ÉDITIONS UMUSOZO
 Chapitre V. DE LA SUGGESTION À L'AUTOSUGGESTION


1. Suggestion, autosuggestion et singularité

Malgré le fait que la suggestion est un phénomène commun à tous les humains, H. Bernheim apporte une autre précision qui ne manque pas d'intérêt pour faire avancer notre réflexion à nous :

« Chaque cerveau (…) interprète l'impression à sa façon. Car la suggestion n'est pas un simple fait passif, une simple image psychique déposée dans le cerveau. La vue d'un bel objet provoque chez les uns de l'indifférence, chez les autres de l'admiration, chez le troisième le désir de l'acheter, chez tel l'idée de le voler, chez tel l'idée de se l'approprier par des voies détournées, de façon à ne pas se compromettre. En toute circonstance le cerveau psychique intervient activement, chacun suivant son individualité, pour transformer l'impression en idée, et pour élaborer celle-ci : chaque idée suggère d'autres idées, et ces idées se transforment elles-mêmes en sensations, émotions, images diverses : cette association d'idées, de sensations, d'images aboutit à une synthèse suggestive que chaque individualité réalise à sa façon »67.

La démonstration ci-dessus présentée nous montre comment à partir d'une idéologie « suggestive », les sujets arrivent à reconstruire leurs propres idées - selon l'histoire individuelle - et décident eux-mêmes de l'attitude et/ou de la suite à donner à la « suggestion » initiale reçue de la part d'autrui.

Ainsi, lors des violences collectives, les crimes de masse relèveraient non pas de la « suggestion » directe du meneur, mais plutôt de l'« autosuggestion » individuelle après-coup.

A partir de la théorie de R. Kaës, voici quelques observations complémentaires sur le processus d'identification par lequel le sujet se structure au sein du groupe :

La fonction identificatoire de l'idéologie68

« Pour se construire, un groupe requiert la mise en œuvre efficace de deux types d'organisateurs : les organisateurs intragroupaux issus des formations psychiques groupales inconscientes, d'une part ; les organisateurs intergroupaux, d'autre part, et ce sont les mythes, les idéologies et les utopies. Ces organisateurs articulent l'intrapsychique et le sociétal.

(...)

Illusion, hallucination et suggestion69

Selon H. Bernheim, « la suggestion peut provoquer les aberrations sensorielles ; c'est-à-dire des illusions et des hallucinations. Ces phénomènes n'ont rien d'extraordinaire, puisqu'ils se produisent spontanément dans le sommeil, et même à l'état de veille chez nous tous, quand, repliés sur nous-mêmes, distraits du monde extérieur, étrangers à ce qui se passe autour de nous, concentrés sur nos pensées, nous voyons les personnes auxquelles nous pensons, les objets, (...) nous rêvons une vie intérieure que nos sens extériorisent comme une réalité ; et si un ami nous interpelle brusquement pendant cette fantasmagorie rêveuse, toute cette hallucination s'efface et nous revenons à la réalité.

L'illusion est une image sensorielle transformée.

Je suggère à quelqu'un de boire ce verre de vin qui est en réalité de l'eau ; il voit le vin rouge et le trouve bon ; j'ai fait une illusion visuelle et gustative.

L'hallucination est une image sensorielle créée de toutes pièces.

Je suggère à quelqu'un qu'il a devant lui un verre de vin, alors qu'il n'y a rien ; il voit le verre ; c'est une hallucination visuelle ; il le sent dans sa main ; c'est une hallucination tactile ; il lui trouve une odeur agréable ; c'est une hallucination olfactive ; il sent une impression exquise sur le pharynx et l'estomac ; c'est une hallucination de sensibilité de muqueuse pharyngée et gastrique. J'ai donc rée une hallucination complexe, avec réactions corrélatives : réaction motrice, préhension, déglutition ; réaction émotive, sensation de bien-être, excitation gaie et même griserie »70.

Sans aucun doute, c'est la même corrélation entre illusion, hallucination et suggestion qui constitue le socle des processus psychiques à l'origine des violences collectives.


2. « Hallucinations rétro-actives »71

(…)


3. Amnésie rétro-active

(…)


4. De la « suggestion à longue échéance » à l'« autosuggestion »

(...)


5. Suggestion, autosuggestion et criminalité

(...)


6. Problématique de la responsabilité subjective

(...)


CONCLUSION GÉNÉRALE

Au terme de notre parcours de recherche sur le Rwanda, depuis ma thèse de Doctorat, nous pouvons résumer les résultats de nos observations en quatre points :

Premièrement, le problème des violences collectives au Rwanda serait lié avant tout à une véritable crise identitaire. Dès la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, les crises politiques au sommet de l'État préfigurèrent ce qui allait se passer presque un siècle plus tard. C'est ainsi que la « révolte » de 1910 - 1912, menée par Lukara et Ndungutse contre le roi Musinga, aura constitué un véritable « prélude » du génocide au Rwanda de 1994. Lors de cette crise « identitaire » qui a déclenché les violences collectives en 1910 - 1912, Lukara représentait déjà la « rébellion » de l'idéologie de la masse des Hutu, Ndungutse représentait le « legs » ancestral du respect de la succession au trône de père en fils, tandis que Musinga était l'exemple vivant de l'idéologie Tutsi : le pouvoir appartient au plus fort ! En effet, Musinga s'était fait intronisé par la force, en 1896, son clan ayant assassiné l'héritier officiel au trône et toute sa famille, le roi Mibambwe Rutarindwa.

En 1994, la même « guerre des chefs » s'est reproduite : J. Habyarimana en lieu et place du roi Musinga, P. Kagame en lieu et place du prince exilé Ndungutse, et A. Kanyarengwe en lieu et place du « héros » en errance Lukara !

Deuxièmement, en fixant les frontières actuelles du Rwanda, en 1911, les grandes puissances coloniales ont créé des problèmes insolubles dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique : les Rwandais qui se sont retrouvés exclus de leur pays par de nouvelles frontières n'ont jamais été reconnus comme citoyens à part entière ni en Ouganda, ni au Congo Kinshasa (actuelle République Démocratique du Congo). Pour se dédouaner de cette responsabilité historique, les pays limitrophes du Rwanda et la communauté internationale ont toujours assimilé ces « Rwandais exilés malgré eux » aux réfugiés politiques qui ont quitté le Rwanda dans les années 30 et après 1959.

Ainsi, il serait grand temps de régler, de manière définitive, le problème des frontières dans la région des Grands-Lacs d'Afrique. Certes, le Rwanda a une certaine responsabilité dans la survenue des conflits armés récurrents dans la région en question. Cependant, il conviendrait de rappeler que lors des différentes conférences internationales qui ont fixé les frontières actuelles, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, le Rwanda n'y était pas représenté ! C'est pour cette raison d'ailleurs que « le respect des frontières héritées du colonialisme » en Afrique n'engage que ceux qui l'ont décrété et ceux qui y trouvent un certain avantage. Ce qui n'est pas le cas des Rwandais. « Le respect des frontières coloniales » en Afrique, voilà enfin « le Grand-Bien » que nous aurions hérité du colonialisme ! Pour ma part, l'Union Africaine devrait prendre ses responsabilités et organiser une nouvelle Conférence Internationale sur la région des Grands-Lacs d'Afrique : cette nouvelle conférence aurait pour objectif de fixer de nouvelles frontières de chaque pays de la région, en corrigeant les erreurs du passé. Dans le cas contraire, toutes les autres solutions actuelles ne sont que de « la poudre aux yeux » !

Troisièmement, il existe un problème des richesses naturelles dans la région des Grands-Lacs d'Afrique, problème qui est directement lié à celui des frontières ci-dessus présenté. En effet, les frontières actuelles entre le Rwanda et ses voisins du Nord et de l'Ouest ont, non seulement séparé des populations qui partageaient autrefois une même histoire et une même culture, mais aussi, ces nouvelles frontières ont découpé en morceaux un territoire qui regorge des richesses naturelles ! Or, sous la pression des « prédateurs » de tous les horizons, les pays concernés de la sous-région n'arrivent pas à s'entendre au sujet du partage des mêmes richesses naturelles. Plus particulièrement, il existe une certaine injustice économique et historique : comment pourrait-on admettre qu'un pays puisse exploiter et bénéficier tout seul des richesses d'un territoire qui, il y a un siècle, appartenait au Rwanda ?

Enfin, au cours du 20ème siècle, le Rwanda aura été d'abord victime du colonialisme - comme tant d'autres pays dans le monde -, puis, victime de sa situation géopolitique compte tenu des effets de la « guerre froide » qui opposait les grandes puissances de ce monde. De ce point de vue, il appert clairement que la fameuse « Révolution » de la majorité des Hutu, en 1959, fut un véritable coup d'État contre une monarchie intransigeante et insoumise vis-à-vis de l'administration coloniale belge. Car, les leaders de l'idéologie monarchiste revendiquait l'indépendance immédiate du pays et sans conditions. Par la suite, lorsque les leaders Hutu essayèrent de rallier l'idéologie du « Socialisme africain » de J. Nyerere, ils furent lâchés par leurs parrains occidentaux au profit de la nouvelle génération : le coup d'État de 1973, qui s'inscrit dans la vague des coups d'États militaires en Afrique pour écarter du pouvoir les leaders indépendantistes des années 60, aura permis de renverser le président G. Kayibanda au profit du Général-Major J. Habyarimana. En fin de compte, dès lors que la menace de l'idéologie socialiste n'existait plus, J. Habyarimana sera aussi renversé par les descendants de la monarchie d'autrefois ! Encore une fois, ces changements tragiques furent accompagnés par des massacres, plus particulièrement le génocide de 1994 au Rwanda.

En résumés, les les « méchants Tutsi » d'autrefois sont devenus des « victimes », et les « héros Hutu » de 1959 sont devenus des « bourreaux » !

Telle est, en conclusion, l'étiologie historique des violences récurrentes au Rwanda.

Je terminerais ma recherche par une conviction personnelle : il n'existe aucune excuse pour justifier un génocide. Car, il existe d'autres moyens de se faire entendre sans recourir à la violence pour répondre à une autre violence réelle ou supposée. Cela vaut pour tous les Rwandais, quelle que soit leur appartenance idéologique et/ou communautaire. Néanmoins, compte tenu des événements historiques que j'ai présentés depuis ma thèses de Doctorat jusqu'à cette troisième partie complémentaire, une réalité historique s'impose : ceux qui allaient commettre le génocide au Rwanda, on est allé les chercher ! Dans cette perspective, certains individus, sous l'influence d'une « suggestion à longue échéance » ravivée par les circonstances du moment, sont passés à l'acte par « autosuggestion ».

C'est ainsi que pendant le génocide au Rwanda de 1994, c'est mon hypothèse, les « petits exécutants » sont passés à l'acte par « autosuggestion » et ont « planifié » le génocide en le faisant.

Terminons notre parcours, encore une fois, par l'extrait du texte magnifique de V. Jankélévitch :

« Et ainsi quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n'en parlions pas ? Qui même y penserait ? Dans l'universelle amnistie morale depuis longtemps accordée aux assassins, les déportés, les fusillés, les massacrés n'ont plus que nous pour penser à eux. Si nous cessions d'y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité... Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu'on l'aide, qu'on rappelle aux oublieux, aux frivoles et aux indifférents, que nos célébrations le sauvent sans cesse du néant, ou du moins retardent le non-être auquel il est voué ; le passé a besoin qu'on se réunisse exprès pour le commémorer : car le passé a besoin de notre mémoire (...) »72.

67 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, op. cit. BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, op. cit. ibid., pp. 19 - 20.

68 KAËS R., L'idéologie - Étude psychanalytique, Paris, Dunod, 1980, pp. 224 - 227.

69 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, op. cit.

70 Ibid., pp. 49 - 50.

71 Ibid., p. 61.

72 JANKELEVITCH V., L’imprescriptible - Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, op. cit., ibid.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

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Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

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Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

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Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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