ÉDITIONS UMUSOZO

2. Jabo : l'histoire d'une mésaventure !


C'est plus tard que Jabo, rétroactivement, a compris le contenu de certains détails qu'il avait observés lors du Premier Congrès du MDR :

En effet, l'expatrié vivant au Rwanda lui avait demandé de « résumer » uniquement le contenu des débats qui allaient avoir lieu pendant les travaux dudit congrès. Or dans sa rédaction, Jabo accorda une place importante aux circonstances de l'élection du président du parti MDR. Plus particulièrement, il décrit la manière dont tous les candidats potentiels au poste de président du parti s'étaient désistés pour céder la place au candidat unique F. Twagiramungu ; il souligna le fait que E. Gapyisi était incontestablement le leader le plus influent du parti et le « préféré » de la majorité des militants. Cela compte tenu de ce qu'il avait observé et entendu.

A sa grande surprise, Jabo - qui avait accepté de « rendre service sans aucune contrepartie » -, devint la « bête noire » de l'expatrié qui lui avait demandé ce service ! Dans les jours qui ont suivi le fameux congrès qui nous intéresse, l'expatrié commença la campagne de diffamation contre Jabo, auprès d'amis et connaissances, en le traitant d'« interahamwe » - c'est-à-dire membre de la milice politique du parti MRND de J. Habyarimana !

Étonné et surtout gêné par le traitement diffamatoire dont il faisait désormais l'objet, Jabo décida d'aller se confier à un ami fonctionnaire qui avait une certaine connaissance des milieux politiques à Kigali. La rencontre eu lieu dans un café de la capitale rwandaise. Après avoir raconté sa mésaventure à son interlocuteur bureaucrate, celui-ci lui demanda de ne plus en parler à personne ; le temps de se renseigner sur l'expatrié qui avait demandé à Jabo d'aller couvrir le Premier Congrès du MDR.

Quelques semaines plus tard, le bureaucrate vint voir Jabo et lui communiqua les résultats de ses recherches :

« Ah !!! Jeune-homme, tu es tombé sur du lourd ! E. Gapyisi est présidentiable ! » Jabo ne saisit pas tout de suite le sens de cette déclaration et demanda  ce que cela voulait dire. Son interlocuteur répéta : « J'ai bien dit que E. Gapyisi est présidentiable. Je me suis renseigné, auprès de mes relations, jusqu'à l'État-Major de l'armée. Selon les informations qui m'ont été données, E. Gapyisi est, pour le moment, le seul homme politique qui comprend la nature de la guerre qui est menée contre le Rwanda depuis 1990. Il aurait vécu et travaillé dans différents pays d'Afrique et, pour cela, il connaît mieux que quiconque les rouages de la diplomatie internationale en ce qui concerne les mouvements de déstabilisation des régimes. En particulier, il serait très attentif aux changements qui sont en cours suite à la chute du Mur de Berlin : le conflit armé actuel serait le fruit de la Guerre Froide. De ce point de vue, on comprend mieux pourquoi E. Gapyisi prêche « ni J. Habyarimana, ni l'utilisation de la force pour le renverser ». Et cela ne plairait pas à certaines puissances étrangères ! Donc, ton contact n'aurait pas apprécié tes critiques quant à l'éviction de E. Gapyisi au poste de président du parti MDR. Autrement dit, ton témoignage n'allait pas dans le sens de l'opinion et de l'idéologie à défendre selon certains observateurs Rwandais et/ou étrangers. Quant à la personne qui a remis la carte d'invitation VIP [carte que Jabo avait utilisée pour accéder au lieu du Premier Congrès du MDR], il s'agit ni plus ni moins du représentant politique interne du FPR ! » .

Au début du mois de mai 1993, E. Gapyisi fut assassiné dans des conditions non-élucidées jusqu'à ce jour. Après cet assassinat, Jabo quitta le Rwanda et s'exila à l'étranger.

Le contexte régional

En octobre 1993, après l'assassinat du président Burundais M. Ndadaye, les dirigeants politiques rwandais - mêmes ceux des partis d'opposition - auraient analysé à la loupe tous les éléments de cet événement tragique. Sans aucun doute, les violences qui ont ravagé le Burundi à cette époque préfiguraient déjà ce qui allait se passer au Rwanda quelques mois plus tard. Par ailleurs, les Hutu au pouvoir au Rwanda auraient immédiatement compris que l'assassinat du président burundais n'était pas sans lien direct avec la crise qui couvait au Rwanda depuis 1990.

Quelques semaines avant le début du génocide au Rwanda de 1994, l'héritier historique de la posture de « neutralité »40 de E. Gapyisi, F. Gatabazi, fut aussi assassiné dans des circonstances similaires : les deux hommes furent assassinés en rentrant chez-eux le soir, devant leurs domiciles respectifs.

Dans un premier temps, l'opinion publique avait soupçonné l'entourage du feu président J. Habyarimana d'être derrière ces assassinats d'hommes politiques de l'opposition. Cependant, dès que la masse populaire apprit la mort de J. Habyarimana dans l'attentat dirigé contre son avion, le 06 avril 1994, cet événement créa « l'union sacrée » pour le venger. En même temps, l'attentat contre le président J. Habyarimana aura réveillé toute la colère populaire liée aux assassinats dont E. Gapyisi et F. Gatabazi avaient été victimes : du nord au sud, en passant par l'est et l'ouest du pays, le Rwanda fut ravagé par des crimes génocidaires dirigés contre tous ceux qui étaient soupçonnés d'être des « membres » ou de simples sympathisants du Front Patriotique Rwandais.

Dans le cadre de mes recherches actuelles sur le Rwanda, j'ai tenu à exposer le témoignage ci-dessus de Jabo. Même s'il s'agit d'une histoire « personnelle », elle nous renseigne néanmoins sur trois points importants :

Premièrement, le témoignage de Jabo confirme la présence de différentes influences « invisibles » derrière le conflit armé au Rwanda entre 1990 et 1994. Cela au-delà même des pays limitrophes du Rwanda. Par conséquent, lors de la guerre civile au Rwanda, certains « alliés » supposés du régime avaient en même temps un pied dans le jardin de J. Habyarimana et une jambe à la cour de P. Kagame et son Front Patriotique Rwandais !

Deuxièmement, la mésaventure de Jabo confirme l'existence des courants idéologiques antagonistes à l'intérieur même de chacun des partis politiques qui se disputaient le pouvoir au Rwanda au début des années 90. De ce point de vue, la survenue du génocide en 1994 constitue, du moins en partie, le résultat des forces internes d'autodestruction d'un peuple.

Enfin, compte tenu de l'influence du Front Patriotique Rwandais au sein même des partis politiques de l'opposition, il est difficilement soutenable que ce mouvement armé ait ignoré les conséquences d'une éventuelle déstabilisation du régime en place : seul l'arrêt des combats aux frontières aurait pu permettre d'épargner des vies humaines après l'attentat du 06 avril 1994 contre l'avion de J. Habyarimana. Or, c'est justement après cet attentat que le Front Patriotique Rwandais a généralisé ses attaques jusque dans la capitale rwandaise. D'où une évidente responsabilité historique du Front Patriotique Rwandais : en refusant d'arrêter les hostilités, ce mouvement a condamné les milliers de civiles qui se trouvaient dans des zones contrôlées par un gouvernement « intérimaire » composé des courants idéologiques disparates ! Par conséquent, le Gouvernement Intérimaire partage la responsabilité du génocide au Rwanda avec le Front Patriotique Rwandais et avec la communauté internationale.

Chapitre II. LA PAIX D'ARUSHA : « ACCORDS » DU DÉSACCORD !

Le 15 novembre 1992, lors d'un meeting à Ruhengeri, le feu président rwandais J. Habyarimana a prononcé un discours qui restera mémorable. Plus particulièrement, au sujet des négociations de paix qui avaient lieu à Arusha, J. Habyarimana a exprimé une position tout-à-fait inhabituel en matière de diplomatie :

« Les accords d'Arusha sont un chiffon de papier, ce n'est pas la paix. (…) Ce que nous lui (au ministre Ngulinzira) demandons : il ne doit pas truquer certaines choses et dire qu'en ramenant un chiffon de papier, il ramène la paix »41 !

Curieusement, juste après avoir prononcé ce discours, dans les semaines qui ont suivi, trois événements majeurs ont été constatés, événements qui allaient changer le cours de l'histoire du Rwanda et de la sous-région en général :

Premièrement, les attaques du Front Patriotiques Rwandais ont été signalées loin de ses bases habituelles à partir de l'Ouganda. En effet, cette fois-ci, c'est la frontière de l'est du Rwanda qui fut attaquée : des combats sanglants eurent lieu dans les localités de Mulindi42 et de Nasho, dans le bassin de l'Akagera qui constitue la frontière est avec la Tanzanie.

Deuxièmement, c'est aussi après ce discours surprenant que des avions non-identifiés ont commencé à survoler, très tôt le matin, le pont de Rusumo à la frontière est avec la Tanzanie : ce pont constituait pour le Rwanda le seul accès à l'Océan Indien. Car, la route du nord du pays - qui reliait Kigali au port de Mombassa - avait été fermée suite aux attaques du Front Patriotique Rwandais à partir de l'Ouganda.

Enfin, quelques mois après ce fameux discours de J. Habyarimana à Ruhengeri, le 15 novembre 1992, le Front Patriotique Rwandais a lancé une attaque décisive [en février 1993) qui a radicalisé l'opinion publique : chassés de chez-eux par les combats, mutilés et/ou ayant été témoins de massacres des leurs par le Front Patriotique Rwandais, les « déplacés de guerre » installés à Nyacyonga constitueront désormais l'argument idéologique inattaquable pour les partisans du régime de J. Habyarimana et au-delà.

Par ailleurs, c'est à Ruhengeri, au nord du Rwanda et dans la célèbre région du Murera que J. Habyarimana a prononcé son discours qui retient notre attention : au début du 20ème siècle, c'est dans cette région que le « héros mythique » Lukara a défié les troupes coloniales allemandes. Avec un prince en errance, Ndungutse et, aidé par des guerrier Batwa, Lukara avait réussi à installer son autorité suprême au nez et à la barbe du roi Musinga et de l'autorité coloniale. Finalement, Lukara sera trahi par Ndungutse et le « héros du Murera » sera pendu à Ruhengeri même !

Pour toutes ces raisons, en prononçant son discours le 15 novembre 1992 pour dénoncer la « trahison » supposée de ceux qui négociaient à Arusha, J. Habyarimana préparait déjà l'opinion publique. En d'autres termes, il endossait le « costume héroïque » de Lukara et anticipait l'éventualité d'une « trahison » en déclarant, je cite : « Les Accords d'Arusha sont un chiffon de papier, ce n'est pas la paix (…). » Il va même plus loin, au sujet du ministre B. Ngulinzira qui était à la tête de la délégation rwandaise à Arusha : « il ne doit pas truquer certaines choses et dire qu'en ramenant un chiffon de papier, il ramène la paix ».

Étant donné que ce discours de J. Habyarimana du 15 novembre 1992 a eu lieu deux semaines seulement après le Premier Congrès du MDR, il appert clairement que tous les protagonistes du conflit armé au Rwanda se préparaient déjà à une « bataille décisive » pour le pouvoir : en effet, conformément aux différents témoignages - dont celui de Jabo -, lors du Premier Congrès du MDR, c'est la région du nord du Rwanda qui a largement contribué à écarter les candidats « neutres » idéologiquement lors de l'élection du président du parti. Or, à cette époque, c'est un autre « héros » natif de la même région en exil, A. Kanyarengwe, qui était président de circonstances du Front Patriotique Rwandais. Ainsi, J. Habyarimana répondit en se rendant dans le fief même des « irréductibles » Bakiga  pour endosser le costume historique et héroïque de Lukara !

Lors d'un entretien avec un ancien proche du régime de J. Habyarimana, j'ai voulu savoir ce qui se cacherait derrière les mots très durs de ce dernier dans son discours ci-dessus cité. Voici quelques renseignements que j'ai pu retenir de cet entretien très enrichissant :

Mon interlocuteur : « Mais, voyons ! Officiellement, dans ces Accords, on n'y parlait que du partage du pouvoir. Or, en réalité, le problème principal de ces accords, c'était leur contenu tacite ». J'ai réagit avec étonnement. J'ai alors demandé à mon interlocuteur : mais, ce contenu tacite, de quoi s'agit-il ? Mon interlocuteur répondit : « Ah ! Je vois bien. Vous n'êtes pas au courant ? (...) Le Rwanda devait s'engager à rembourser toutes les dettes contractées par nos adversaires pour financer leurs attaques contre le pays. Qui aurait accepté de payer l'argent utilisé pour massacrer les civiles et chasser de chez-eux des millions de déplacés de guerre ? Donc, ces Accords d'Arusha c'était tout simplement un chiffon de papier ».

Du point de vue historique, j'apprenais quelque chose de nouveau ! J'ai mené une petite enquête et j'ai fini par savoir que des rumeurs circulaient, au niveau de la haute sphère du pouvoir et des partis politiques, au sujet des « dettes de guerre » que le Front Patriotique Rwandais aurait contractées pour mener sa campagne de guerre civile contre le Rwanda. Selon différents témoins, tout le monde se demandait : « qui payera ces milliards de dollars ? »

Nous serions alors en droit de nous demander : y aurait-il, derrière la guerre civile et les crimes génocidaires au Rwanda, des affaires d'argent ?


1. Nouvelles observations sur l'armée nationale

Décidément, il n'y a jamais eu de guerre sans « héros » ! Dans toutes les violences collectives, les peuples « vengent » ou vénèrent leurs « héros » : des héros historiques et/ou mythiques !

Pour mieux comprendre ce qui s'est véritablement passé au Rwanda à partir du 06 avril 1994, je me suis brièvement renseigné sur l'identité des passagers de l'avion présidentiel qui a été la cible de l'attentat à Kanombe. Sans pour autant minimiser la notoriété de chacun de ces passagers, trois noms ont retenu mon attention : les noms des deux présidents rwandais et burundais, puis le nom du chef d'État-Major de l'armée rwandaise à l'époque, le Général-Major D. Nsabimana.

En effet, avant le 06 avril 1994, personne ne pouvait imaginer que la masse populaire se mobiliserait pour « venger » la mort de J. Habyarimana ! Même au sein de l'armée régulière, le dictateur ne faisait plus l'unanimité. Comment expliquer alors le fait que plusieurs unités de l'armée aient participé d'une part aux combats pour défendre ce qui restait du régime de J. Habyarimana, et pour massacrer les populations civiles d'autre part ? A cette question, l'histoire personnelle du Général-Major D. Nsabimana et la renommée militaire de ce dernier offrent un certain nombre d'éléments de compréhension :

40 La posture politique de E. Gapyisi était résumée dans la formule « ni J. Habyarimana, ni le Front Patriotique Rwandais ». Tout en combattant politiquement la dictature du moment, il avait aussi refusé de cautionner l'utilisation de la violence pour obtenir le changement démocratique.

41 Discours de J. Habyarimana du 15 novembre 1992 à Ruhengeri, cité par J. Bertrand in Rwanda Le piège de l'histoire, op. cit., p. 198 (note de bas de page).

42 Mulindi de Nasho, à l'est du Rwanda : cette localité est différente de celle du « quartier général » du Front Patriotique Rwandais, au nord du pays et qui porte le même nom.


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