon ouvrage Essai sur l'autosuggestion (2014), j'avais déjà signalé cette information à partir de différents témoignages indépendants. Par ailleurs, d'autres chercheurs étrangers avaient déjà fait remarquer cet événement : nous pouvons citer les chercheurs indépendants de Human Rights Watch et de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme dans leur célèbre ouvrage Aucun témoin ne doit survivre : Le génocide au Rwanda28. Cet ouvrage constitue une référence indiscutable et incontournable sur la survenue du génocide au Rwanda en 1994.

Pour cela, à ce jour, plusieurs questions restent sans réponses : qui a attaqué la résidence présidentielle juste après l'attentat ? Pour quelle raison ? Le plus étonnant, c'est que personne ne semble connaître les auteurs de cette attaque. Pourtant, sur la piste d'atterrissage de l'aéroport de Kanombe et dans les alentours, il y avait des témoins compétents et avisés : le Camp Militaire de Kanombe était situé juste à côté et une unité des Casques Bleus était établie à l'aéroport de Kanombe. Sans oublier le fait qu'il y avait des militaires qui assuraient la garde chez le président défunt. Pour toutes ces raisons, il existe une volonté réelle de dissimuler la vérité car, sans aucun doute, nous pouvons formuler l'hypothèse suivante : ceux qui ont attaqué la résidence du feu président faisaient nécessairement partie du commando qui venait d'abattre l'avion présidentiel.

Par ailleurs, le témoignage de l'un des fils du feu président J. Habyarimana confirme le contenu d'un autre témoignage que j'avais déjà cité dans mon ouvrage Essai sur l'autosuggestion : selon le témoin que j'avais déjà cité, l'un des passagers de l'avion présidentiel aurait sauté après la première explosion et juste avant la deuxième qui a désintégré l'avion. Or, d'après le récit du fils du feu président rwandais, dans son témoignage sur Radio France Internationale, le corps de son père (J. Habyarimana) était le seul à être « reconnaissable ». Ce qui permet de supposer qu'il serait sorti de l'avion avant que celui-ci ne s'embrase totalement. D'ailleurs, sur la photo du corps de J. Habyarimana qui a été diffusée par certains médias - photo qui aurait été prise par son fils, selon le témoignage de celui-ci -, il est effectivement reconnaissable.

Conclusion : nous sommes en droit de croire que l'on nous cache volontairement la vérité sur les circonstances de l'attentat du 06 avril 1994 et sur la survenue du génocide au Rwanda. En effet, la recherche de la vérité concernant l'attentat du 06 avril 1994 n'est pas une simple affaire facultative : au-delà de la personne de J. Habyarimana - qui mérite par ailleurs le droit à la Justice comme tout être humain -, c'est tout le peuple rwandais qui est concerné par cette affaire. Pour s'en convaincre, il suffit de constater les conséquences que cet attentat a générées non seulement au Rwanda, mais aussi dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique. Pour toutes ces raisons, l'Union Africaine devrait se saisir du dossier pour établir la vérité en toute indépendance.

2. Les regrets tardifs du Colonel L. Marchal

Nous retiendrons, à partir du témoignage du Colonel L. Marchal, les points suivants :

Premièrement, le Colonel L. Marchal a présenté brièvement les différentes mesures d'urgence qu'il aurait prises juste après l'attentat du 06 avril 1994. Parmi ces mesures d'urgence, la première concerne la protection de l'épave de l'avion présidentiel qui venait d'être la cible dudit attentat. Pour cette raison, étant donné que l'épave de l'avion a été immédiatement mise sous la protection officielle des Casques Bleus, le Colonel L. Marchal sait où se trouve les Boîtes Noires de l'avion présidentiel en question. Afin d'élucider les mystères de cet attentat qui a déclenché le génocide au Rwanda, un génocide qui a coûté la vie à plus de 2 000 000 de Rwandais depuis 1994, nous demandons au Colonel L. Marchal de bien vouloir indiquer au peuple rwandais où se trouvent actuellement ces Boîtes Noires. Car, le peuple rwandais dans son ensemble a droit à la vérité sur son histoire : ces Boîtes Noires et tous les éléments matériels liés à l'attentat du 06 avril 1994, c'est la propriété du peuple rwandais. Si nécessaire, la Justice internationale devra régler cette affaire.

La deuxième observation concerne l'avis du Colonel L. Marchal lorsqu'il affirme que c'est le Front Patriotique Rwandais qui serait l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994 contre le feu président rwandais J. Habyarimana, son homologue burundais C. Ntaryamira et leurs proches collaborateurs. Parmi les différents arguments qu'il avance pour étayer son avis par les faits, le Colonel L. Marchal s'appuie sur le fait que le Front Patriotique Rwandais a immédiatement engagé une offensive militaire sur tous les fronts. Ce qui suppose, selon le Colonel L. Marchal, une préparation préalable à la reprise des hostilités. Sur ce point, je suis tout-à-fait d'accord avec lui. Cependant, le fait d'avoir préparé les opérations militaires à l'avance ne prouve en rien que c'est le Front Patriotique Rwandais qui aurait « directement » exécuté les tirs qui ont détruit l'avion présidentiel.

Autrement dit, pour ma part, les événements qui ont suivi l'attentat démontrent certes que le Front Patriotique Rwandais s'était préparé à l'avance mais, ces mêmes événements ne prouvent pas que ce mouvement serait l'« exécutant direct » de l'attentat sur le lieu du crime.

Sur ce point, les différents témoignages concordants que nous avons déjà publiés dans nos travaux précédents le prouvent :

Dans mon ouvrage Essai sur l'autosuggestion (2014), j'ai présenté différents témoignages dans lesquels les témoins affirment qu'il y avait eu des combats autour de la résidence présidentielle juste après l'attentat du 06 avril 1994. Comme je l'ai déjà indiqué ci-dessus, lors des émissions récentes sur Radio France Internationale, la famille du feu président J. Habyarimana a confirmé cette information. Pour cela, il serait impossible de concevoir que le Front Patriotique Rwandais aurait abattu l'avion, puis, se serait permis d'aller attaquer la résidence présidentielle ! Déjà, au cas où un petit commando aurait réussi à s'infiltrer jusque dans le jardin de J. Habyarimana pour l'assassiner, une fois cet exploit accompli, ce petit commando aurait immédiatement essayé de fuir ! Or, les témoignages qui se recoupent nous parlent d'attaques contre la résidence présidentielle. Cette information écarte complètement l'hypothèse d'une opération qui aurait été menée par un commando du Front Patriotique Rwandais.

Puis, dans mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires (2015), j'ai publié plusieurs témoignages qui démontrent clairement que des « suspects Blancs » auraient été capturés et conduits au Camp Kigali, siège de l'État-Major de l'armée rwandaise à l'époque des faits. J'ai personnellement effectué des vérifications : même si je reconnais ne pas connaître les secrets concernant la survenue du génocide au Rwanda, d'après les différentes vérifications que j'ai effectuées, les faits historiques qui m'ont été cités par les témoins sont irréfutables. Je ne vois donc pas pourquoi ils auraient inventé l'histoire des « suspects Blancs ». Ce qui, une fois encore, écarte la responsabilité « directe » du Front Patriotique Rwandais dans l'exécution des tirs qui ont abattu l'avion présidentiel le 06 avril 1994.

La troisième observation concerne l'avis du Colonel L. Marchal sur les circonstances de l'assassinat de Mme A. Uwiringiyimana le 07 avril 1994 : il a affirmé que Mme A. Uwiringiyimana, Premier Ministre à l'époque, aurait été assassinée en essayant d'aller se réfugier dans une maison du PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement). Répondant à la question insistante du journaliste, il a affirmé que Mme A. Uwiringiyima « était toute seule » lors de son assassinat ! Or, depuis 1994, tous les témoignages affirmaient qu'elle aurait été assassinée en compagnie de « dix Casques Bleus » qui assuraient sa protection ! Pour toutes ces raisons, au cas où Mme A. Uwiringiyimana aurait été assassinée en étant « toute seule », nous aimerions savoir dans quelles circonstances les « dix Casques Bleus » belges ont été massacrés par l'armée régulière de l'époque. Apparemment, il y a beaucoup de secrets que l'on voudrait cacher au peuple rwandais concernant sa propre histoire.

Enfin, je désirerais formuler une dernière observation d'étonnement : lors de son témoignage sur Radio France Internationale, le Colonel L. Marchal a accusé le Front Patriotique Rwandais d'être l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994. Il existe un élément déterminant qui est resté sous silence dans toutes les interventions des témoins - émissions que nous avons déjà citées : les Casques Bleus de la Missions des Nations-Unies au Rwanda - MINUAR - avaient une unité à l'aéroport de Kanombe. Puis, cette zone, comme tout le secteur de la ville de Kigali, était sous la responsabilité du Colonel L. Marchal en tant que officier supérieur au service de l'ONU.

Pour cela, les Casques Bleus et le Colonel L. Marchal ne peuvent pas ignorer l'identité des assaillants qui ont attaqué la résidence présidentielle. En effet, jusqu'à preuve du contraire, il appert très clairement que ces « assaillants » sont des suspects de premier rang concernant la responsabilité de l'attentat du 06 avril 1994. Notre question est donc la suivante : pourquoi le Colonel L. Marchal, qui était responsable de sécurité des lieux au nom des Nations-unies, pourquoi ne s'exprime -t-il pas sur l'identité de ces assaillants ?

Je terminerais mes observations sur la survenue de l'attentat du 06 avril 1994 en rappelant d'autres arguments que j'avais présentés dans mon ouvrage Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales (2012) :

- Pour ma part, ni l'armée régulière ni le Front Patriotique Rwandais ne pouvaient disposer clandestinement des moyens logistiques pour commettre un tel attentat : compte tenu de la présence de différents observateurs étrangers bien qualifiés, le matériel qui a été utilisé ne pouvait pas échapper à la surveillance de la Mission des Nations-Unies au Rwanda, des militaires français et belges qui connaissaient bien le pays ;

- En plus des moyens logistiques, il fallait disposer des moyens diplomatiques de dissuasion : personne ne peut s'autoriser de massacrer deux présidents dans un même attentat, de massacrer les militaires français de l'équipage de l'avion sans craindre les représailles de la France et de ses alliés, de provoquer une catastrophe génocidaire, de déstabiliser toute une région du monde, etc., tout cela sans disposer des moyens diplomatiques solides de dissuasion. C'est impossible !

3. J. Habyarimana, un « homme de paix » ?

Selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais dans l'affaire judiciaire en cours d'instruction en France, l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994 au Rwanda serait l'armée rwandaise régulière de l'époque, plus particulièrement la Garde Présidentielle. Voici nos observations :

Premièrement, même si les arguments de ceux qui accusent le Front Patriotique Rwandais d'être l'auteur « direct » (sur le terrain à Kanombe) dudit attentat sont discutables, il n'en demeure pas moins que ce mouvement ait pu être au courant de cette affaire. Car, comme l'a souligné le Colonel L. Marchal, le Front Patriotique Rwandais était déjà prêt pour reprendre les combats et s'emparer du pouvoir par les armes. Ce qui suppose une préparation au préalable.

Deuxièmement, l'accusation selon laquelle la Garde Présidentielle du feu président J. Habyarimana serait l'auteur de l'attentat du 06 avril 1994, cette accusation est très discutable à son tour : en effet, le véritable chef de la Garde Présidentielle était le Colonel E. Sagatwa. Or, celui-ci se trouvait dans l'avion qui a été abattu et il a été tué. Par ailleurs, le Chef d'état-Major de l'Armée Rwandaise à l'époque des faits, le Général-Major D. Nsabimana, était lui aussi dans le même avion et il a été tué. Sans oublier que le feu président J. Habyarimana était, lui aussi, un militaire avec le grade de Général-Major. Donc, il devait avoir son propre service de renseignement militaire. Pour toutes ces raisons, à moins de fournir des preuves matérielles irréfutables, il apparaît très discutable d'accuser l'armée régulière de l'époque d'être l'auteur de l'attentat en question.

Troisièmement, pour étayer son accusation contre l'armée, l'avocat du Front Patriotique Rwandais cite les conclusions des experts qui ont été mandatés par la Justice française lors de la reconstitution des faits concernant l'attentat du 06 avril 1994. Cela dans le cadre d'une plainte qui a été déposée par les familles des militaires français qui ont été tués dans le même attentat. Selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais, les experts auraient établi que les « missiles ont été tirés » à partir d'une distance de 500 à 800 m, à l'intérieur du Camp Militaire de Kanombe. Selon le même avocat, il s'agirait là d'une preuve irréfutable de la responsabilité de l'armée car, selon lui, ce camp militaire était tenu par les militaires de l'entourage du feu président J. Habyarimana. Puis, la Garde Présidentielle a assassiné le Premier Ministre le lendemain de l'attentat, a -t-il ajouté lors de son témoignage sur Radio France Internationale. Donc, pour l'avocat du Front Patriotique Rwandais, ces éléments prouveraient la responsabilité de l'armée concernant l'attentat du 06 avril 1994.

Il faut noter que ces arguments ne datent pas d'aujourd'hui : depuis 1994, nous les avons déjà entendus de la part de différents « experts » sur le Rwanda et sur les affaires de terrorisme. Néanmoins, je me permets de formuler quelques interrogations, à partir de mon statut d'ignorant en matière militaire et en tant que citoyen modeste :

- Quel est l'élément matériel qui prouverait que ce sont des « missiles » qui auraient été utilisés pour commettre l'attentat du 06 avril 1994 ? Tout le monde nous parle de missiles mais, personne ne nous a présenté la moindre preuve à ce jour. D'ailleurs, je me demande pourquoi les « experts » sont allés directement orienter leur expertise sur le terrain à partir de cette hypothèse des « missiles » : y aurait-il des preuves matérielles qui prouveraient que ce sont des missiles qui auraient été utilisés ? Il se pourrait que ce soit vrai. Mais, il nous faut des preuves matérielles. D'après les commentaires de certains observateurs, les restes de l'épave de l'avion présidentiel se trouveraient toujours, aujourd'hui en 2015, au même endroit de l'attentat de 1994 ! Or, selon l'avis d'autres experts indépendants, seule l'analyse immédiate des restes de l'avion, juste après l'attentat, aurait permis de connaître la nature des armes qui ont été utilisées par les auteurs dudit attentat. D'après les mêmes observations indépendantes, il existe un autre élément complémentaire pour connaître la vérité : ce serait l'analyse des Boîtes Noires de l'avion. Curieusement, ces Boîtes Noires demeurent introuvables ! Certains « experts » affirmeraient même que l'avion présidentiel n'avait pas de Boîtes Noires !

- Au sujet de la responsabilité éventuelle de la Garde Présidentielle - qui aurait assassiné le président dans le cadre d'un coup d'État selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais -, comme je l'ai déjà indiqué précédemment, cette affirmation semble très discutable car tous les chefs de l'armée étaient dans l'avion qui a été abattu. Puis, certains membres de la Garde Présidentielle se trouvaient à la résidence du président, une autre partie de cette unité d'élite de l'armée régulière se trouvait à l'aéroport pour accueillir le président de retour de Dar es-Salaam. Selon les témoignages concordants, ce sont les membres de la Garde Présidentielle qui auraient protégé la famille présidentielle alors que celle-ci était la cible des assaillants juste après l'attentat du 06 avril 1994. Pour cela, il est impossible que la Garde Présidentielle ait fait un coup d'État militaire pour attaquer ensuite la famille du président défunt dont elle avait en même temps la responsabilité de protection !

- Au sujet des « missiles » qui auraient été utilisés pour commettre l'attentat du 06 avril 1994, la Justice française avait présenté une pièce métallique qui serait, semble-t-il, l'une des composantes du missile qui aurait été tiré contre l'avion présidentiel. Sur cette pièce métallique, il y aurait un numéro de série. Si tel est le cas, il n'y aurait pas besoin de faire des recherches très compliquées et très coûteuses : il suffirait de faire une enquête simple pour déterminer l'origine du missile à partir de son numéro de série. Et à partir de ces informations, on saura qui aurait acheté ce missile il nous expliquera comment cette arme est arrivée dans le jardin de la résidence présidentielle à Kanombe.

- Conformément au même témoignage de l'avocat du Front Patriotique Rwandais, je me permets de demander des explications : une enquête aurait-elle été menée pour déterminer l'origine dudit « missile » et son fabricant éventuel ? Si oui, ledit missile aurait-il été acheté par l'armée rwandaise avant le 06 avril 1994 ? Ou bien, ce missile aurait-il été acheté par un autre acquéreur ? Si oui, lequel ? Si l'acheteur dudit missile est connu, quelles sont ses explications concernant la présence de cette arme au Rwanda, plus précisément sur le lieu du crime à Kanombe ?

- J'aimerais formuler quelques observations sur la « reconstitution » des faits concernant l'attentat du 06 avril 1994, reconstitution dont s'est servi l'avocat du Front Patriotique Rwandais pour défendre ses clients - ce qui est tout-à-fait compréhensible et légal  : j'ai mené une petite enquête indépendante, dans le cadre de mes recherches personnelles, pour savoir comment s'est déroulée cette « reconstitution » de l'attentat du 06 avril 1994. Selon différents témoignages que j'ai obtenus, aucun membre de la famille du feu président J. Habyarimana n'aurait participé à cette reconstitution de l'attentat du 06 avril 1994 ; aucun membre de l'ancienne Garde Présidentielle n'aurait été aperçu sur les lieux lors de la dite « reconstitution » des faits ; aucun ancien Casque Bleu parmi ceux qui se trouvaient à l'aéroport le 06 avril 1994 n'aurait participé non plus à la récente « reconstitution » du même attentat ! Je reconnais que ces informations m'ont été transmises par des témoins tiers dans le cadre de ma modeste enquête de recherche. Au cas où ces témoignages seraient confirmés, cette « reconstitution » récente de l'attentat du 06 avril 1994 serait en-deçà des attentes des victimes du génocide au Rwanda : comment pourrait-on faire une « reconstitution » des faits du passé en l'absence des « témoins directs » des événements concernés ? Surtout que même l'hypothèse de départ des experts - concernant l'utilisation de « missiles » - est discutable comme nous venons de l'exposer ci-dessus.

- Enfin, l'argument du « coup d'État militaire » semble trop facile et fantaisiste : tout se passe comme si cet argument avait été planifié bien avant l'attentat ! En plus des Casques Bleus qui avaient des responsabilités dans la zone où se trouve l'aéroport de Kanombe, il y avait aussi plusieurs militaires étrangers à l'intérieur même du Camp Militaire de Kanombe - dont plusieurs instructeurs et conseillers militaires français. Étant donné que des militaires français ont été tués dans l'attentat du 06 avril 1994, au cas où les auteurs de cet attentat seraient des militaires rwandais, l'affaire aurait été élucidée immédiatement ! Car, non seulement les Casques Bleus avaient des informateurs partout au sein de l'armée et au sein de l'administration au Rwanda, mais aussi, certains militaires français étaient directement chargés du renseignement militaire au Rwanda. Pour toutes ces raisons, l'hypothèse selon laquelle l'armée régulière aurait fait un coup d'État paraît très discutable !

- Par ailleurs, un autre élément supplémentaire fragilise l'accusation selon laquelle l'armée régulière aurait abattu l'avion présidentiel dans le cadre d'un coup d'État : comme je l'ai présenté et développé dans mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires (2015), toute la nuit du 06 au 07 avril 1994, le président Mobutu de l'ex-Zaïre aurait essayé de s'impliquer directement pour assurer la sécurité des populations civiles et garantir le processus de mise en application des Accords d'Arusha - accords qui ont été à l'origine de toutes les complications jusqu'au déclenchement du génocide au Rwanda. Dans cette perspective, le président Mobutu aurait proposé un ancien ministre des affaires étrangères, C. Bizimungu, comme futur président ad intérim. Cependant, selon différents témoignages concordants, les représentants de la communauté internationale à Kigali et une partie de l'opposition politique aurait refusé cette proposition. Devant ce refus, le matin du 07 avril 1994, le président Mobutu aurait annoncé qu'il se retirait définitivement du dossier rwandais. A partir de ce moment, les négociations auraient immédiatement commencé pour mettre en place un Gouvernement Intérimaire : ce sont des représentants de la communauté internationale à Kigali qui ont engagé les contacts. D'abord, les négociations auraient eu lieu à l'Hôtel des Diplomates. Puis, suite aux combats dans la ville de Kigali, en particulier les tirs à l'arme lourde qui visaient le camp militaire du Camp Kigali - où était situé l'État-Major de l'armée régulière, ces négociations se seraient poursuivies dans une ambassade occidentale à Kigali. D'après plusieurs sources qui se recoupent, la prestation de serment du Gouvernement Intérimaire aurait eu lieu au sein de la même ambassade d'un pays occidental !

Pour toutes ces raisons, une question mérite d'être posée : la Garde Présidentielle aurait-elle fait un coup d'État et, en fin de compte, c'est une ambassade étrangère qui a pris le pouvoir ? Dans ces conditions, il y aurait eu finalement deux coups d'États : le premier contre J. Habyarimana - par l'armée ; le second contre l'armée - de la part de la représentation occidentale à Kigali ! A partir de ces observations, pour ma part, l'argumentation selon laquelle l'armée rwandaise aurait fait un coup d'État paraît tout simplement fantaisiste et discutable !

J. Habyarimana, un « homme de paix » ?

Je me permets de rappeler que lors du coup d'État de 1973, une junte militaire dirigée par J. Habyarimana a commis des massacres politiques qui n'ont jamais été jugés à ce jour. Cependant, étant donné que ce putsch militaire s'inscrivait dans la série des violences politiques qui ont secoué toute l'Afrique sous l'influence de la « guerre froide », l'Occident aurait « excusé » J. Habyarimana de ces crimes politiques qui ont suivi le coup d'État contre son prédécesseur G. Kayibanda ! En plus de ces crimes pour prendre le pouvoir par la force, nous ne pouvons pas oublier non plus l'idéologie « régionaliste » de J. Habyarimana qui a fait beaucoup de mal à la majorité des Rwandais, quelle que soit leur appartenance communautaire aux pseudos ethnies : en réalité, le régionalisme aura été un crime politique à part entière depuis les années 60.

Certes, au début des années 1990, J. Habyarimana a été victime d'une campagne de diabolisation au Rwanda et sur la scène internationale ; oui, J. Habyarimana a été victime d'un attentat et a été tué dans des conditions inacceptables pour tout être humain - président ou non. Mais, affirmer publiquement que J. Habyarimana était un « homme de paix » et que c'est pour cela qu'il aurait été assassiné par les siens - selon l'avocat du Front Patriotique Rwandais déjà cité -, moi je n'irais pas jusque là ! Et ce ne sont pas les familles de ceux qui ont été massacrés en 1973 qui diraient le contraire. Les aspects « pacifistes » de l'exercice du pouvoir de J. Habyarimana étaient liés au calcul politique : comme tout politicien, il adaptait sa stratégie aux circonstances historiques pour se maintenir au pouvoir.

Malheureusement, depuis la fin du génocide au Rwanda, la situation n'a pas changé : comme en 1973, une junte militaire a pris le pouvoir par la force et les affaires continuent, avec la bénédiction de la communauté internationale. Les hommes passent et/ou se font massacrer, mais la dictature reste !

Constat : à partir de toutes ces observations, les différents arguments qui ont été avancés par l'avocat du Front Patriotique Rwandais sont, eux aussi, très discutables !

4. Le « devoir » de la France en question

Lors de son témoignage, toujours dans le cadre des émissions radiophoniques de Radio France Internationale, le représentant de l'armée française a préféré « renvoyer » la question du journaliste à ce dernier : « pourquoi la France devait-elle intervenir au Rwanda ; pourquoi pas un autre pays ou une autre puissance de ce monde ; pourquoi nécessairement la France, pourquoi, pourquoi... ? », demandait-il avec insistance !

Dans mon ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires, j'ai largement développé les différents éléments qui permettent de répondre à la question ci-dessus posée par le représentant de l'armée française :

Premièrement, la France aurait dû intervenir au Rwanda immédiatement après l'attentat du 06 avril 1994 parce que c'est elle, la France, qui avait obligé le feu président rwandais J. Habyarimana a négocier la paix « d'égal à égal » avec le Front Patriotique Rwandais. Cela alors que ce mouvement armé avait engagé une guerre gratuite contre le Rwanda en octobre 1990. En effet, suite à l'intervention du Pape Jean-Paul II, le gouvernement rwandais de l'époque avait accepté le retour pacifique d'exilés rwandais. Lorsque le Front Patriotique Rwandais a lancé ses premières attaques armées, les premiers groupes de ces exilés étaient attendus au Rwanda ;

Deuxièmement, la France aurait dû intervenir immédiatement au Rwanda car, c'est elle, la France, qui a supervisé la rédaction des Accords d'Arusha. Or, tous les observateurs - y compris des étrangers - reconnaissaient que le contenu de ces accords étaient inapplicable ! Pourtant, malgré les résistances de J. Habyarimana, la France qui le soutenait militairement l'a obligé à signer ces Accords d'Arusha qui donnaient presque tous les pouvoirs à la rébellion du Front Patriotique Rwandais ! Pour cette raison, la France a une responsabilité diplomatique et morale sur les conséquences de ces Accords : l'attentat du 06 avril 1994 et le déclenchement du génocide au Rwanda ;

Troisièmement, la France avait soutenu militairement le Rwanda : compte tenu de l'embargo sur les armes dans le cadre des Accords d'Arusha, la France connaissait mieux que quiconque le risque de déstabilisation du Rwanda étant donné que l'armée régulière ne pouvait pas se procurer des armes et des minutions pour défendre le pays ;

Quatrièmement, la France aurait dû intervenir au Rwanda de manière impartiale et non partisane : juste après l'attentat du 06 avril 1994, d'après différents témoignages qui se recoupent, la France a menée une double intervention militaire et diplomatique mais en secret : sur le plan militaire, un groupe de militaires français aurait combattu sous les ordres du Gouvernement Intérimaire et ainsi, ces militaires français auraient participé à la planification et à l'exécution des crimes génocidaires. Pourtant, il était possible de s'interposer entre les deux camps en conflit armé pour garantir la sécurité des populations civiles. Sur le plan diplomatique, la France a envoyé un émissaire spécial aux côtés de P. Kagame et son Front Patriotique Rwandais ! Or, cette action diplomatique aurait permis d'arrêter les massacres si la France avait accepté de discuter et de négocier avec toutes les parties impliquées dans le conflit armé. Au contraire, la France a décidé de négocier uniquement avec la rébellion du Front Patriotique Rwandais. En substance, la France a tout simplement appliqué la stratégie de « diviser pour mieux régner » : d'un côté, un groupe de soldats français combattait clandestinement sous les ordres du Gouvernement Intérimaire, de l'autre, la France soutenait diplomatiquement le Front Patriotique Rwandais pour l'aider à prendre le pouvoir par la force ! Conformément au commentaire d'un témoin que j'ai déjà cité dans mon dernier ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires (2015), l'envoi d'un groupe de soldats aux côtés du Gouvernement Intérimaire n'aurait été qu'un « leurre » ;

Cinquièmement, la France aurait dû intervenir au Rwanda car, après le rejet de la proposition du feu président Mobutu qui voulait s'impliquer directement pour protéger la capitale rwandaise et favoriser le processus de paix, l'ambassade occidentale qui aurait pris le pouvoir à Kigali, ce serait l'ambassade de France ! Pour cette raison, étant donné que la France aurait pris le pouvoir dès le 07 avril 1994, étant donné que la prestation de serment du Gouvernement Intérimaire aurait eu lieu - selon certains témoins - au sein même de l'ambassade de France à Kigali, dans ces conditions, la France avait le devoir d'assumer toutes les responsabilités étatiques au Rwanda, y compris la protection des populations civiles ;

Enfin, la France aurait dû intervenir immédiatement au Rwanda parce que, dès le 7 avril 1994, les massacres ont commencé dans tout le pays. Or, la France affirme être le « garant » de la morale et de la Justice dans le monde. Ainsi, de par sa mission de défendre les « valeurs universelles » des « Droits de l'Homme » partout dans le monde, au nom de ses « principes » et de ses « responsabilités » dans le concert des nations « civilisées », la France aurait dû venir au secours des victimes et des opprimés avant qu'il ne soit trop tard !

Les voilà les raisons pour lesquelles la responsabilité de la France est engagée au premier chef, en ce qui concerne la non-intervention des pays tiers pour arrêter les massacres pendant le génocide au Rwanda de 1994.

Chapitre II. TÉMOIGNAGES
DES SOURCES INDÉPENDANTES

Dans mon ouvrage Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires déjà cité, j'ai publié trois témoignages importants sur les circonstances de la survenue du génocide au Rwanda en 1994 : j'ai effectué plusieurs recherches de vérification, le contenu de ces différents témoignages est incontestable. A moins que l'on me prouve le contraire au moyen de nouvelles preuves matérielles irréfutables.

Plus particulièrement, j'ai découvert que les chercheurs de Human Rights Watch et de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme avaient déjà publié des éléments très intéressants concernant l'attentat du 06 avril 1994.

Dans le cadre de la présente discussion, voici l'extrait des résultats de l'enquête de Human Rights Watch suivi des trois témoignages que j'ai déjà publiés dans mon dernier ouvrage ci-dessus cité ; cela permettra à mes futurs lecteurs d'apprécier par eux-même la nature des faits :

1. Récit sur l'attentat du 06 avril 1994
selon Human Rights Watch

« Certains éléments indiquent que Bagosora et d'autres militaires s'attendaient peu-être à ce que quelque chose se passe au retour de Habyarimana. Selon un témoin, Bagosora, qui avait quitté Kigali le 30 ou le 31 mars pour des vacances, rentra précipitamment le 4 avril. Plusieurs témoins affirment que les soldats de la Garde présidentielle avaient dressé des barricades et qu'ils patrouillaient dans le quartier où résidaient les ministres et d'autres dirigeants du MRND peu de temps avant, ou juste après que l'avion ait été abattu. Immédiatement, après l'accident, des tirs sporadiques éclatèrent à proximité du camp de Kanombe où était cantonnée la Garde présidentielle. Peu après, des soldats du bataillon de paracommandos, l'un des plus étroitement liés aux extrémistes, commencèrent à tuer les gens établis sur la colline de Masaka, lieu d'où les tirs de missiles avaient été déclenchés. Ces soldats appartenant à l'un des régiments les mieux entraînés de l'armée rwandaise continuèrent apparemment leur offensive contre les civils de Masaka durant trente-six heures après la reprise des combats avec le FPR, alors qu'ils auraient pu être plus utiles pour combattre l'ennemi. La population locale n'ayant pas de toute évidence procédé aux tirs de missiles, les soldats ne pouvaient donc pas à chercher à se venger et il est probable qu'ils essayèrent plutôt d'éliminer les témoins.

Les partisans de Habyarimana accusèrent les Belges d'être impliqués dans l'assassinat, mais sans en avoir jamais fourni la moindre preuve. D'autres laissèrent entendre que les Français - probablement un noyau de personnalités influentes plutôt que le gouvernement en tant que tel - avaient participé à l'assassinat d'un chef qui avait cessé de leur être utile. Selon certaines sources liées aux services de renseignements européens, les numéros figurant sur les lanceurs de missiles permirent de les identifier comme faisant partie d'armes saisies par la France à l'Irak pendant la guerre du golf. Un soldat français confirma cette information et un autre parla des tentatives d'achat de missiles semblables auprès d'un vendeur d'armes privé et d'une compagnie française autorisée à les exporter. Le gouvernement français démentit ces accusations. Une source au sein des services de renseignements américains juge improbable que la France ait saisi ces missiles en Irak, mais qu'elle a pu se les procurer ailleurs. L'ancien ministre Bernard Debré affirma que les missiles venaient des États-Unis, qui les avaient fournis à l'Ouganda, qui les avait à son tour cédés au FPR. L'Ouganda possédait effectivement certains missiles, comme d'autres gouvernements dans la région tels que la Tanzanie et le Soudan. Des mercenaires pouvaient aussi acheter facilement ces armes et se mettre ensuite au service de quiconque était disposé à les rémunérer.

D'autres éléments inexpliqués suggèrent l'existence d'un lien avec des acteurs français. L'avion, cadeau du gouvernement était piloté par une équipe de trois citoyens français, employés soi-disant par une compagnie privée. Les responsables français reconnurent que ces trois équipiers étaient morts au service de leur pays, mais n'entreprirent aucune enquête publique sur l'accident de l'avion. Les autorités françaises n'attirèrent pas davantage l'attention sur le meurtre de deux policiers français, apparemment experts en communication, et de l'épouse de l'un d'entre eux qui, le 8 avril, furent trouvés et tués par des membres du FPR, dans une maison située près de l'aéroport. Autre affaire non élucidé : François de Grossouvre, confident et conseiller du Président Mitterrand pour les affaires africaines, se suicida le 7 avril à Paris au Palais de l'Élysée. Il avait été lié à Habyarimana et au capitaine Paul Barril, un ancien policier français qui avait été employé pour assurer la sécurité de Habyarimana. Barril qui était au Rwanda le 7 avril, serait resté au service de Madame Habyarimana, s'efforçant notamment de persuader la presse que le FPR avait abattu l'avion.

Établir la responsabilité de la mort de Habyarimana est un problème important, mais il est différent de celui concernant la responsabilité du génocide. Nous savons peu de choses sur les auteurs de l'assassinat de Habyarimana. Nous en savons davantage sur ceux qui ont pu utiliser cet assassinat comme prétexte pour déclencher des massacres préparés depuis des mois. Les chefs du Hutu Power espéraient que tuer des Tutsi inciterait le FPR à reprendre les affrontements et que cela leur offrirait une nouvelle chance de se retrouver victorieux ou au moins, de provoquer l'ouverture de nouvelles négociations qui leur permettraient de revenir sur certaines des concessions faites à Arusha.

La Garde présidentielle déclencha le massacre des Tutsi et d'autres civils, peu après le décès d'Habyarimana. Seize heures plus tard, les soldats du FPR sortaient de leur quartier général pour affronter les soldats rwandais et la guerre reprenait de nouveau »29.

Afin de préserver la neutralité dans le débat, je ne fais aucun commentaire au sujet du témoignage très édifiant ci-dessus cité. Je propose tout simplement à mes futurs lecteurs et lectrices de confronter ce récit de Human Rights Watch aux trois témoignages indépendants qui suivent - témoignages dont j'ai déjà publié le contenu dans mes précédents travaux de recherche :

2. Autres témoignages indépendants

Premier témoignage : été 1994

Pendant l'été 1994, lors de mon séjour à la Maison Régionale des Pères Blancs à Bukavu (à l'est de l'ex-Zaïre), certains anciens responsables politiques de l'opposition au Rwanda - exilés à Bukavu - se présentèrent pour rencontrer un responsable de l'Église du Rwanda qui s'y était réfugié. Je fus étonné par cette visite car, parmi ce groupe d'anciens responsables de l'opposition politique au Rwanda, certains étaient soupçonnés - à tord ou à raison - d'avoir encouragé les massacres. Mais, à cette époque, personne n'avait encore d'éléments de certitude sur toutes les rumeurs qui circulaient ; même le Tribunal Pénal International pour le Rwanda n'était pas encore créé. Après cette rencontre très discrète, j'ai demandé au responsable de l'Église du Rwanda - qui venait de les recevoir - s'il pouvait m'accorder aussi un entretien. Ce qu'il accepta sans aucune hésitation. D'ailleurs, il m'avait déjà brièvement reçu dès mon arrivée à la Maison Régionale des Pères Blancs. Sans attendre, dès que je fus dans son modeste bureau, je lui ai demandé pourquoi il avait accepté de recevoir des personnes dont certaines étaient soupçonnées d'avoir encouragé directement ou indirectement les massacres au Rwanda : l'affaire était encore très récente et je ne pouvais pas me retenir !

Le responsable de l'Église du Rwanda - en exil à Bukavu - me répondit :

« Je suis un responsable de l'Église. J'ai le devoir d'écouter tout le monde sans a priori. Ce n'est pas à nous de juger qui que ce soit. C'est à la Justice Humaine d'établir les responsabilités ».

J'ai profité de cette opportunité pour poser d'autres questions liées aux circonstances de la survenue du génocide au Rwanda. En effet, comme j'avais quitté le Rwanda depuis l'été 1993, le témoignage de quelqu'un qui avait directement vécu les événements était pour moi capital. De plus, c'était de la part d'un personnage « hors de tout soupçon » d'appartenir à un quelconque courant politique. J'ai d'abord posé la question concernant le massacre des évêques à Kabgayi, au début du mois de juin 1994 : parmi ceux qui étaient en leur compagnie et qui ont été aussi tués, certains avaient été mes professeurs au petit séminaire de Kabgayi - j'y ai étudié avant d'aller continuer mes études secondaires au Groupe Scolaire Saint-André de Kigali.

Ensuite, j'ai posé la question concernant la « vacation » de pouvoir au Rwanda qui a conduit le pays au chaos après la mort du feu président J. Habyarimana dans l'attentat du 06 avril 1994. Sur ce point, à ma grande surprise, mon interlocuteur fut très bavard et précis. Il s'interrogeait sur les raisons qui ont poussé les Rwandais à massacrer leurs voisins, plus particulièrement les plus modestes qui n'avaient pas d'intérêts politiques à défendre. Puis, il ajouta :

« (...) Par exemple, le président intérimaire Sindikubwabo je le connais bien depuis longtemps. Je ne crois pas qu'il ait pu planifier un génocide, avant le 06 avril 1994, sans que nous puissions en être informé. Certes, tout est possible avec la nature humaine. Cependant, mon sentiment, c'est qu'il a dû se passer quelque chose dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 ; quelque chose qui a changé cet homme. D'ailleurs, je me demande : pourquoi l'armée est-elle venue le chercher juste après la mort de J. Habyarimana ? Certes, il était président du Conseil National pour le Développement (l'Assemblée Nationale). Mais, il ne faisait pas partie de l'entourage du président au point de faire recours à lui précipitamment, tard dans la nuit ! En tout cas, il se passait sans doute quelque chose à Kigali, juste après la mort de J. Habyarimana. Tout s'est passé comme si l'armée avait besoin de Sindikubwabo pour servir de « témoin » des faits. Cela afin que quiconque ne puisse attribuer la mort de J. Habyarimana à son entourage. Mon hypothèse c'est que, après avoir constaté les « faits », Sindikubwabo aurait finalement adhéré à l'« idéologie extrémiste » de certains Hutu de l'Akazu (cercle rapproché du régime). Il nous reste à savoir ce qu'il aurait vu au juste, cette nuit là du 06 au 07 avril 1994. Car, à partir de cette nuit là, il est devenu un « autre homme » ! Par exemple, lorsqu'il a prononcé son discours d'appel aux massacres dans la région de Butare, nous n'avons pas reconnu l'homme que nous connaissions avant ! ».

J'ai demandé à Mon interlocuteur s'il avait entendu des témoignages précis, de la part d'autres personnes, sur les raisons qui ont poussé l'armée régulière de l'époque à aller chercher Th. Sindikubwabo précipitamment, juste après la mort de J. Habyarimana le 06 avril 1994. Et, à cette question, il poursuit :

« Jeune homme, vous ne lâchez rien apparemment ! On ne peut rien vous cacher ? Effectivement, je me rappelle que le 06 avril (1994) vers minuit, certains hauts responsables politiques nous ont contactés, moi-même et d'autres responsables de l'Église, pour nous demander des conseils. L'armée venait de contacter ces responsables politiques pour organiser la prise des fonctions du Président ad intérim. Pour ma part, j'ai voulu savoir quelles étaient les circonstances exactes de l'attentat dont J. Habyarimana et ses proches collaborateurs venaient d'être victimes. Un des responsables politiques m'a affirmé que lui-même ne savait pas. Seulement, il m'a informé, sans plus de détails, que l'armée détiendrait des « suspects » de nationalité étrangère. Selon son témoignage, entre autres les raisons pour lesquelles on (l'armée) avait fait appel à lui, il y avait ce problème concernant des « suspects » : ce point précis l'inquiétait en premier lieu. Il me demandait mon avis car, l'affaire dépassait apparemment le seul cadre des institutions du Rwanda. Je lui ai répondu qu'il devait associer, autant que possible, toute la classe politique à la résolution de ce problème épineux. Mais, ne sachant pas si l'armée disait la vérité ou non, je ne pouvais pas m'avancer davantage. Il se pourrait que ce soit des rumeurs car, je n'ai plus entendu parler de cette affaire de « suspects » jusqu'à ce jour ».

1 TOLSTOI L., (1865 - 1869), La guerre et la paix, Paris, Gallimard, 1987, pp.1488 - 1490.

2 Ibid.

3 Dictionnaire Hachette Encyclopédique, Paris, 1998, p. 1440.

4 Ibid., p. 923.

5 Ibid., p. 1440.

6 La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 ; et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

Rwanda : Crise identitaire et violence collective, Paris, Éditions L’Harmattan, 2011 ; et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

Rwanda : Crimes d’honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2012.

Communautarisme et autochtonie - Du cas du Rwanda à l'universel, Paris, Éditions Umusozo, 2013.

Psychopathologie descriptive I - Essais sur les violences collectives, Paris, Éditions Umusozo, 2013.

Essai sur l'autosuggestion, Paris, Éditions Umusozo, 2014.

Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires, Paris, Éditions Umusozo, 2015.

7 Ibid.

8 CESAIRE A., (1955), Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 2004, p. 8.

9 Ibid., pp. 8 - 9.

10 Ibid., pp. 9 - 10.

11 SOLÈRE-QUEVAL S. et SIMHA S., article « Justice », in BLAY M. (Sous la direction de) , (2003), Grand dictionnaire de philosophie, Paris, Larousse CNRS éditions, 2012, pp. 583-587.

12 BAUER S., GERBIER L. et ENGEL P., article sur le « Jugement », in BLAY M. (Sous la direction de) , (2003), Grand dictionnaire de philosophie, op. cit., pp. 580 - 582.

13 BONTE P. et IZARD M. (sous la direction de ), (1991), Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2004, pp. 401 - 403.

14 Dictionnaire Hachette Encyclopédique, op. cit.

15 Ibid., p. 1440.

16 Problématique théorique et clinique sur l'articulation entre psychologie individuelle et psychologie collective : voir nos différents travaux de recherche déjà publiés.

17 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, Paris, L'Harmattan, 2007.

18 RICŒUR P., article « Le pardon peut-il guérir ? », in Revue Esprit, mars-avril 1995, n° 210, pp. 77 - 82.

19 Ibid.

20 HEGEL, F., Principes de la philosophie du droit, § 4, trad. J.L. Vieillard-Baron 1999, GF-Flammarion, Paris, cité in BLAY M. (Sous la direction de) , (2003), Grand dictionnaire de philosophie, op. cit, .ibid.

21 Ibid., § 211.

22 Non populaire au Rwanda pour désigner les guérilleros du Front Patriotique Rwandais. En effet, les Inkotanyi constituaient la branche armée du même mouvement qui avait aussi une branche politique de civils. Par ailleurs, dans le Rwanda pré-colonial, le nom « Inkotanyi » désignait une unité d'élite de l'armée monarchique.

23 Je ne suis pas sûr de l'orthographe du nom : j'ai noté les mots en essayant de respecter la manière dont ils étaient prononcés par mon interlocuteur.

24 D'après les informations que j'ai pu obtenir, le Colonel Rwendeye est mort sur le front, les armes à la main, tel que l'ex-officier Zaïrois me l'a décrit. Ce serait une roquette de Katioucha qui aurait tué le Colonel Rwendeye dont se souviennent aussi tous les anciens militaires rwandais.

25 Le Colonel D. Nsabimana qui commandait l'unité au nord-est du Rwanda (futur Chef d'État-Major, il sera tué dans l'attentat du 06 avril 1994).

26 HEGEL, F., Principes de la philosophie du droit, Ibid., § 3, trad. J.L. Vieillard-Baron 1999, GF-Flammarion, Paris, cité in BLAY M. (Sous la direction de) , (2003), Grand dictionnaire de philosophie, op. cit.

27 Ibid., § 211.

28 HUMAN RIGHTS WATCH (sous la direction de A. Des Forges), Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999, p. 217.

29 HUMAN RIGHTS WATCH (sous la direction de A. Des Forges), Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda, op. cit., pp. 217 - 218.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse