ÉDITIONS UMUSOZO

Un chef de guerre « héroïque » et « fantasque » !


En 1990, lors de la première attaque du Front Patriotique Rwandais, D. Nsabimana était totalement inconnu du public. Selon certains témoignages, à cette époque, il semble qu'il était commandant du Camp d'Instruction Militaire de base à Gako dans le Bugesera [au sud du Rwanda, région frontalière avec le Burundi]. Ainsi, au début de la guerre civile d'octobre 1990, il se trouvait loin des « débats » qui opposaient des courtisans à la cour de J. Habyarimana à certains officiers - au sujet de la guerre qui sévissait aux frontières du pays. Après la débâcle des unités qui se trouvaient à la frontières entre le Rwanda et l'Ouganda, à la surprise générale de tous, D. Nsabimana aurait demandé à l'État-Major de l'armée l'autorisation d'aller « assurer la relève » au front, lui et ses jeunes recrues en cours de formation à Gako ! Selon certains témoignages, au sein de l'armée régulière, personne n'aurait pris au sérieux sa demande. Néanmoins, comme les « initiatives » sont souvent très rares en temps de guerre, l'État-Major aurait fini par accepter la proposition de D. Nsabimana avec l'accord de J. Habyarimana en personne.

Arrivé dans le Mutara, dans la région nord-est du Rwanda où se déroulaient les combats contre le Front Patriotique Rwandais de F. Rwigema43, D. Nsabimana forma une « promotion » de recrues sur le terrain : c'est cette promotion d'octobre 1990 qui a réussi à repousser - du moins temporairement - les troupes du Front Patriotique Rwandais hors des frontières du pays vers l'Ouganda. Par la suite, le même mouvement rebelle changea de tactique : il abandonna la « guerre classique » pour adopter la « guérilla » de maquis. Finalement, cette « guérilla » devint mixte en combinant « guérilla de ville » et « guérilla de maquis ». Mais, D. Nsabimana et ses « recrues » résistèrent. Tout au plus, P. Kagame et ses guérilleros réussirent à occuper l'usine à thé de Mulindi, dans le nord du Rwanda.

Compte tenu de ses « succès » militaires incontestables, D. Nsabimana devint un véritable « héros national » ! Jadis inconnu du grand public, sa photo était désormais sur la « Une » de tous les quotidiens au Rwanda. De plus, les journalistes se bousculaient pour diffuser ou publier ses interviews !

Un retour à Kigali par la « grande porte » !

La guerre civile d'octobre 1990 aura entraîné des changements politiques au Rwanda. Entre autres ces changements, l'instauration du « multipartisme ». Ainsi, l'armée fut également concernée par certains changements : alors que personne n'avait bénéficié du grade de « Général » depuis l'arrivée au pouvoir de J. Habyarimana en 1973 par un Coup d'État, il devint désormais possible d'accéder à ce grade qui était réservé jadis au seul chef de l'État, J. Habyarimana en personne ! Ainsi, le « nouveau héros » de l'armée régulière, D. Nsabimana, devint Général-Major à son tour !

Lorsque le Général-Major D. Nsabimana fut nommé chef d'État-Major de l'armée par un gouvernement de l'opposition, personne ne contesta. Or, dans la période transitoire entre « guerre et paix » (1992 - 1994), toutes les décisions politiques étaient critiquées ou raillées par les adversaires. Mais, cette fois-ci, un homme faisait l'unanimité quelle que soit l'appartenance politique et/ou idéologique des Rwandais.

Finalement, J. Habyarimana avait réussi à faire émerger un « homme de confiance », une personnalité « au-dessus de la mêlée ». Au sein de l'armée, tout le monde obéissait au Général-Major D. Nsabimana. En même temps, selon les témoignages concordants, celui-ci ne craignait personne et disait tout-haut, même à J. Habyarimana, ce que tout le monde murmurait en cachette ! C'est donc cette indépendance qui a fait de lui un « leader » incontesté même au sein de l'opposition politique.

Par ailleurs, au-delà de sa renommée légendaire de soldat, le Général-Major D. Nsabimana était devenu la véritable « colonne vertébrale » du régime de J. Habyarimana : au sujet de la « guerre des chefs » qui opposait ce dernier au Colonel A. Kanyarengwe en exil - et président de circonstances du Front Patriotique Rwandais à l'époque -, l'émergence d'un officier compétent, en la personne de D. Nsabimana, permettait à J. Habyarimana de marquer des points auprès des Rwandais en général, mais aussi et surtout, auprès des habitants du Murera au nord du pays. Car, si les informations en notre possession sont bonnes, D. Nsabimana serait originaire de la même région natale du « héros mythique » Lukara, tout comme A. Kanyarengwe ! Autrement dit, après l'exil de A. Kanyarengwe, D. Nsabimana avait remplacé celui-ci dans l'imaginaire guerrier des Bakiga. Ce qui réconciliait le Murera et le Bushiru - région natale de J. Habyarimana.

Nous arrivons ici au cœur du problème idéologique parmi les leaders Hutu au Rwanda : comme je l'ai déjà exposé dans mon dernier ouvrage déjà cité Communautarisme et autochtonie - Du cas du Rwanda à l'universel, depuis la nuit des temps, il a toujours existé un pouvoir monarchique des Hutu sous une forme de « coalition » ou fédération des lignages. Ainsi, à la tête du lignage dominant, le chef suprême avait le titre monarchique de Umuhinza. Cependant, entre plusieurs lignages dominants - qui correspondaient aussi à des territoires bien déterminés -, il subsistait des rivalités de prééminence ou de suprématie. C'est ainsi que deux régions se distinguèrent par leur renommée guerrière, à savoir le Murera et le Bushiru au nord et au nord-ouest du Rwanda. Ces deux régions font partie des royaumes des Hutu qui sont restés autonomes jusqu'au début de l'ère coloniale.

D'après différentes sources, il semblerait que le Général-Major D. Nsabimana se soit « invité » à la dernière minute au Sommet régional de Dar es-Salaam le 06 avril 1994. Ce qui est indiscutable, c'est que l'implication d'une partie de l'armée dans les massacres est directement liée à la mort de D. Nsabimana. Comme me l'a confié un témoin bien informé, « certains militaires auraient fermé les yeux sur la mort de J. Habyarimana. Mais, l'assassinat du Général-Major D. Nsabimana, aucun soldat ne pouvait le digérer ». Certes, cela ne justifie en aucun cas la commission de crimes génocidaires et des massacres contre des civils innocents. Cependant, notre réflexion consiste à prendre en compte toutes les hypothèses, sans aucun parti prix, pour essayer de comprendre l'origine de la colère et de la haine qui ont poussé certains Rwandais à massacrer leurs voisins.


2. Une « armée » au sein de l'armée régulière :
La Garde Présidentielle

Avant de présenter certaines observations sur la Garde Présidentielle de J. Habyarimana, revenons en quelques lignes sur les origines du lien indéfectible entre la « personnalité du chef » et la culture sacrificielle de l'armée d'élite au Rwanda :

D’après A. Kagame44, bien avant l'époque coloniale, un monarque de Bunyabungo, [à l’est de la République Démocratique du Congo actuelle], décida d’attaquer le Rwanda. « Sentant la menace », le roi du Rwanda Ndahiro II Cyamatare « décida de mettre son fils, Ndoli, en sûreté (…). Il comprenait que lui-même ne pouvait fuir le pays en un tel moment. Pareil geste aurait passé aux yeux de tous pour une lâcheté. Toutefois, il fit prêter serment à ses Abalyankuna (les très fidèles) de faire monter son fils sur le trône pour le cas où lui-même viendrait à périr (…). Ensuite, il se prépara à l’inéluctable combat (…). Le Rwoga, Tambour-emblématique, tomba aux mains des ennemis. On ne sait ce qu’ils en firent (…). Le pays occupé par l’ennemi resta onze ans sans célébrer la fête des Prémices, autrement dit il fut privé de souverain pendant tout ce laps de temps (…). A la mort de l’envahisseur, les féaux du roi défunt firent revenir en secret Ndoli (le fils qui avait était envoyé en sûreté à l’étranger) et l’intronisèrent (…). C’est au cours de cette période que le roi intronisa un nouveau Tambour-emblématique, le Karinga (Gage d’espérance), destiné à remplacer le Rwoga (…) » qui avait était pris par l’ennemi.

Remarque importante : selon certaines sources historiques, le Tambour-emblématique Karinga était orné de « dépouilles opimes et les parties sexuelles des ennemis vaincus. »45 Plus particulièrement - et surtout d’après la légende communément admise au Rwanda, ces parties sexuelles qui ornaient le Karinga seraient entre autres celles d’anciens roitelets Hutu dont les territoires avaient été annexés par la dynastie royale Tutsi. Cette réalité - ou croyance populaire - aura une importance capitale dans les violences intestines au Rwanda après l’abolition de la monarchie.

La légende du sacrifice inaugural

Nous venons de voir que le roi Ndahiro Cyamatare avait envoyé son fils Ndoli en lieu sûr et que celui-ci a été intronisé après la mort de l’envahisseur.

Comme ses ascendants monarques, le jeune roi qui venait d’introduire un nouveau Tambour-emblématique se mit à l’œuvre pour conquérir de nouveaux territoires ! Pour ce faire, il créa des unités d’élite au sein de l’armée, parmi lesquels les Ibisumizi (lutteurs en corps à corps) et les Ingangururarugo (assaillants d’avant-garde)46. Jusqu’à nos jours, toutes les armées rwandaises ont été organisées autour de ces deux pôles : des « lutteurs » chargés de la protection du monarque, et un corps d’élite pour protéger les frontières du pays. Ce schéma militaire aura des répercussions sur les violences collectives au Rwanda car, la mission de l’armée sera avant tout celle de mourir pour le monarque et/ou celle de le venger !

C’est en effet, selon la légende, les Ibisumizi (lutteurs en corps à corps) qui inaugurèrent le rituel du sacrifice pour le chef - monarque ou dictateur :

Un jour, le jeune monarque - dans ses campagnes guerrières pour agrandir le Rwanda, « tomba dans une embuscade tendue » par ses ennemis. « Il fut blessé d’une flèche barbelée (…). Le souverain mourut (…) des suites de cette blessure. Les hommes de sa compagnie d’élite personnelle, les Ibisumizi, s’entre-tuèrent jusqu’au dernier pour ne pas survivre à leur souverain (…)47. Cette légende fut le début d’autres sacrifices suicidaires, y compris la survenue du génocide au Rwanda qui fut un véritable massacre d'autodestruction d'un peuple.


3. Le 04 avril 1994 : Les signes avant-coureurs

Au sujet de l'attentat du 06 avril 1994, les différents témoignages que nous avons recueillis permettent de nuancer les « thèses officielles » jusqu'ici avancées au sujet du même attentat et le début du génocide au Rwanda.

Le 04 avril 1994, le feu président rwandais J. Habyarimana s'est rendu au Zaïre pour rencontrer le feu président Mobutu. Compte tenu de la situation explosive dans laquelle était plongé le Rwanda depuis la signature des Accords de paix d'Arusha en août 1993, et surtout, étant donné qu'un sommet régional devait avoir lieu le 06 avril 1994, nous pouvons penser que le feu président rwandais n'aurait pas manqué de s'entretenir avec son homologue zaïrois sur la situation politique au Rwanda en général et sur le programme dudit sommet régional qui était en perspective.

Curieusement, le même jour, le chef d'État-Major de l'armée régulière - le Général-Major D. Nsabimana - aurait organisé une rencontre dans laquelle il aurait fait une déclaration tout-à-fait étonnante : selon un témoin, le chef d'État-Major aurait invité certains de ses proches collaborateurs au cafétéria des officiers du Camp Kigali. Et selon le même témoin, « comme d'habitude », il aurait offert un verre à tout le monde. Enfin, le chef d'État-Major aurait sorti un carnet de sa poche et aurait déclaré : « Nous avons des éléments irréfutables qui démontrent l'existence d'un projet d'assassiner le chef de l'État. Nous faisons tout pour empêcher toute tentative de déstabilisation des institutions. Cependant, si jamais il arrivait quoi que ce soit, le plan d'action se trouve dans ce carnet. C'est seulement à moi et à moi seul que chacun de vous devra s'adresser ».

J'ai souhaité connaître l'identité des personnes qui auraient participé à cette rencontre avec le chef d'État-Major, mais je n'ai pas pu aller plus loin ! Par ailleurs, j'ai demandé au témoin si, selon lui, il y aurait un lien de cause à effet entre la supposée « déclaration » du chef d'État-Major et le fait qu'il se soit « invité » à la dernière minute au sommet de Dar es-Salaam du 06 avril 1994. A cette question aussi, le témoin est resté muet !


Chapitre III. LE 06 AVRIL 1994 : « OPÉRATION KIBONUMWE » !
ET DÉBUT DU GÉNOCIDE AU RWANDA

Le soir du 06 avril 1994, vers 20h30 heure de Kigali, l'avion du feu président rwandais J. Habyarimana fut abattu dans le ciel de Kanombe alors qu'il était déjà en phase d'atterrissage.

Depuis cette date, il existe plusieurs thèses au sujet des auteurs de cet attentat. Sans vouloir prendre parti dans ces débats et hypothèses contradictoires, poursuivons notre description des faits à partir de certains témoignages concordants :

1. Le premier témoignage

Monsieur M. avait un logement sur une colline voisine de l'aéroport de Kanombe, à quelques kilomètres de l'aérogare. Situé au deuxième étage de l'immeuble, son logement lui permettait d'observer les avions qui atterrissaient et/ou qui décollaient de l'aéroport de Kanombe. Le soir du 06 avril 1994, il était assis devant sa fenêtre en train de fumer une cigarette lorsque, soudainement, il aurait aperçu une lumière intense dans le ciel suivie d'une explosion. Immédiatement, compte tenu de l'endroit où se situait la lumière et l'explosion dans le ciel, Monsieur M. a pensé que ce serait un accident d'avion. J'ai voulu savoir la suite de ses observations :

Mon interlocuteur : « Maze kubona urumuri rwinshi n'ibishashi, amasasu yaravuze. Cyane cyane, amasasu yumvikanaga muri za kawa zo ku kibuga k'indege. Nta gushidikanya, mbere y'uko mbona ibishashi, abarasaga bari bahageze bategereje ». [« Juste après avoir vu la lumière et l'explosion, des coups de feu ont éclaté. En particulier, les balles fusaient de partout dans le champ de caféiers tout autour de la piste d'atterrissage. Nul doute, avant même l'explosion à laquelle j'ai assisté à distance, les auteurs des coups de feu étaient sur les lieux et attendaient »].

J'ai demandé au témoin de me décrire cette « lumière intense » qu'il affirme avoir vue.

Mon interlocuteur : « Urumuri rw'ari nka kibonumwe48. Ndetse si jye jyenyine warubonye. Mushobora kubaza, muzasanga hari benshi barubonye kandi bumvise n'amasasu ». [« La lumière ressemblait à une étoile filante. D'ailleurs, je ne suis pas le seul à l'avoir vue. Vous pouvez vous renseigner, vous constaterez que beaucoup de gens l'ont vue et ont entendu les coups de feu »].

J'ai demandé à mon interlocuteur de m'indiquer approximativement combien de temps auraient duré les coups de feu qu'il a entendus :

Mon interlocuteur : « Byamaze nk'igice k'isaha ». [« Environ une demi-heure »].

43 Le Général F. Rwigema est le fondateur historique du Front Patriotique Rwandais. En octobre 1990, il a dirigé lui-même les premières attaques contre le Rwanda. Après la mort de F. Rwigema sur le champ de bataille (fin octobre 1990), il a été remplacé par le Major P. Kagame - qui deviendra Général-Major plus tard, puis président du Rwanda après le génocide de 1994 au Rwanda.

44 KAGAME A., Histoire du Rwanda, Leverville (Congo Belge), Éditions de la Bibliothèque de l’Étoile, 1958, pp. 16 - 17.

45 DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, Bruxelles, Éditions Charles Dessart, 1940, p. 46.

46 KAGAME A., Histoire du Rwanda, op. cit., ibid.

47 Ibid.

48 C'est ce témoignage qui m'a amené à donner à l'événement le nom de code fictif de « opération kibonumwe ». Car, en Kinyarwanda, le mot qui désigne une étoile filante est « kibonumwe ».


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