ÉDITIONS UMUSOZO

2. Le deuxième témoignage


Plus tard, j'ai eu un entretien avec un autre témoin qui semblait être mieux informé. En effet, d'après son Curriculum Vitae, il semble que ce soit le cas. Je lui ai parlé du contenu du témoignage ci-dessus présenté et je lui ai demandé de me donner son avis et d'ajouter ses propres commentaires. Premièrement, j'ai voulu savoir s'il y aurait eu effectivement une « lumière intense », une telle lumière qui aurait été visible à une dizaine de kilomètres autour de l'aéroport. Car, le logement du premier témoin se situait environ entre 5 et 8 km de l'aéroport de Kanombe.

Le deuxième témoin : « Oui, il y a eu une lumière intense qui aurait pu être observée à plusieurs kilomètres ».

J'ai alors poursuivi mes questions : le premier témoin m'a parlé d'une « étoile filante ». C'est aussi la forme de cette « lumière intense » que vous avez vue ?

Le deuxième témoin : « N'importe quoi ! Quelle étoile filante ? Il s'agirait plutôt d'un faisceau laser de guidage de tir. Je crois que votre témoin ne connaît pas grand-chose en matière militaire » !

J'ai alors réagi avec étonnement : Mais, vous avez bien dit qu'il s'agirait d'un « faisceau laser de guidage de tir » ? Ai-je bien entendu ?

Le deuxième témoin : « Oui, vous avez bien entendu. Il faisait une nuit noire à Kigali. Plus particulièrement, l'endroit où l'attentat a été commis n'était pas bien éclairé ; c'était à l'écart de l'aérogare. Donc les malfaiteurs auraient utilisé un faisceau laser de guidage de tir pour ne pas rater la cible qui était en mouvement, à savoir l'avionprésidentiel ».

J'ai repris la parole : Mais, depuis 1994, tous les observateurs nous parlent des missiles. Et vous, vous me parlez de tirs ?

Le deuxième témoin : « Vous m'avez mal compris. Car, l'un n'exclut pas l'autre ! Tenez : il y a eu d'abord une explosion, l'avion était alors en flammes. Par la suite, il y a eu un ou plusieurs tirs qui ont désintégré l'avion. Le problème des témoignages est que beaucoup de témoins n'ont vu que la lumière qui a suivi la première explosion. Autrement dit, il pourrait y avoir eu un tir de missile ou une bombe placée dans l'avion, puis des tirs à partir du sol ».

Je ne suivais plus. J'ai alors insisté : Mais, je ne comprends pas alors pourquoi il y aurait eu la nécessité d'utiliser un « missile » ou « une bombe » à bord de l'avion, puis, d'utiliser en plus des tirs à partir du sol !

Le deuxième témoin : « C'est parce que vous êtes un « civil » ; vous n'y connaissez pas grand-chose en matière militaire ! Tenez : les auteurs de cet attentat sont des professionnels. Le missile et/ou la bombe à bord, c'était le moyen le plus efficace pour provoquer la chute et la désintégration de l'avion. Cependant, comme on n'est jamais sûr à cent pour cent dans ce genre d'opération, les planificateurs du même attentat ont prévu un commando au sol, près de la piste d'atterrissage, pour intervenir « au cas où ». Voilà la grande affaire de la « lumière intense ». Sinon, s'il n'y avait pas eu de tirs à partir du sol, personne n'aurait rien vu ni entendu de si loin » !

J'ai à nouveau réagi : Certes, vos explications semblent rigoureuses. Mais, pourquoi alors ce « commando » aurait-il effectué des tirs, étant donné que l'avion était déjà en feu suite à l'explosion initiale ?

Le deuxième témoin : « Ah ! Ah ! Vous n'êtes pas si ignorant comme je l'aurais imaginé au départ » ! Et il a poursuivi : « Le pilote de l'avion était très expérimenté. Lorsque la première explosion a eu lieu, il a poursuivi les manœuvres d'atterrissage. D'ailleurs, l'un des passagers de l'avion en feu a sauté : malheureusement, comme l'avion était encore à une altitude trop élevée par rapport au choc qu'un corps humain est capable de supporter, ce passager est mort aussi en touchant le sol. Donc, s'il n'y avait pas eu des tirs au sol en direction de l'avion, peut-être que le pilote aurait réussi à atterrir. Ou bien, peut-être que certains passagers auraient réussi à sortir une fois que l'avion aurait touché la piste d'atterrissage. De plus, je tiens à vous informer que c'est ce faisceau laser qui a permis à la Garde Présidentielle de localiser avec précision l'endroit où se trouvait le commando responsable des tirs au sol ».

J'ai alors demandé sans attendre : Et où est passé ce commando ? Quelle est l'identité de ses membres ?

A ces questions, mon interlocuteur me répondit par un silence de mort. J'ai insisté et j'ai demandé : Donnez-moi la suite ? Car, si vous savez tout cela, vous savez aussi où seraient passés les membres dudit commando qui aurait abattu l'avion présidentiel le 06 avril 1994 ?

Le deuxième témoin répondit : « Comptez les cercueils » !

Cette fois-ci, je n'étais pas seulement étonné mais j'ai aussi sursauté : Mais, qu'est-ce que vous me racontez ?

Le deuxième témoin : « Je viens de vous dire : si vous voulez savoir où seraient passés les membres du commando qui vous intéresse tant, comptez les cercueils ».

J'ai poursuivi : De quels « cercueils » vous me parlez ? Y-aurait-il un cimetière précis où seraient enterrés ces « cercueils » dont vous parlez ?

Le deuxième témoin : « Je vous donne ma dernière parole et après, je ne dirai rien de plus : cherchez des images de l'aéroport de Kanombe de l'époque ; ou bien, allez à Nairobi, demandez les images concernant la période du génocide au Rwanda et comptez les cercueils ».

L'homme se leva, prit ses affaires et partit sans même me dire au revoir ! Étant donné que je n'ai pas pu aller plus loin, je laisse à mes futurs lecteurs le soin de tirer eux-mêmes toutes les conclusions possibles de ces témoignages.

Ce qui est sûr et certain, c'est que l'événement de l'attentat du 06 avril 1994 au Rwanda est entouré de secrets : je ne parlerai plus de mystères car, je suis désormais persuadé que certaines personnes savent ce qui s'est réellement passé. Les uns se taisent par peur, le silence des autres serait en revanche intéressé.


3. Les combats dans la ville de Kigali et le début du génocide

Suite aux deux premiers entretiens dont j'ai présenté le contenu ci-dessus, j'ai voulu savoir quelle était l'ambiance dans la ville de Kigali, le 06 avril 1994. Curieusement, mis à part la « haute sphère » politique, les habitants de Kigali - et ailleurs dans tout le pays - ignoraient ce qui s'était passé en début de soirée à Kanombe : les programmes de la radio nationale et de la télévision se sont poursuivis normalement, aucun signe de tension et/ou de nervosité n'a été remarqué auprès des militaires qui faisaient des patrouilles dans la capitale. Ce n'est que le lendemain matin, à 5h00 du matin - à l'ouverture des émissions radiodiffusées - que les Rwandais ont appris la mort de leur président !

Un autre témoignage déterminant

Le 06 avril 1994 vers minuit, un homme sortait d'un bistrot lorsqu'il croisa un groupe d'éléments de la Garde Présidentielle ! A ce niveau, rien d'étonnant : le bistrot se trouvait dans un quartier proche de la caserne de la même unité de l'armée rwandaise qui était chargée de protéger le président. D'habitude, les éléments de la Garde Présidentielle étaient très réservés ; ils n'adressaient jamais la parole aux civils dans la rue. Cependant, la personne qui nous a confié ce témoignage aurait été étonnée par l'agressivité des mêmes éléments de la Garde Présidentielle qui l'auraient « arrêté » et « interrogé » d'une manière musclée ! D'une part, les militaires auraient voulu savoir « d'où » il venait. L'homme répondit qu'il venait de sortir d'un bistrot et il leur donna le nom du bistrot ainsi que le lieu de son emplacement. D'autre part, les militaires auraient demandé à notre témoin quel était sa destination à cet instant. Il aurait répondu qu'il rentrait chez lui. Puis, l'homme aurait ajouté : « Mais, pourquoi toutes ces questions ? Vous ne voyez pas qu'il est déjà tard ? Je rentre chez-moi. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant ? »

A ce moment, le plus gradé se serait approché et aurait crié tout-près de l'oreille du témoin : « Nous sommes en guerre, s... ! [Il aurait prononcé une injure!] Allez, montez dans la voiture ! »

Le témoin avait reconnu que c'était la Garde Présidentielle mais, il était étonné par cette agressivité. Et il répondit : « Je vais me plaindre. Je connais bien votre commandant ».

Le chef de la patrouille aurait répondu : « Ça tombe bien car, nous vous conduisons à notre caserne ».

Une fois arrivé dans la caserne de la Garde Présidentielle, l'homme réalisa qu'il y avait déjà plusieurs civils entassés dans une salle ! Selon le témoin, il y avait surtout plusieurs familles de hauts dignitaires [le témoin était un fonctionnaire, il connaissait certaines personnes de la haute sphère politique au Rwanda!]. Il se pencha alors pour demander à l'une des personnes qui était assise à côté de lui : « Pourriez-vous m'expliquer ce qui se passe ? » La personne lui répondit : « Vous ne savez pas ? Le président est mort. Il vient d'être tué par les Inkotanyi49 ! »

J'ai alors demandé au témoin de me décrire brièvement les événements qui ont suivi son arrivée dans la caserne de la Garde Présidentielle et comment il en est sorti :

« Il y avait de l'agitation parmi les soldats de la Garde Présidentielle. Certains parlaient sur des radios, d'autres sortaient et revenaient. En particulier, on entendait des voix dans des bureaux à côté. Il y a un détail que je voulais vous décrire. Apparemment, la Garde Présidentielle était habillée en tenue de combat. Tous les militaires étaient en tenue de combat. Selon ce que j'ai entendu parmi les gens qui se trouvaient là, les propos très forts qu'on entendait, ce seraient des responsables de la Garde Présidentielle qui se disputaient avec l'État-Major : la Garde Présidentielle aurait demandé l'autorisation de prendre le CND [Conseil National de Développement, où se trouvait la base militaire des Casques Bleus, mais aussi, où étaient regroupés les soldats d'un bataillon du Front Patriotique Rwandais dans l'attente de l'application des Accords d'Arusha].

J'ai demandé : Alors, la Garde Présidentielle a-t-elle pris le CND ?

Le témoin : « Mais non ! Pendant qu'ils se disputaient, les premières bombes sont tombées partout dans la caserne ! J'ai regardé sur ma montre : la première bombe est tombée à 02h03 [heure de Kigali]. A partir de ce moment, c'était la débandade ! En passant par des trous, certains d'entre nous civils ont été conduits dans le camp de la Gendarmerie de Kacyiru ; les autres, surtout les familles des dignitaires, ont été conduits au Village Urugwiro50. Ce fut le début de la guerre. Le lendemain, j'ai eu beaucoup de difficultés à rentrer chez-moi : il y avait des combats partout ; il y avait aussi des barrières partout ».

A partir de ce témoignage, j'ai interrogé différents expatriés qui vivaient au Rwanda pour comparer leur récit à celui du témoin ci-dessus cité. Il existe un fond de vérité dans ledit témoignage : selon certains expatriés occidentaux qui habitaient dans le quartier de Kiyovu [en face de la colline de Kimihurura, où se trouvait la caserne de la Garde Présidentielle], entre 02h00 et 3h00 du matin, ils ont été réveillés par des combats et le bruit des armes ! Suite au danger des balles perdues qui tombaient ici et là, ces mêmes expatriés m'ont informé qu'ils ont été obligés de quitter leurs lits pour se coucher à même le sol !

Des combats intenses, juste après l'attentat du 06 avril 1994

Selon des témoignages concordants, les combats autour de la résidence de J. Habyarimana - dans la soirée du 06 avril 1994 - auraient été très intenses. Un détail important m'a été communiqué par certains témoins : malgré sa proximité avec le lieu de l'attentat, le Camp Militaire de Kanombe ne se serait pas « mêlé » des combats qui ont suivi la désintégration de l'avion. Ce seraient plutôt, selon les mêmes sources, deux sections venues de « Kigali ville » qui auraient permis de contenir l'événement : une section de l'Escadron serait partie du Camp Kigali, une autre serait partie de la caserne de la Garde Présidentielle à Kimihurura ; les deux sections se seraient rejointes à l'aéroport de Kanombe et auraient « porté secours » à l'unité de la Garde Présidentielle qui se trouvait déjà sur les lieux. En effet, quelques dizaines d'éléments de la Garde Présidentielle s'étaient rendus à l'aéroport pour accueillir leurs chef, le feu président J. Habyarimana. Puis, d'autres soldats de la même unité se trouvaient à la résidence présidentielle de Kanombe. Étant donné que certains débris de l'avion seraient tombés dans le jardin de la même résidence [il semblerait même que certains corps des passagers de l'avion soient tombés dans la cour de la résidence], les éléments de la Garde Présidentielle ont été des « témoins directs » de l'événement tragique. Cependant, selon tous les témoins que j'ai pu interroger, s'il n'y avait pas eu des « renforts » ci-dessus cités, les militaires qui étaient déjà sur les lieux auraient été dépassés par l'intensité des combats.

Une coïncidence troublante

Le lendemain, le 07 avril 1994, après son interview sur Radio France Internationale, Mme A. Uwiringiyimana, Premier ministre, est sortie de chez-elle escortée par des Casques Bleus. Officiellement, elle se rendait à la Radio pour prononcer un discours. Comme je l'ai déjà indiqué dans mon dernier ouvrage51, selon certaines sources, sa destination aurait été plutôt le Camp Kigali - siège de l'État-Major de l'armée. Notons que la veille, tard dans la nuit, la Garde Présidentielle était allée chercher T. Sindikubwabo, président du Conseil National de Développement : conformément à la constitution en vigueur au Rwanda à cette époque, c'est ce dernier qui devait occuper le poste de « président de la République » dans l'attente de nouvelles élections.

Ce matin là du 07 avril 1994, Mme A. Uwiringiyimana n'arrivera pas à sa destination : elle a été assassinée en cours de route ainsi que les Casques Bleus qui assuraient sa protection. Pourquoi aurait-elle décidé de se rendre au Camp Kigali alors qu'il y avait des combats autour de chez-elle ? En effet, à la fin de son interview sur Radio France Internationale, on entend des coups de feu. Aurait-elle été forcée de sortir de chez-elle ? Cette hypothèse n'est pas à écarter. Ce qui revient dans les récits de tous les témoins, c'est qu'il y avait des « remous » au Camp Kigali depuis la nuit du 06 au 07 avril 1994.

Conclusion : dans la nuit du 06 au 07 avril 1994, il appert clairement que les hostilités auraient été déclenchées, du moins dans le secteur de Kimihurura et de Kacyiru, non pas par l'armée rwandaise régulière mais plutôt par leurs adversaires !

49 Inkotanyi : le mot désigne une unité armée d'élite de la monarchie rwandaise. A sa fondation et lors de l'attaque contre le Rwanda en 1990, le Front Patriotique Rwandais a pris le même nom en Kinyarwanda pour se présenter comme étant : « FPR Inkotanyi ». Au Rwanda, le nom « Inkotanyi » est plus populaire que le sigle savant de « FPR » !

50 Situé non-loin de la caserne de la Garde Présidentielle, le Village Urugwiro était le lieu où le feu président rwandais J. Habyarimana recevait des invités de haut-rang, en particulier des chefs d'États ou des responsables de représentations diplomatiques.

51 SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie - Du cas du Rwanda à l'universel, op. cit.


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