ÉDITIONS UMUSOZO
2. Le « Gouvernement Intérimaire »


Dès le 06 avril 1994, après la mort de J. Habyarimana, le Rwanda a traversé une période de « vide politique » qui a favorisé la propagation de la haine et la commission des crimes génocidaires dans tout le pays. La question que nous nous posons jusqu'à ce jour, c'est celle de savoir pourquoi les Hutu ont mis du temps avant de constituer un nouveau gouvernement capable d'arrêter les massacres. A cette question,en plus des raisons idéologiques ci-dessus évoquées, plusieurs hypothèses sont relevées par différents observateurs :

L'amateurisme et/ou le cynisme diplomatique

On se souviendra que le 06 avril 1994, le Rwanda attendait la mise en place d'un gouvernement de transition comme cela était prévu par les Accords d'Arusha. Cependant, comme nous l'avons déjà exposé, ces prétendus « Accords de paix » n'étaient en réalité que des « Accords du désaccord » ! D'ailleurs, l'attentat du 06 avril 1994 contre l'avion présidentiel est directement lié à ces accords car, le feu président rwandais et le président burundais ont été tués dans le même attentat de retour de Dar es-Salaam où venait de se tenir un sommet régional sur la situation au Rwanda.

A la grande surprise de tout le monde, après la mord de J. Habyarimana, personne n'a plus entendu parlé de ces fameux « Accords d'Arusha » ! Le Gouvernement Intérimaire des Hutu - qui a été constitué après plusieurs jours d'attentisme ! - a supplié le Front Patriotique Rwandais et la communauté internationale pour mettre ces Accords en pratique, en vain ! Pourquoi ceux-là mêmes qui avaient financé et imposé les négociations d'Arusha ont-ils « retourné la veste » après la mort de J. Habyarimana ? Mystère !

Après la mise en place du Gouvernement Intérimaire, les tueries auraient pu être arrêtées si les combats avaient cessé dans la capitale rwandaise. Or, ni le Front Patriotique Rwandais, ni la communauté internationale, personne ne voulait arrêter les combats : il fallait provoquer, attaquer, aller chercher les Hutu par tous les moyens ! Certes, cette attitude de la communauté internationale et du Front Patriotique Rwandais n'excuse en rien les auteurs de crimes génocidaires. Cependant, nous sommes en droit de nous demander : pourquoi a-t-on refusé le « cessez-le-feu » pour mettre les dirigeants Hutu devant leurs responsabilités ? C'est comme s'il fallait un « génocide » à tout prix pour justifier par la suite le renversement du régime des Hutu et la prise du pouvoir par leurs adversaires !

Le plus étonnant, ce fut la position des « alliés » traditionnels des Hutu dans les pays limitrophes et ailleurs : dès la première attaque du Front Patriotique Rwandais en octobre 1990, certains pays combattaient aux côtés des militaires Hutu ; cette aide semblait indispensable alors que les combats se déroulaient dans un parc national, au nord-est du Rwanda. Or, en 1994, lorsque les combats ont éclaté à Kigali et que les populations civiles étaient massacrées dans les rues de la capitale, aucun pays n'a jugé utile d'intervenir ! Autrement dit, lorsque la guerre concernait les bêtes sauvages dans un parc en 1990, il était urgent d'intervenir ; a contrario, lorsque la guerre décimait des centaines de milliers de civiles en 1994, il n'était pas urgent d'intervenir !

3. De l'amateurisme diplomatique

Un pays « ami » du Rwanda aurait envoyé un émissaire sur place en pleine période du génocide : les Hutu attendaient beaucoup de l'influence diplomatique de cet émissaire pour imposer à tous les belligérants un cessez-le-feu. Arrivé à Kigali, l'émissaire demanda à se rendre dans la zone contrôlée à l'époque par le Front Patriotique Rwanda : il voulait rencontrer le chef de la rébellion en personne, P. Kagame. Les Hutu auraient alors « crié victoire » car, ils attendaient beaucoup de cette rencontre. Une « unité spéciale » de l'armée nationale aurait été chargée d'escorter ledit émissaire jusqu'à l'entrée de la zone contrôlée par le Front Patriotique Rwandais à l'époque. Pour démontrer à tous qu'il ne craignait personne, P. Kagame et ses troupes auraient envoyé une salve de roquettes Katioucha en direction du convoi diplomatique ! L'unité spéciale de l'armée régulière [probablement la Garde Présidentielle] aurait alors « protégé » le diplomate dans une tranchée, le temps de retrouver la calme. Mais, selon les témoignages que j'ai pu recueillir, certains véhicules du convoi auraient été détruits !

Lors d'un entretien avec un ancien dignitaire du régime des Hutu, j'ai voulu savoir quel a été le résultat de cette « entremise » diplomatique dont l'objectif était celui d'arrêter les combats pour épargner les vies humaines. Et le dignitaire éclata de rires :

« Nous voulions arrêter la guerre et retourner à la table des négociations. Cet Occidental [l'émissaire dont nous avons parlé ci-dessus] était notre dernier espoir. La guerre venait de se généraliser ; la ville de Kigali était presque un champ de ruines. Pour porter un toast à tout ça, l'Occidental demanda de se rendre à la cour de P. Kagame ! Nous l'y avons conduit dans l'espoir qu'il allait le convaincre d'arrêter ses attaques contre nos positions. Cependant, nous avons été déçus. Au lieu d'imposer le cessez-le-feu, lui-même et son pays se sont plutôt pressés pour aller déclarer aux Nations-Unies que ce qui se passait au Rwanda était un génocide : depuis cette date, tous les Hutu sont devenus des bourreaux, tandis que tous les Tutsi sont devenus des victimes »52 !

J'avais déjà entendu parlé de cet événement d'un émissaire européen qui se serait rendu au Rwanda en pleine période du génocide. Seulement, je ne connaissais pas encore ce qui s'était passé réellement. J'ai alors répondu à mon interlocuteur : Mais vous semblez être très en colère contre cet Occidental ! Or, il me semble que son pays était plutôt catalogué comme étant l'« allié inconditionnel » des Hutu !

Mon interlocuteur : « Ah ! Ah ! Seriez-vous naïf à ce point ? En diplomatie, il n'y a pas de place pour la philanthropie ! Il n'y a que des intérêts qui comptent. Étant donné que le monde entier nous avait tourné le dos, mêmes nos amis d'autrefois nous ont abandonnés. C'est comme ça la politique. Que voulez-vous ? »

J'ai alors répondu : Certains commentaires évoquent la question culturelle. Ainsi, le Front Patriotique Rwandais aurait été soutenu par les Anglo-Saxons, les Hutu étant soutenus par les Francophones. Il aurait peut-être fallu jouer la carte de la francophonie, non ?

Mon interlocuteur : « Oh ! Ce sont là des commentaires de café de la gare ! Il existe des réalités que vous ignorez. Après la première attaque du Front Patriotique Rwandais en 1990, le président J. Habyarimana a fait une tournée en Europe d'abord, puis dans certains pays d'Afrique pour demander de l'aide. En Europe, personne n'a voulu nous aider immédiatement. Lorsqu'il est rentré au Rwanda, nous étions tous désespérés. Contrairement aux commentaires fantaisistes qui circulent, selon les informations dont je dispose, ce serait la première « Guerre du Golf » qui nous aurait sauvé la vie : étant donné que certaines puissances « Anglo-saxonnes » souhaitaient une coalition internationale contre l'Irak, puis, compte tenu de la situation géopolitique du Rwanda, ces deux facteurs ont joué en notre faveur. Car, la communauté internationale ne voulait pas un autre foyer de tensions dans le monde, surtout dans la région des Grands-Lacs d'Afrique. De mon point de vue, ce sont ces deux raisons qui ont convaincu certains pays à venir nous aider militairement. Sinon, tout le reste, ce sont des commentaires sans fondement ».

Le commentaire de mon interlocuteur commençait à m'intéresser. J'ai alors relancé le débat :

Mais, vous ne pouvez tout de même pas nier le fait que la France a aidé le régime de J. Habyarimana à résister devant l'invasion massive du Front Patriotique Rwandais à partir de l'Ouganda. Pour cela, conformément à l'opinion courante, la France a sauvé le Rwanda à une époque.

Mon interlocuteur : « Au cas où la France serait venue sauver le Rwanda et les Rwandais, ça se saurait ! D'ailleurs, la fin tragique du règne de J. Habyarimana, le génocide, la fuite massive des Rwandais vers l'étranger et les massacres contres les réfugiés rwandais à l'est de la République Démocratique du Congo, tous ces éléments démontrent que la France n'est jamais venue sauver le Rwanda. Selon moi, en plus des raisons circonstancielles que j'ai soulignées précédemment, la France est tout simplement venue au Rwanda pour solder les errements du colonialisme et gérer les problèmes liés à la fin de la Guerre Froide après la chute du Mur de Berlin. Lorsque ses missions furent accomplies - du moins le pensait-elle, la France a abandonné le Rwanda et l'a confié à la fameuse communauté internationale. Voilà la réalité historique. Tout le reste, ce sont des commentaires de café de la gare » !

Finalement, à ma grande surprise, je constatais que les dignitaires du régime de J. Habyarimana n'étaient pas si naïfs comme certains commentateurs le laissent souvent supposer. J'ai alors posé une dernière question pour approfondir un peu plus l'analyse : Mais, vous ne pouvez tout de même pas nier l'implication de la France, notamment lors de l'exode massif des Rwandais vers l'ex-Zaïre ?

Mon interlocuteur : « Cette fois-ci, je vais vous répondre en posant des questions à mon tour.

Qu'auriez-vous choisi, entre une intervention militaire qui aurait aidé les Rwandais à régler leurs problèmes chez-eux et celle qui a été menée par la France pour aider les Rwandais à s'installer dans des camps de fortune au Zaïre ? D'ailleurs, je me permets de vous faire remarquer que ces mêmes camps de réfugiés furent un véritable piège : dès 1996, les réfugiés rwandais ont été massacrés à l'est du Zaïre et aucune puissance de ce monde n'a levé le petit doit pour les protéger ».

La politique du pire

Incontestablement, après la mort de J. Habyarimana, les responsables politiques Hutu ont laissé « pourrir » la situation ! Pendant que les militaires essayaient de protéger la capitale Kigali, dans les villages et sur les collines, les paysans ont vite compris le message : dans moins de trois mois, près d'un million de personnes furent massacrées, le plus souvent à la machette !

Chapitre II. VIOLENCES COLLECTIVES ET SUBJECTIVITÉ

1. L'illusion subjective

Rappel :

« Selon l'étymologie latine, le sujet réunit deux significations contraires. D'une part, est sujet celui qui est assujetti à un pouvoir, pouvoir du père, du roi, du président, de la loi, des supérieurs hiérarchiques, etc. D'autre part, le sujet est l'être autonome et conscient, souverain dans la mesure où il peut affirmer sa liberté et endosser la responsabilité de ses actes, quoi qu'il sache, ou ignore, des déterminations naturelles, psychologiques, socio-historiques, politiques, qui constituent sa situation singulière mais ne le conditionnent pourtant pas de manière définitive »53.

La définition ci-dessus présentée constitue la base de notre réflexion autour de la problématique du sujet en situation de violences collectives : son statut en tant que acteur et/ou victime, mais aussi sa responsabilité civile et morale en tant que citoyen ou être humain tout simplement.

E. Husserl, nous l'avons vu, « accentue encore l'activité du sujet transcendantal, et avec elle le fait que cette activité est constitutrice d'objets. L'intentionnalité renforce l'arc qui lie indissolublement sujet et objet, subjectivation et objectivation. Par là, elle renforce aussi le fait que la philosophie du sujet ait été une métaphysique de la représentation »54.

Quant à M. Heidegger, avec lui, « la critique du sujet se présente comme la dénonciation d'une illusion. L'illusion consiste à supposer une unité, une identité et une continuité temporelle là où il n'y a que multiplicité, singularité composite, changement perpétuel, fragmentation même, dans l'éternel flux du temps. Et de supposer maîtrise et autonomie là où il n'y a que perplexité, questionnement, indécision, submersion par des effets qui échappent à la représentation, sujétion à des lignes d'autorité qui supposent l'adhésion irraisonnée. Le je transcendantal serait une fiction, habillée des attributs positifs supposés au moi empirique, à la personne humaine »55.

Ainsi, « les critiques du sujet reprochent (...) aux philosophies du sujet de n'avoir pas marqué de façon assez radicale la différence entre le sujet philosophique et le sujet au sens ordinaire. De plus, le moi ordinaire, celui dont j'éprouve quotidiennement la résistance ou la fragilité, en proie aux mouvements, externes ou internes, qui le traversent, apparaît comme un point d'affleurement de forces anonymes. Plutôt que « je pense », il faut dire « ça pense en moi » ou « il y a pensée ».56

52 Pendant la guerre du Biafra au Nigeria, à la fin des années 60, certaines puissances occidentales auraient utilisé le mot « génocide » hâtivement pour isoler et renverser le gouvernement fédéral de Lagos. Heureusement pour le Nigeria, étant donné les intérêts économiques et pétrolières qui étaient en jeu, d'autres puissances internationales se seraient opposées à l'usage du terme « génocide » : le gouvernement fédéral resta le seul interlocuteur sur le plan international.

53 SINACEUR H., article « Sujet », in BLAY M. (sou la direction de), Grand Dictionnaire de la Philosophie, op. cit., p. 995.

54 Ibid.

55 Ibid.

56 Ibid.


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