ÉDITIONS UMUSOZO

3. Suggestion


En psychologie, la suggestion est un « processus d'influence sociale par lequel l'intention d'autrui provoque de manière immédiate l'accomplissement chez le sujet. Le caractère immédiat signifie que la transmission ne se réalise pas par un processus d'argumentation ou d'apprentissage, mais résulte d'une identification immédiate à la croyance ou à la réalisation du désir d'autrui. Le pouvoir de suggestion tient à des facteurs sociaux et circonstanciels. (…) La suggestion joue un rôle important dans certaines circonstances de la vie sociale, en particulier quand elle s'exerce sur des groupes14 ».

Une autre définition va plus loin et prend en compte l'apport de la psychanalyse :

Suggestion : « Terme désignant un moyen psychologique de convaincre un individu que ses croyances, ses opinions ou ses sensations sont fausses et qu'à l'inverse celles qui lui sont proposées sont vraies.

Dans l'histoire de la psychiatrie dynamique, on donne le nom de suggestion à une technique psychique (…) reposant sur l'idée qu'une personne peut, par la parole, en influencer une autre et modifier ainsi son état affectif. C'est en abandonnant la suggestion pour la catharsis que Sigmund Freud invente la psychanalyse »15.

(...)

Chapitre II. NOTRE APPROCHE SPÉCIFIQUE

Conformément aux données exposées dans la partie précédente, la suggestion - en tant que théorie mais aussi comme modalité de prise en charge clinique - pose un certain nombre de questions :

D'une part, comme le fait remarquer S. Freud, la suggestion s'intéresse au symptôme mais ne cherche pas à en expliquer la cause. D'autre part, du point de vue clinique, la suggestion hypnotique ne prend pas en compte la problématique du transfert. Ce sont là les deux points majeurs de divergence entre la suggestion de H. Bernheim et la psychanalyse de S. Freud.

Cependant, malgré les remarques justifiées de S. Freud vis-à-vis de la suggestion, comme nous le verrons plus loin, il existe un point fondamental qui fait de la suggestion une méthode scientifique incontournable : la méthode descriptive du symptôme et des phénomènes psychiques qui vont avec.

Ainsi, notre point de vue se fonde sur trois observations importantes :

La première observationconcerne la définition que H. Bernheim donne aux concepts de « suggestion » et « autosuggestion » : contrairement au point de vue de S. Freud - et de certains autres auteurs que nous avons déjà cités -, H. Bernheim ne limite pas sa théorie aux seuls phénomènes hypnotiques :

Définition : Selon H. Bernheim, « la suggestibilité, c'est l'aptitude du cerveau à recevoir ou évoquer des idées et sa tendance à les réaliser, à les transformer en actes »16.

L'auteur précise sa définition de la « suggestion » en donnant des exemples précis :

« Un cerveau comateux n'est pas suggestible parce qu'il n'a pas d'idées. Un cerveau d'idiot est peu suggestible parce qu'il a peu d'idées. Toute idée, qu'elle soit communiquée par la parole, par la lecture, par une impression sensorielle, sensitive, viscérale, émotive, qu'elle soit évoquée par le cerveau, est en réalité une suggestion. La parole est une suggestion par voie auditive, la lecture est une suggestion par voie visuelle, une odeur désagréable qui fait fuir est une suggestion par voie olfactive, un goût répugnant qui fait rejeter un aliment est une suggestion par voie gustative, une émotion agréable qui réjouit l'âme est une suggestion par voie émotive, une caresse significative est une suggestion tactile, une sensation de faim qui donne l'idée de manger, voilà une suggestion d'origine viscérale. Toute impression transférée au centre psychique, devient une idée, devient une suggestion ». H. Bernheim conclut : « Tout phénomène de conscience est une suggestion »17.

Par ailleurs, l'auteur précise :

« L'auto-suggestion n'est pas, comme on le croit, une suggestion qu'on se donne volontairement à soi-même, mais une suggestion née spontanément chez quelqu'un, en dehors de toute influence étrangère appréciable. Telles sont les suggestions que déterminent les sensations internes, une douleur précordiale qui donne l'idée d'un anévrysme, une céphalée qui donne l'idée d'une méningite, une faiblesse de jambes qui donne l'idée de myélite ; la plupart des conceptions hypochondriaques sont de l'auto-suggestion greffée sur des sensations réelles »18.

La deuxième observation sur la richesse de la théorie de H. Bernheim s'inscrit dans la continuité des remarques qui ont été formulées par la phénoménologie vis-à-vis des « philosophies du sujet ». En effet, en ne s'intéressant qu'au symptôme tel qu'il se manifeste, la suggestion applique une méthode descriptive qui est aussi celle de la phénoménologie : « science descriptive des essences »19 ; une « méthode philosophique qui cherche à revenir « aux choses mêmes » et à les décrire telles qu'elles apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir constitué ».20.

M. Heidegger va plus loin. Comme nous l'avons déjà exposé, chez ce philosophe, « la critique du sujet se présente comme la dénonciation d'une illusion. L'illusion consiste à supposer une unité, une identité et une continuité temporelle là où il n'y a que multiplicité, singularité composite, changement perpétuel, fragmentation même, dans l'éternel flux du temps. Et de supposer maîtrise et autonomie là où il n'y a que perplexité, questionnement, indécision, submersion par des effets qui échappent à la représentation, sujétion à des lignes d'autorité qui supposent l'adhésion irraisonnée. Le je transcendantal serait une fiction, habillée des attributs positifs supposés au moi empirique, à la personne humaine »21.

La troisième observation, c'est celle de la confirmation des concepts de « suggestion » et d' « autosuggestion », dans le champ psychanalytique, par l'une des références incontournables de la théorie et de la clinique d'orientation analytique : je cite S. Ferenczi. Il s'agit ici d'un élément fondamental compte tenu du fait que cet auteur utilise les concepts de « suggestion » et d'« autosuggestion » dans le champ clinique de l'hypnose à la lumière de la psychanalyse :

En effet, selon S. Ferenczi, dans l’hypnose et la suggestion, ce n’est pas « l’hypnotiseur » ou « le suggestionneur » qui joue le rôle principal : c’est plutôt celui qui fait l’objet de ces processus qui est l’acteur principal : l’hypnose et la suggestion se produisent dans des conditions biens déterminées et variables selon les individus. Auto-suggestion et auto-hypnose sont donc à comprendre comme étant des prédispositions psychiques individuelles à être suggestionné ou hypnotisé. Mais, S. Ferenczi souligne que, même si le rôle de l’expérimentateur est secondaire, les conditions de l’élaboration intrapsychique de son influence restent obscures.

Ainsi, pour S. Ferenczi, seul l’investigation psychanalytique des névroses initiée par S. Freud a permis de connaître, de manière approfondie, ces processus psychiques dont il est question dans l’hypnose et la suggestion :

Premièrement, l’hypnotiseur accomplit un effort inutile lorsqu’il tente de provoquer « l’état de dissociation » car, non seulement il n’en a pas le moyen, mais aussi et surtout, « les diverses couches du psychisme - localisation et mécanisme selon Freud - sont déjà dissociés chez le sujet éveillé ».

Deuxièmement, la découverte de l’Inconscient est élément nouveau : en plus de ce qui vient d’être dit ci-dessus, S. Ferenczi souligne l’apport des données inattendues par la psychanalyse : le contenu des complexes de représentations et l’orientation des affects présents dans l’hypnose et la suggestion a comme siège l’ Inconscient. C’est dans l’ Inconscient que sont entassés tous « les instincts refoulés au cours du développement culturel ». Puis, à partir de l’Inconscient, les affects « insatisfaits et avides d’excitation » recherchent toujours la moindre occasion d’un transfert sur des personnes ou des objets du monde extérieur, pour les « introjecter ».

Cet apport de la psychanalyse permet de comprendre que, dans l’hypnose et la suggestion, ce sont les forces psychiques inconscientes du sujet (…) « qui représentent l’élément actif. L’hypnotiseur, au lieu d’être tout puissant, il est réduit à l’objet que le médium utilise ou rejette selon les besoins du moment »22.

Pour toutes ces raisons, selon S. Ferenczi, la « suggestion » est en réalité une « autosuggestion ».

1. Autosuggestion

Conformément au contenu du paragraphe précédent, la constitution des foules relève non seulement des « liens sentimentaux » comme l'a démontré S. Freud, mais aussi des représentations archaïques des toutes premières étapes de la vie. Là-dessus, le cas du Rwanda constitue un exemple parfait : lorsque certains Rwandais désignent le président comme « Umubyeyi » [le père], ils désignent un « parent » de qui ils doivent la vie - comme un « père » biologique !

Dans cette perspective, ce qui compte ce n'est plus « l'idée suggérée » mais plutôt ce que le sujet « suggestionné » en fait. Autrement dit, le rôle du « suggestionneur » est relatif ; ce qui compte c'est l'attitude et la posture - « suggestibilité » - du sujet suggestionné. Encore une fois, sur ce point, c'est le cas du Rwanda qui nous servira de terrain d'observation. En effet, le « suggestionneur » peut disparaître mais, le sujet « suggestionné » pourrait continuer à s'« auto-suggestionner » jusqu'au passage à l'acte !

Observations complémentaires à partir de la théorie freudienne

S. Freud a formulé deux observations qui confortent la conclusion de S. Ferenczi à propos de la théorie sur l'autosuggestion de H. Bernheim :

D'une part, selon S. Freud, H. Bernheim regroupe les deux phénomènes hypnotiques23 (somnambulisme et hystérie) sous le terme de suggestion ; quoique la deuxième forme - l’hystérie - prend l’appellation d’autosuggestion. Celle-ci « constitue pour S. Freud le phénomène essentiel de l’hypnose »24.

D'autre part, Pour S. Freud, c’est la libido qui permet de rendre compte des états dits « hypnoïdes » dont relève l’autosuggestion dans l’hypnose et l’état amoureux. Ainsi, l’hypnose et l’état amoureux sont avant tout liés aux prédispositions psychiques ou auto-suggestion du sujet. L’influence ou la suggestion externe de l’hypnotiseur ou de l’objet aimé ne fait que réveiller les attentes psychiques du sujet hypnotisé ou amoureux.

Car, la suggestion est possible, pour la plupart du temps, là où les portes s’ouvraient déjà à l’auto-suggestion. Par conséquent, l’auto-suggestion « contient un facteur objectif indépendant de la volonté du médecin ». C’est l’autosuggestion qui caractérise l’hystérie, conclut S. Freud. Ainsi, la nature des autosuggestions c’est « l’éveil réciproque des états psychiques en accord avec les lois d’associations (...) ».

Conclusion : là où H. Bernheim a observé la « suggestion », nous constatons plutôt l'existence des prédispositions à une « autosuggestion ».

2. Le « sujet » de la psychanalyse

A partir du matériel jusqu'ici rassemblé, nous nous référons à une autre figure majeure de la psychanalyse pour formuler la synthèse de notre démarche : dans la présente recherche, notre réflexion concerne le « sujet du groupe », tout simplement. En effet, la synthèse de R. Kaës englobe toutes les dimensions subjectives de l'individu au sein du groupe, plus particulièrement en situation de violence collective :

« La psychanalyse freudienne soutient une conception intersubjective du sujet de l'inconscient. Elle requiert l'intersubjectivité comme une condition constitutive de la vie psychique humaine. Elle la requiert de deux côtés, sans que l'on puisse décider lequel est prévalent sur l'autre. Du côté de la détermination intrapsychique, et l'on supposera que l'altérité est l'effet de la division du sujet de l'Inconscient ; du côté de la précession de l'ensemble qui, dès avant la naissance à la vie psychique l'a déjà constitué comme un Autre : Objet, modèle, soutien, héritier, et le constituera - ou non - comme un sujet du groupe.

La conception que je propose ne peut donc être opposée à l'exigence que s'est initialement assignée la psychanalyse de traiter la vie psychique du sujet considéré dans sa singularité à partir de ses seules déterminations internes. Le sujet auquel elle a affaire n'est pas le sujet social, mais le sujet de l'inconscient (…) »25.

14 WIDLÖCHER D., article « Suggestion », in DORON R. et PAROT F. (sous la direction de), Dictionnaire de psychologie, Paris, PUF, 1992, pp. 656 - 657.

15 ROUDINESCO E. et PLON M., (1997), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2011, p. 1505.

16 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 18.

17 Ibid., pp. 18 - 19.

18 Ibid.

19 Dictionnaire Hachette Encyclopédique, Paris, 1998, p. 923.

20 Ibid., p. 1440.

21 SINACEUR H., article « Sujet », in BLAY M. (sou la direction de), Grand Dictionnaire de la Philosophie, op. cit., p. 995 - 996.

22 FERENCZI S., (1909), texte « Transfert et introjection », in Psychanalyse I, Œuvres complètes 1908 - 1912, Paris, Payot, 1968, pp. 107 - 125.

23Hypnose: selon S. Freud, dans l’état amoureux comme dans l’hypnose, il y a « même soumission humble, même docilité, même absence de critique envers l’hypnotiseur comme envers l’objet aimé. » L’hypnotiseur prend place de l’idéal du moi. Mais, si l’hypnose peut expliquer l’état amoureux, l’inverse n’est pas vrai. Cela parce que dans l’hypnose, « les rapports sont plus nets et plus intenses ». Une autre différence est que « la relation hypnotique est un abandon amoureux illimité » par lequel la relation sexuelle est exclue. Tandis que dans l’état amoureux, la relation sexuelle est seulement « repoussée » mais reste possible ultérieurement. » Pour S. Freud, « la relation hypnotique est une formation en foule à deux ». En fait, l’hypnose résume la relation entre l’individu de la foule et le meneur. Cependant, la limitation du nombre écarte l’hypnose de la foule, de même que « le manque de tendances strictement sexuelles » la sépare de l’état amoureux. Ainsi, l’hypnose se situe entre la foule et l’état amoureux. (Cf. FREUD S., (1921), texte «  Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de Psychanalyse, op. cit.,, ibid).

24 Chez l’hystérique, dit Freud, le symptôme « se fonde sur un fantasme et non sur la répétition d’une expérience réellement vécue, une conscience obsessionnelle de culpabilité sur l’existence d’un mauvais dessein qui n’est jamais arrivé à exécution. » D’où le rapprochement entre l’hystérie, le rêve, l’hypnose et l’activité psychique des foules : dans tous ces états, « l’épreuve de réalité disparaît face à l’intensité des motions de désir investies affectivement ». (Cf. Ibid., p. 136 - 137).

25 KAËS R., Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod, 1993, pp. 283 - 286.

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