ÉDITIONS UMUSOZO

Deux déterminations du « sujet du groupe »


« Le sujet du groupe se constitue comme sujet de l'inconscient selon deux déterminations convergentes : la première tient à son assujettissement à l'ensemble (famille, groupes, institution, masses...) (…).

La seconde est tributaire du fonctionnement propre à l'Inconscient dans l'espace intrapsychique ; il s'appuie sur les groupes internes qui tiennent leur formation et leur fonction non seulement de l'incorporation ou l'introjection des objets et des processus constitués dans les liens inter- et trans-subjectifs et que l'identification et l'étayage soumettent à un travail de transformation dans l'appareil psychique, mais aussi des propriétés immédiatement groupales (…). Le sujet du groupe se constitue comme sujet de l'inconscient selon les deux déterminations qui tiennent à son « ouverture » du côté de l'exigence de l'objet, génératrice de discontinuité, et du côté de l'exigence narcissique, génératrice de continuité »26.

R. Kaës poursuit sa réflexion en démontrant que le sujet et le groupe sont inséparables :

« Le groupe précède le sujet du groupe, qui ne peut s'en faire la cause ou l'effet sans s'y aliéner. D'une certaine manière, nous n'avons pas entièrement le choix de ne pas être mis-ensembles dans le groupement, pas plus que nous avons le choix d'avoir ou non un corps : c'est ainsi que nous venons au monde, par le corps et par le groupe, et le monde est corps et groupe. Que le corps ou le groupe soient refusés, c'est au prix de l'abolition de l'espace psychique. Pour le sujet humain le groupe est un objet d'arrière-fond narcissique ; il est aussi une structure d'encadrement de sujet.

Que le groupe et la réalité psychique qui s'y forme et s'y transmet précèdent le sujet, c'est ce que nous lisons dans Totem et tabou lorsque Freud suppose que « la psychologie des masses est plus ancienne que la psychologie individuelle ». La psychologie individuelle est l'émergence du Je dans le décollement des identifications du Moi avec les objets indifférenciés de l'état de masse : en ce sens « la psychologie individuelle est d'abord une psychologie sociale » (Psychologie des foules et analyse du Moi) »27.

Dans la présente recherche, notre réflexion concernera le « sujet du groupe », un « sujet » qui se construit selon différentes « déterminations » selon la synthèse de R. Kaës ci-dessus exposée.

Deuxième partie

LE CAS CLINIQUE :

Kigali - Rwanda, le 06 avril 1994 : « Opération Kibonumwe »28 !

Un peuple pris au « piège de l'histoire »29

Chapitre I. RWANDA : « LES LANGUES SE DÉLIENT » !

Comme je l'ai déjà exposé dans mon dernier ouvrage Communautarisme et autochtonie - Du cas du Rwanda à l'universel30, il existe une attitude tout-à-fait surprenante - de la part de la communauté internationale et de la presse en particulier -, une attitude qui consiste à réduire au silence une partie de la population rwandaise depuis le génocide au Rwanda de 1994 : ceux qui sont considérés comme des « bourreaux » , des « mauvais » et/ou des « méchants », les Hutu en général, n'ont pas le droit de s'exprimer comme le leur autorise le principe fondamental des Droits Humains.

Eh oui ! J'ai oublié : les Hutu auraient le droit de s'exprimer, mais à une condition : leurs « témoignages » ne seraient « recevables » qu'à huis clos ! C'est en tout cas ce qui se passe, depuis le génocide au Rwanda de 1994, lors de certains procès qui sont organisés sans que le peuple rwandais y soit convié.

Précisons que le droit à l'expression ne signifie pas le droit de faire la propagande de la haine ! Ce dont il est question ici, c'est le constat de l'absence de témoignages historiques des Hutu en ce qui concerne la survenue du génocide au Rwanda en 1994. Sur ce point, un adage populaire résumerait mieux la situation : « Malheur aux vaincus » !

Pour ma part, les procès contre des « présumés génocidaires » devraient avoir lieu en public, en présence des rescapés du génocide et de leurs proches, sans oublier le respect du droit de toute personne qui le souhaite de pouvoir y participer. Car, juger des auteurs présumés de « crimes contre l'humanité », c'est de la responsabilité de tout être humain.

Cependant, malgré l'embargo médiatique dont une partie des Rwandais est victime depuis le génocide de 1994, certains Rwandais témoignent et leurs récits nous parviennent. Plus particulièrement, en dépit de la responsabilité historique et incontestable de certains leaders politiques de l'époque, différents témoignages soulèvent d'autres questions sur d'éventuelles responsabilités diplomatiques - sans oublier la responsabilité du Front Patriotique Rwandais qui attaquait le pays à partir de l'étranger.

1. Rwanda, 1990 - 1994 : le piège de la diplomatie31

Ce n'est malheureusement pas un jeu de mots ! Au Rwanda, là où certains chercheurs ont décrit - de manière objective - la guerre civile comme étant le résultat du « piège de l'histoire », nous y observons, avec le recul, une véritable crise génocidaire consécutive à un « piège de la diplomatie ».

Voici le témoignage d'un Rwandais - je le prénomme Jabo - qui a été obligé de quitter sa terre natale un an avant la survenue du génocide de 1994 au Rwanda :

Monsieur Jabo vivait paisiblement au Rwanda et avait une activité professionnelle à Kigali, la capitale du pays.

Un jour, à l'automne 1992, un ami expatrié qui vivait au Rwanda vint le voir et lui dit : « l'ambassade de mon pays s'intéresse au nouveau parti MDR [Mouvement Démocratique Républicain]32 car, c'est sans doute cette formation politique qui pourrait offrir au peuple rwandais une possibilité de changement politique. Seulement, parmi les Rwandais en relation avec l'ambassade, nous n'avons personne de fiable pour aller couvrir les travaux du Premier Congrès du MDR qui aura lieu dans quelques jours. Ainsi, étant donné que l'on m'a confié la mission de trouver quelqu'un, je voudrais vous demander si vous pourriez nous rendre ce service ».

Jabo fut très étonné car, il n'avait jamais participé à une réunion politique et n'avait jamais été en contact avec le monde diplomatique. Mais, son interlocuteur insista : « c'est justement ce fait que vous n'êtes pas quelqu'un de connu qui nous intéresse. Ainsi, vos observations seront neutres et nous permettrons de comprendre les enjeux du programme de cette formation politique historique du Rwanda ».

Jabo, qui n'était pas du tout intéressé par la politique, opposa un nouvel argument : « certes, je voudrais bien vous rendre service. Mais, comment pourrais-je accéder au lieu de réunion ? » Le naïf Rwandais ignorait que son interlocuteur avait déjà pensé à tout à l'avance : « Effectivement, j'ai une solution. Un des membres du Bureau politique provisoire du MDR, Monsieur […], est un ami à moi. Je lui ai demandé une carte d'invitation pour participer au Congrès. Je ne pensais pas qu'il allait pouvoir m'en trouver une ! Il m'a donc promis de m'apporter une carte « VIP » réservée aux membres du « Corps diplomatique » ! Pour cela, non seulement vous aurez accès à la salle de réunion du Congrès, mais aussi, vous serez bien installé pour suivre les travaux dudit congrès ».

Finalement, Jabo accepta de rendre ce service. Cependant, il restait une dernière question concernant le support à utiliser pour rendre compte des travaux dudit congrès du MDR. Jabo demanda à nouveau : « Auriez-vous un appareil pour enregistrer ? D'ailleurs, je ne sais pas si ce sera autorisé ». Son interlocuteur répondit : « Ah surtout pas ! Il ne faudrait pas attirer l'attention ! Nous avons besoin d'un compte-rendu sous forme de résumé. Inutile d'enregistrer. Vous nous transmettrez le résumé, sur quelques pages. Cependant, il faudra bien noter l'essentiel des débats qui auront lieu. Pas de commentaires personnels, même au cas où vous ne seriez pas d'accord avec tel ou tel point ».

Quelques jours après cet échange, l'expatrié vint voir Jabo et lui remit la « carte d'invitation VIP » réservée membres du Corps diplomatique à Kigali à l'époque des faits. Et le « Jour J », le Rwandais se rendit au siège du « Conseil National pour le Développement » (CND)33 à Kimihurura : c'est dans la grande salle de ce bâtiment public que les membres du MDR s'étaient donnés rendez-vous pour le « Premier Congrès » de leur formation politique.

Le « Premier Congrès », selon le récit de Jabo

Depuis le rond-point de Kimihurura jusqu'à l'entrée du palais du Conseil National pour le Développement, les militants du parti MDR avaient fait une « haie d'honneur » pour accueillir les invités. Notre Rwandais, qui n'était pas habitué à ce genre d'événement, fut obligé de vaincre sa timidité et sa peur pour ne pas attirer l'attention des curieux ! Arborant sur sa veste « l'invitation miracle », il accéda sans difficulté à la salle de réunion où allait se dérouler le congrès. Comme le lui avait annoncé l'expatrié, Jabo fut installé à quelques mètres de la grande scène, juste devant les membres du Bureau politique provisoire du parti MDR.

Dans mon ouvrage « Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales »34, j'ai déjà présenté une partie du récit qui m'a été communiqué par Jabo au sujet du « Premier Congrès » du parti politique MDR. Pour cela, dans la présente recherche, nous allons nous intéresser essentiellement aux observations relatives à l'ambiance et aux détails dudit « Premier Congrès » du parti MDR en 1992. Car, ces « détails » permettent de comprendre le caractère décisif de ce congrès quant à la suite des événements historiques qui allaient faire basculer tout le pays dans la violence collective :

Comme je l'ai déjà indiqué dans mon ouvrage « Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales » déjà cité, selon le récit de plusieurs témoins, deux éléments majeurs auraient été au programme du Premier Congrès du parti MDR : « la discussion et l'adoption des statuts du parti, puis, l'élection du Bureau Politique »35. Cela en remplacement du « Bureau provisoire » qui dirigeait le MDR depuis la légalisation du multipartisme au début des années 90. Intéressons-nous maintenant sur quelques « détails » qui, nécessairement, allaient changer l'histoire du Rwanda :

Dans la matinée, les délégations du parti présents au Congrès discutèrent et adoptèrent les statuts de leur mouvement politique. Dans l'après-midi, ce fut la cérémonie de l'élection du Bureau Directeur du parti. Mais, cette élection aura été, d'après les différents témoins, un véritable « bourrage d'urnes » pour un parti politique qui se voulait exemplaire !

Selon le témoignage de Jabo en particulier, « tout s'est joué pendant la pause de midi ». En effet, après les débats sur les statuts du parti politique, il y aurait eu un moment de « pause déjeuner ». Jabo profita de cette occasion pour se promener dans la salle mythique où, d'ordinaire, les députés de la Nation se réunissaient. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas le Rwanda et sa culture, je me permets de préciser que le titre de « député » au Rwanda est entouré de représentations de « toute-puissance » !

Une rencontre inattendue !

Alors qu'il déambulait dans la grande salle du palais des députés, Jabo entendit une voix qui l'appelait de loin, parmi les participants venus de différentes régions du Rwanda ! Pour un « invité » qui se voulait « discret » et « inconnu » dans ces circonstances, cette voix fit battre son cœur avant de se rassurer : en se retournant, Jabo aperçut le visage d'une « vieille connaissance », un ancien camarade de classe au lycée. Vêtu de costume noir et de cravate, l'ancien copain d'école était désormais devenu un véritable « tribun » au sein du parti politique historique du Rwanda ! Sans hésiter, les deux hommes traversèrent les marches de la salle pour se rencontrer au milieu ; ce fut le moment de longues salutations à la rwandaise ! Mais, après ce moment de retrouvailles, il y eut un grand silence : chacun des deux hommes se demandait ce que l'autre faisait dans ce Premier Congrès du MDR ! Finalement, ce fut Jabo qui posa la question le premier. Son vieux camarade répondit : « tu vois, je suis devenu militant car, il faut que les choses changent et vite ! » Mais cette phrase étonna quelque peu Jabo : son vieil ami était originaire du Nord, dans la région des « privilégiés » du régime depuis le coup d'État de 1973. Pour cela, il était très étonnant pour Jabo d'entendre son camarade exprimer ce désir de « changement politique », un changement immédiat ! Jabo posa alors la question : « au fait, je croyais que tu étais plutôt militant naturel du MRND [le parti politique de J. Habyarimana] ! Le camarade répondit : « Ah non ! Tu te trompes sur ma personne. Dans ma famille, voire même dans toute ma commune d'origine, personne n'a jamais soutenu ce régime de profiteurs ! »

En effet, l'ancien camarade de Jabo était natif de la région de Ruhengeri - comme par hasard, dans le fief du « héros mythique du Murera », Lukara ; mais aussi et surtout, un certain A. Kanyarengwe était originaire de la même région ! Exilé politique en Tanzanie depuis le début des années 80, A. Kanyarengwe était devenu le « président de circonstances » du Front Patriotique Rwandais. Ainsi, ce n'était pas étonnant que la population de cette région du nord du Rwanda se distingue politiquement, prenne ses distances par rapport au régime de l'époque, pour mieux peser sur l'avenir du pays. Cela compte tenu de la nouvelle configuration politique du moment. Notons que le rétablissement du multipartisme [qui avait été aboli après le coup d'État de 1973] constituait, en 1992, la conséquence directe de la guerre civile déclenchée par le Front Patriotique Rwandais en octobre 1990. Ainsi, tous les prétendants aux futurs postes de responsabilités s'inscrivaient dans des partis politiques !

A propos de l'attitude du Front Patriotique Rwandais vis-à-avis du multipartisme au Rwanda, J. Bertrand souligne un point très important :

« Les réactions officielles du FPR sont des plus laconiques : un communiqué de presse enregistre la création des partis mais ne leur confère qu'un pouvoir limité pour lutter contre le régime. La vision du FPR de ces nouvelles organisations et de leur action potentielle reste longtemps floue. Par ailleurs, la libéralisation des partis ne peut qu'affaiblir les arguments du FPR sur l'oppression et la dictature imposées par le régime Habyarimana. Les réactions restent donc prudentes et les partis sont englobés indistinctement dans les forces d'opposition.

On peut par ailleurs comparer l'attitude du FPR à l'égard des nouveaux partis à celle qu'adopte la National Revolutionnary Army (NRA) de Yoweri Museveni lors de sa prise de pouvoir en 1986. Le nouveau régime ougandais refuse le multipartisme et les anciens partis sont interdits sous prétexte d'éviter le retour de luttes factionnelles à soubassement ethnique, religieux ou régional. Ils sont remplacés dans tout le territoire par des « conseils de résistance », comités créés dans les zones libérées pour appuyer les guérilleros, assurer l'ordre public et jouer le rôle d'une administration civile. Après 1986, ces conseils sont mis en place dans tout le pays et on légifère pour déterminer leurs compétences et leurs obligations.

L'attitude du FPR à l'égard des nouveaux partis rwandais s'inspire probablement de cette position de la NRA. D'autant que dans une idéologie qui se dit progressiste s'exprime largement la tendance à vouloir faire table rase du passé. Or, dans cette perspective, le MDR tient une position particulière puisqu'il est le seul parti à faire explicitement référence au passé, référence dont (…) la dimension ethnique n'est pas absente. Il reste difficile de dire s'il privilégie le MDR ou le Parmehutu lorsqu'il considère le MDR rénové »36.

Quant au feu président rwandais J. Habyarimana et son parti politique le MRND, selon J. Bertrand, leur « réaction (…) au lancement des nouveaux partis se traduit d'abord par la volonté de resserrer les rangs au sein de sa propre formation, de répondre aux attaques et de se donner une nouvelle image. (…) En effet, on remarque que le président Habyarimana reste très impliqué dans la vie et la survie de son parti. Il ne s'agit en aucun cas pour lui d'adopter une politique « hors de la mêlée », du moins dans l'immédiat. Lorsqu'est décidée la tenue d'un Congrès extraordinaire du MRND afin de procéder à sa rénovation, il paraît certain que le Président restera chef du parti (…).

Le MRND a été créé en 1975, deux ans après le coup d'État de juillet 1973 qui avait donné naissance au « Comité Pour la Paix et l'Unité Nationale ». Le MRND est l'institutionnalisation de ce Comité ; il reprend les mêmes thèmes de paix et d'unité, auxquels est ajouté l'objectif du développement, qui deviennent dans la liturgie du parti les acquis de la « Révolution morale de 1973 ». Il est intéressant de noter le parallèle théorique qui est établi entre 1973 et 1959, qui permet de recouvrir le coup d'État de 1973 d'un voile politiquement positif et de transformer une rupture en continuité : continuité dans le respect des acquis de la Révolution de 1959, pervertis et trahis par les dignitaires de la Première République. La Révolution morale consiste donc à punir les coupables et mettre en sourdine tout ce qui pourrait ressembler à de l'ethnisme »37.

Par ailleurs, comme le souligne J. Bertrand dans son ouvrage qui nous sert de référence, « l'attitude du pouvoir à l'égard des changements politiques semble (…) être une adhésion formelle, pressions des pays occidentaux obligent. Mais cette adhésion dans la forme a pour contrepartie un développement des blocages par des voies violentes. Toute une série d'actions d'intimidation et de représailles orchestrées par un pouvoir parallèle à l'État agissant sur les ordres de l'Akazu et du Président entrave le processus d'ouverture et les activités des nouveaux partis politiques »38.

Les observations ci-dessus exposées sont d'une importance capitale pour comprendre les enjeux multiples du fameux Premier Congrès du MDR « rénové ». Nous reviendrons sur ces différents enjeux dans les chapitres qui suivent. Pour le moment, poursuivons la présentation du récit de Jabo concernant ledit Premier Congrès du MDR :

Après le bref échange avec son ancien camarade de lycée, Jabo fut invité par ce dernier à se joindre à eux, c'est-à-dire aux autres militants venus du Nord. Après un moment d'hésitation, Jabo accepta d'aller saluer ceux qui étaient venus avec son vieil ami d'école. En descendant les marches, Jabo s'aperçut que son camarade regardait attentivement « l'invitation VIP » qu'il arborait sur sa veste !

Au début de l'après-midi, beaucoup de places réservées aux « VIP » étaient vides. Ainsi, sans rien dire à son camarade, Jabo proposa à tout le groupe de s'avancer pour s'approcher de la scène où étaient installés ceux qui dirigeaient les travaux du congrès : cela allait faciliter à nouveau son travail d'« observateur » en mission !

La surprise !

Dès que fut venu le moment de présenter les candidats aux différents postes du futur Bureau Politique du parti, il y eu une vague de murmures au sein de plusieurs délégations qui représentaient toutes les régions du Rwanda. Puis, la surprise fut le désistement de presque tous les candidats au poste de « président » du parti MDR : le plus attendu, c'était E. Gapyisi. Selon le témoignage de Jabo, « tout le monde l'attendait. D'ailleurs, le désistement des autres candidats potentiels n'a suscité aucune réaction dans la salle. Mais, lorsque E. Gapyisi déclara qu'il se désistait pour des raisons d'unité dans le parti, la salle fut envahie par des cris dont les auteurs exprimaient des sentiments opposés : pour la majorité des militants, en particulier ceux du Sud, de l'Est et de la ville de Kigali, ce fut une grande déception. D'après leur réaction, ils étaient venus pour élire E. Gapyisi comme président du parti MDR. En revanche, les cris de joie venaient essentiellement du groupe où je me trouvais, à savoir la délégation du Nord ».

De surprise en surprise, Jabo n'en revenait pas : lorsque presque tous les candidats eurent fini leur « numéro » de désistement, entra alors en scène le seul candidat qui restait, Monsieur F. Twagiramungu [alias « Rukokoma » : à l'époque des faits, il revendiquait la tenue d'une Conférence Nationale au Rwanda dont la traduction littérale en Kinyarwanda est « rukokoma »].

Curieusement, selon le récit de Jabo, seuls la délégation du Nord et quelques partisans [en majorité les membres de la Jeunesse Démocratique Républicaine (JDR), la branche « jeunes » du MDR auprès de laquelle F. Twagiramungu était très populaire] applaudirent la candidature de F. Twagiramungu alors que le reste de la salle exprimait son mécontentement. Finalement, F. Twagiramungu fut élu en tant que « candidat unique » à la présidence du parti MDR39 !

Au-delà de cet épisode qui trahissait clairement le fonctionnement monarchique et/ou dictatorial d'un parti qui se voulait exemplaire en matière de démocratie, Jabo aura noté un autre élément qui nous intéresse aujourd'hui avec le recul : pendant toute la journée, les membres du Gouvernement - du moins ceux que Jabo pouvait reconnaître - n'étaient pas présents dans la salle. Or, c'est le parti MDR qui était aux affaires ! Selon le témoignage de Jabo, c'est seulement à la fin du congrès, vers 17h00, qu'il a aperçu (dans la cour du palais des députés) certains ministres du Gouvernement dirigé à l'époque par D. Nsengiyaremye. Ces ministres seraient venus, à la fin du congrès, pour participer à une réception de clôture de la journée. La réception en question a eu lieu dans l'un des derniers étages du palais des députés. Entre autres ces ministres, le témoin a pu reconnaître Mme A. Uwiringiyimana - ministre de l'éducation nationale à l'époque, et B. Ngulinzira qui était ministre des Affaires Étrangères. Ces deux « poids lourds » du Gouvernement se retrouveront plus tard dans un nouveau Gouvernement dirigé par Mme A. Uwiringiyimana en tant que premier ministre, tandis que B. Ngulinzira avait conservé son poste. Par ailleurs, ces deux figures du parti MDR seront parmi les premières personnalités de l'opposition à être victimes du génocide au Rwanda en 1994.

26 Ibid.

27 Ibid.

28 Kibonumwe : littéralement, ce mot composé de la langue Kinyarwanda signifie « ce qui ne peut être vu que par un seul témoin ». Ainsi, dans le langage courant et du point de vue métaphorique, « kibonumwe » signifie « étoile filante ».

29 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, Paris, Karthala, 2000.

30 SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie - Du cas du Rwanda à l'universel, Paris, Umusozo, 2013.

31 Référence au « piège de l'histoire » au Rwanda selon l'ouvrage de J. BERTRAND déjà cité.

32 Dans mes précédents travaux de recherche, j'ai présentés les principaux partis politiques qui se disputaient le pouvoir au Rwanda avant et pendant le génocide de 1994.

33 Assemblée Nationale.

34 SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Umusozo, 2012.

35 Dans mon ouvrage cité précédemment, je présente un résumé détaillé sur l'événement.

36 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, op. cit., pp. 120 - 121.

37 Ibid., pp. 121 - 122.

38 Ibid., p. 129.

39 Selon J. Bertrand, à l'époque des faits, « on assiste (…) à une montée des tensions et à un creusement des divergences au sein du MDR. La tenue du premier congrès national a été retardée à plusieurs reprises et le combat des chefs est évidemment au centre des débats. (…) Il semble que jusqu'au bout Nsengiyaremye ait voulu cumuler les fonctions de Premier ministre et de chef de parti ; en deuxième ligne, Twagiramungu et Gapyisi se retrouvent rivaux, Murego et Kambanda sont juste derrière. Après désistement de Nsengiyaremye peu soutenu car les membres du parti voient d'un mauvais œil un tel cumul de fonctions, et de Gapyisi, Twagiramungu est élu chef du parti ». L'auteur ajoute une note de bas de page qui confirme les observations de notre témoins, Jabo : « Il semble, en fin de compte, qu'avant même l'élection des tractations avais permis à Twagiramungu de se retrouver candidat unique au poste de président du parti » (cf. BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, op. cit., pp. 208 - 209).


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