ÉDITIONS UMUSOZO
 2. L'illusion victimaire


Depuis le génocide au Rwanda de 1994, il existe une véritable « guerre sémantique » autour de la question des pseudos différences ethniques au Rwanda. Plus particulièrement, la guerre fait rage pour qualifier avec minutie les crimes génocidaires de 1994 au Rwanda  : pour certains observateurs étrangers, en particulier des Occidentaux, l'expression courante est celle de « génocide rwandais » ! Cela pour signifier qu'aucun étranger n'y serait mêlé ! Mais, il semblerait que la réalité soit toute autre, malheureusement.

On entend aussi d'autres expressions qui vont dans le mêmes sens : « génocide des Tusi » ou bien « génocide contre la minorité Tutsi », etc. Toutes ces expressions sont malheureusement « vraies », mais aussi « idéologiques » à la fois ! Car, parmi les victimes du génocide au Rwanda de 1994, il y avait aussi des Rwandais appartenant à la communauté idéologique des Hutu. Ici, j'entends par « communauté idéologique » l'ensemble d'individus qui adhèrent à un système de gouvernement, à une époque donnée, mais qui peuvent changer d'opinion pour adhérer à un autre système politique selon les circonstances historiques du moment. Cela ne fait pas d'eux un groupe ethnique au sens anthropologique du terme.

Dans cette perspective, il y aurait ici l'existence d'un « travail évolutif » : des « communautés ethniques » d'autrefois, les citoyens de tel ou tel pays se regroupent en fonction des représentations socioculturelles et/ou un projet politique partagé. Ce regroupement donne naissance à des « communautés idéologiques ». Par la suite, grâce au travail d'innovation intellectuel interne, ou bien, à l'occasion de la rencontre avec d'autres civilisations, les « communautés idéologiques » s'émancipent des mythes et légendes pour se transformer en véritables courants politiques. D'où la naissance des « partis politiques » modernes. Autrement dit, les pseudos ethnies au Rwanda ne sont que des « communautés idéologiques » qui sont appelées à évoluer vers la dernière étape de maturation, à savoir des « courants politiques » qui se situeraient au-dessus de la mêlée.

Revenons sur le cas du Rwanda actuel :

Je ne voudrais pas revenir sur les différentes observations que j'ai déjà développées dans mes précédents travaux de recherche. Cependant, au sujet de la « question ethnique » au Rwanda, je désirerais souligner un aspect clinique inquiétant : l'illusion victimaire.

Malgré les efforts d'explication intellectuelle que nous déployons, le constat est clair : les Rwandais, mais aussi certains observateurs étrangers, ne veulent pas lâcher leur appartenance aux « ethnies » ! Ils s'y accrochent ! Tel Hutu vous dira qu'il est tout simplement « Rwandais » en public. Mais, chez-lui, à l'abri des regards indiscrets, il affirme et revendique son appartenance à l'« ethnie des Hutu » ! Chez les Rwandais qui revendiquent l'appartenance à l'« ethnie des Tutsi », nous observons le même comportement : en public, certains Rwandais témoignent, condamnent la « haine ethnique », d'autres n'hésitent pas à donner des « leçons » de civisme aux « méchants Hutu » ! Cependant, dès que ces mêmes « donneurs de leçons » arrivent chez-eux, loin des regards indiscrets, ils à enseignent leurs propres enfants des théories passéistes sur les pseudos « différences ethniques » au Rwanda ! J'ai même entendu dire que certains Rwandais appartenant à l'idéologie des Tutsi militeraient pour qu'il n'y ait plus de « mariage mixte » entre les Hutu et les Tutsi !

Je me permets de lancer un défi à tous les Rwandais qui militent pour la reconnaissance des « différences ethniques » au Rwanda ainsi qu'à tous leurs soutiens étrangers : veuillez exposer publiquement, avec vos références anthropologiques et sociologiques à l'appui, la nature des différences ethniques qui existeraient entre les Hutu et les Tutsi au Rwanda. Y-aurait-il une langue qui séparerait les deux communautés idéologiques ? Y-aurait-il des « usages » culturels qui seraient spécifiques aux uns et aux autres ? Y-aurait-il une délimitation territoriale ou des « villages communautaires » qui permettraient de distinguer les uns des autres ? De tout cela, il n'y a rien ! Une autre question : dans cette « guerre idéologique » entre Hutu et Tutsi, que deviennent les millions de Rwandais qui sont nés, depuis la nuit des temps, des mariages mixtes entre Hutu et Tutsi, et entre Tutsi, Hutu et Twa ?

J'ai déjà cité, dans mes précédents travaux de recherche sur le Rwanda, les observations du chercheur rwandais A. Kagame sur cette question ethnique au pays des Mille Collines : ces observations, formulées depuis 1954, sont toujours d'actualité :

Après avoir exploré différentes hypothèses sur les origines culturelles et géographiques des « races » présentes au Rwanda, A. Kagame a formulé ses conclusions en partant des données linguistiques relatives à l’étymologie-même des termes « Hutu » et « Tutsi » :

La première conclusion de l’étude comparative linguistique de A. Kagame c’est que « le terme Mututsi (Batutsi) signifie un immigré. Il peut signifier également : un riche, ou un suzerain. Les trois sens applicables à ce nom se complètent harmonieusement, car il s’agit d’un immigré, propriétaire de troupeaux et conquérant ».

La deuxième conclusion du même auteur rapproche les significations étymologiques de « Hutu » et « Tutsi » par rapport aux classes sociales au Rwanda : « grâce à une étude comparative entre quelques langues bantu et la langue du Rwanda, il nous est possible de trouver une signification étymologique, linguistiquement établie jusqu’à un certain point, applicable au terme Muhutu. Cette signification (manant, roturier), fait pendant à celle que nous avons déjà attribuée au terme Mututsi » :

Mututsi = riche ; suzerain ; immigré.

Muhutu = manant (paysan, roturier).

A. Kagame conclut :

« D’où il appert que les deux dénominations expriment une idée de différence sociale, et indirectement celle de race. On s’explique dès lors les dispositions du Droit politique traditionnel, qui considère comme Mututsi toute personne détenant un grand nombre de vaches, sans faire attention au fait qu’il serait de race Muhutu. Du moment qu’il a accédé à la richesse bovine, il est politiquement Mututsi, tout en restant racialement Muhutu. »61

Malheureusement, du point de vue clinique, nous sommes régulièrement confrontés à la rigidité - voire même à l'obstination - des patients qui ne veulent pas se débarrasser des théories fantaisistes concernant les pseudos différences ethniques au Rwanda.

Or, le constat est désormais clair : les patients qui ont subi des violences physiques, psychologiques, sexuelles, etc. ont besoin de « mots » qui leur permettent de désigner leurs bourreaux et de distinguer ces derniers de la communauté idéologique d'appartenance. Pour cela, les termes Hutu et Tutsi jouent le rôle sémantique de « signifiant-contenant », soit pour désigner des « ennemis », soit pour désigner le groupe au sein duquel l'on se sent protégé. C'est ce que je désignerais comme étant une véritable : « illusion victimaire » mais nécessaire pour certains patients.


Chapitre III. LA JUSTICE, UNE NOUVELLE « ARME DE GUERRE »

La guerre civile au Rwanda au début des années 90 et la survenue du génocide de 1994 suscitent et susciteront toujours des questions sans réponses. Cependant, nous sommes en droit d'essayer de comprendre ce qui s'est véritablement passé, du point de vue historique, pour qu'une guerre civile se transforme en une « guerre d'autodestruction » d'un peuple.

Le psychologue, « avocat du diable » ?

Lorsqu'on s'interroge sur les circonstances de la survenue du génocide au Rwanda, plus particulièrement, lorsqu'on essaye d'analyser les différentes hypothèses qui nous ont été présentées jusqu'à ce jour pour expliquer l'indicible, l'on s'aperçoit que certaines « évidences » ne résistent pas à un examen logique rigoureux :

La question centrale, depuis 1994, c'est celle de l'identité des « auteurs » de l'attentat contre l'avion du feu président rwandais J. Habyarimana, attentat qui est reconnu par tous comme étant l'« événement déclencheur » du génocide. Nous allons ré-examiner62 brièvement les deux hypothèses principales sur cet événement. Car, tant que la lumière ne sera pas faite au sujet de cet attentat, il sera difficile - voire même impossible - pour les Rwandais de se réconcilier entre « bourreaux » « victimes ». Notons que les victimes et les bourreaux se retrouvent dans toutes les couches sociales du Rwanda, quelle que soit l'appartenance communautaire et/ou idéologique des uns et des autres.


1. Première hypothèse

L'accusation dirigée contre le Front Patriotique Rwandais (F.P.R.)

Dès le lendemain de l'attentat contre l'avion présidentiel, le 07 avril 1994 au matin, les dirigeants Hutu au Rwanda furent les premiers à désigner des « ennemis » mais sans les nommer63. Peu à peu, la rumeur s'est répandue, rumeur selon laquelle le Front Patriotique Rwandais serait l'auteur de l'attentat en question. Ainsi, c'est indiscutablement cette rumeur qui a excité la masse populaire pour participer aux massacres dans tout le pays. En effet, tous ceux qui s'étaient exprimés publiquement contre le régime de J. Habyarimana et, tous ceux qui revendiquaient appartenir à la communauté idéologique64 de Tutsi sont devenus - aux yeux des criminels - des « ennemis » à éliminer !

Cependant, cette hypothèse suscite beaucoup d'interrogations :

Premièrement, certains éléments observés avant le 06 avril 1994 démontrent que derrière le Front Patriotique Rwandais se cacheraient d'autres « puissances » dont la visée était le renversement du régime des Hutu à l'époque. Comme je l'ai déjà exposé ailleurs65, les frontières du Rwanda n'étaient plus respectées par certains pays voisins à partir d'octobre 1990. Car, au début de la guerre civile, le Front Patriotique Rwandais bénéficiait d'une « base arrière » officielle en Ouganda, voire même dans d'autres pays de la sous-région de manière non-officielle. Pour cela, cet appui logistique et géopolitique des pays limitrophes du Rwanda nous amène à relativiser les capacités militaires et stratégiques du Front Patriotique Rwandais sans l'aide de ses soutiens extérieurs.

Deuxièmement, sur le terrain, le conflit militaire a pris un tournant inattendu à partir de 1992. En effet, dès lors que le feu président rwandais J. Habyarimana s'était montré méfiant vis-à-avis des « Accords de paix » dont les négociations se déroulaient à Arusha en Tanzanie, la frontière est du Rwanda fut le théâtre d'affrontement aérien : très tôt le matin, entre 3h00 et 5h00 du matin, les habitants des localités de Nasho, Mulindi, Rukira, etc. - et même jusque dans les communes reculées de Birenga, Kigarama, Kabarondo et Kayonza - étaient réveillés par des tirs de la Défense antiaérienne de l'armée régulière : un avion mystérieux survolait à basse altitude le bassin de la rivière Akagera, plus précisément les chutes de Rusumo où se trouve le pont qui relie le Rwanda à la Tanzanie. Or, suite à la fermeture de la frontière nord du pays avec l'Ouganda, le même pont de Rusumo était devenu le seul passage terrestre qui reliait le Rwanda à l'Océan Indien - au port de Dar es-Salaam.

Constat : sauf erreur de notre part, le Front Patriotique Rwandais ne disposait pas - dans le maquis - d'avion (s) de combat, et encore moins de piste (s) de décollage et d'atterrissage pour mener des opérations militaires au moyen des avions ! Autrement dit, ces avions qui menaçaient les frontières du Rwanda devaient décoller de quelque part et avaient besoin d'un aéroport pour se poser à la fin de leur mission !

Troisièmement, il existe un problème diplomatique : comme je l'ai déjà exposé dans mes travaux de recherche précédents, le Front Patriotique Rwandais - comme l'entourage du feu président rwandais J. Habyarimana d'ailleurs - n'avaient pas les moyens diplomatiques de dissuasion pour s'autoriser à assassiner deux chefs d'États et leurs délégations respectives dans un même attentat ! Ici, je rappelle que le président burundais de l'époque, C. Ntaryamira, a aussi été tué dans le même attentat du 06 avril 1994 contre l'avion du président J. Habyarimana.

Enfin, nous ne pouvons pas ignorer le problème logistique et la réalité du terrain : compte tenu de la surveillance militaire du lieu de l'attentat, il est très difficile de croire à la thèse selon laquelle le Front Patriotique Rwandais aurait infiltré un commando jusque dans le jardin du président J. Habyarimana ! Selon la même thèse qui accuse le Front Patriotique Rwandais, le commando se serait échappé après avoir abattu l'avion présidentiel ! Pour ceux qui connaissent les lieux, cette thèse est tout simplement fantaisiste. Certes, le Front Patriotique Rwandais aurait pu être informé du projet de l'attentat en question. Cette hypothèse est plausible, d'autant plus que juste après l'attentat, le même mouvement rebelle [à l'époque] a immédiatement déclenché des attaques dans plusieurs quartiers de la ville de Kigali. Cependant, un commando ne pouvait pas s'infiltrer dans la zone militaire de la localité de Kanombe et attendre l'avion présidentiel, avec des « missiles » à l'épaule, sans se faire repérer !

61 KAGAME A., Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoires in-8° - tome XXXVIII, Bruxelles, publié par l’Institut Royal Colonial Belge, 1954, p. 26.

62 Dans mes précédents travaux de recherche, j'ai déjà présenté quelques pistes de réflexion sur les circonstances historiques de la survenue du génocide au Rwanda en 1994.

63 Communiqué radiodiffusé tôt le matin le 07 avril 1994.

64 Conformément à nos différents travaux de recherche déjà publiés, les termes « Hutu » et « Tutsi » désignent, au Rwanda comme au Burundi, non pas des « ethnies » mais plutôt des « communautés d'appartenance idéologique ».

65 SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, op. cit.


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