ÉDITIONS UMUSOZO

Deuxième partie


RWANDA : LA « QUÊTE PERPÉTUELLE D'IDENTITÉ »


Chapitre I. RWANDA : DES ORIGINES MYTHIQUES
AUX MUTATIONS SOCIOPOLITIQUES COMPLEXES


Rwanda, une quête perpétuelle d'identité


A la veille du génocide au Rwanda de 1994, plusieurs courants politiques sont nés, dans l'arrière-plan de la guerre civile qui sévissait depuis octobre 1990.

Parmi la multitude de formations politiques naissantes, certaines étaient plus « idéologiques » que d'autres en ce qui concernent la pseudo « appartenance ethnique » des Rwandais. Intéressons-nous à présent à deux conceptions extrêmes de la « rwandité » selon certains politiciens Rwandais à la veille du génocide de 1994 :

Réunis au sein d'un courant idéologique dit « Hutu Power », certains Hutu ont essayé de résister à la pression politique et militaire du Front Patriotique Rwandais en faisant recours aux méthodes extrémistes ethnocentriques. Quant au Front Patriotique Rwandais et ses adeptes, même si toutes les précautions d'usage avaient été prises pour masquer la couleur, l'idéologie de la supériorité naturelle de l'ancienne dynastie royale sur les autres Rwandais était à peine voilée dans les discours des responsables de ce mouvement. J'ai déjà développé différents points sur cette question d'ethnocentrisme au Rwanda dans mes précédents ouvrages36.

Néanmoins, je me permets d'introduire le présent chapitre par quelques observations sur la « quête perpétuelle » de l'identité qui serait à l'origine, du moins en partie, des violences collectives récurrentes au Rwanda :

Selon les membres du « Hutu Power » - à la veille du génocide de 1994 et jusqu'à ce jour-, il existerait une identité « hutu » qui permettrait de « distinguer » un Hutu d'un Tutsi à la seule vue de deux individus appartenant respectivement aux deux communautés idéologiques en question.

Pendant le génocide, certaines victimes auraient été exécutées sur des barrières à la seule vue de leur taille ou de leurs traits morphologiques ! Je ne voudrais pas ressasser tous les arguments que j'ai déjà présentés ailleurs pour démontrer que toutes ces conceptions sont purement « idéologiques » au sens négatif du terme. Cependant, je m'arrête sur un détail qui permettra d'étayer le fondement des hypothèses et observations que nous allons approfondir dans les paragraphes qui suivent :

Selon certains témoignages, pour adhérer au courant idéologique de « Hutu Power », le nouveau candidat devait - ou « doit », car ce courant n'a pas disparu ! - prouver l'appartenance à une famille des Hutu de souche, c'est-à-dire des Hutu qui n'auraient jamais appartenu à la communauté des Tutsi. Car, certains Hutu d'aujourd'hui furent d'abord des Tutsi, puis, ils changèrent la carte d'identité après la « Révolution » de 1959 ! Pour cela, dans le nord du Rwanda, le candidat au courant idéologique « Hutu Power » devait décliner sa généalogie et démontrer que sa famille a toujours été hutu.

Dans les mois qui ont précédé le génocide, certains Hutu du sud du Rwanda ont rejoint l'idéologie du courant « Hutu Power » pour des raisons de circonstances : après la mort de E. Gapyisi et les divisions idéologiques au sein du Parti politique MDR (Mouvement Démocratique République) dont les leaders étaient essentiellement des intellectuels du sud du pays, la peur de « tout perdre », entre le radicalisme de l'Akazu de J. Habyarimana et l'intransigeance Front Patriotique de P. Kagame, cette peur amena certains « politiciens » du sud du Rwanda à rallier la cause des radicaux Hutu au sein du « Hutu power ».

Différentes questions restent sans réponses au sujet du radicalisme de certains Rwandais dans la période qui a précédé le génocide de 1994. Dans la présente recherche, notre but n'est pas celui d'expliquer l'« inexplicable ». Cependant, nous pouvons formuler quelques hypothèses qui permettraient de comprendre, jusqu'à un certain degré, la nature des facteurs historiques et socioculturels à l'origine de l'extrémisme ethnocentrique. Nos différentes hypothèses seront étayées par les observations scientifiques du chercheur L. De Heusch sur les « mythes bantou » :

« Ce n'est pas par hasard que tant de traditions mythiques, en Afrique occidentale comme en Afrique centrale, présentent le fondateur de la royauté comme un chasseur étranger, détenteur d'une magie plus efficace (…). Quelle que soit l'origine historique de cette institution politico-symbolique, la diachronie mythique fait toujours intervenir des événement extérieurs, que le bruit des armes les accompagne ou non. La royauté apparaît d'abord comme une révolution idéologique, dont la société ancienne n'ignore pas les dangers (…). La prétention à gouverner et à contrôler la nature est émise chez les Pende par un « clan noble » qui s'affirme distinct des autres groupes de parenté : il aurait amené le principal attribut du pouvoir magique sur la nature, le kifumu, d'une lointaine patrie d'origine. La souveraineté, la source magique du pouvoir, vient toujours d'ailleurs, d'un prétendu lieu originel, extérieur à la société (…). Les Luba du Zaïre situent ce lieu extérieur dans le ciel. Le héros fondateur qui apporte une nouvelle conception de la royauté est un chasseur, c'est-à-dire un être déterritorialisé. Le souverain luba s'affirme comme l'héritier ambigu de ce héros céleste aux mœurs raffinées et d'un ancien roi autochtone qui abusait de l'inceste comme du pouvoir. Il s'accouple en secret au moment de son avènement avec sa mère et ses sœurs dans une hutte sans porte ni fenêtre, qualifiée de « maison du malheur ». Cet édifice fermé, sans ouverture sur le monde extérieur, est symboliquement coupé du circuit de l'échange exogamique. Il est par excellence le lieu de la transcendance maudite, le lieu où s'acquiert la sacralité du pouvoir comme élément étranger à la société.

Cette opposition entre le ciel, d'où vient la royauté et une première forme de pouvoir, enracinée dans la terre, nous allons la retrouver au cœur de la pensée mythique du Rwanda. La transcendance céleste du souverain est clairement affirmée cette fois par le mythe d'origine. L'inceste rituel, que les rois luba réalisent lors de leur intronisation, apparaît au Rwanda sous deux formes : la réunion de la mère et du fils, d'une part, l'endogamie du lignage royal, de l'autre. Le protocole royal, les interdits, étaient de la plus grande rigidité »37.

L'auteur poursuit son observation sur les piliers de la royauté au Rwanda : « Pour en savoir davantage, il faut analyser attentivement l'ensemble des récits dynastiques à vocation historique qui constituent l'un des genres majeurs de la littérature orale (…) ; il faut aussi tenter de découvrir l'organisation symbolique du Code ésotérique de la royauté. Établissons d'abord le statut de ce « texte ». Le rituel royal (ubwiru) se compose de dix-huit morceaux, appelés « voies », dont seul le dernier demeure inconnu. La transmission intégrale de ce savoir était confiée à la mémoire de quatre hauts dignitaires. Les autres membres du collège abiru en connaissent seulement un fragment. Ces charges étaient héréditaires. Trois abiru portaient le titre de « rois rituels ». Le souverain organisait des séances de récitation et tout manquement de mémoire était payé du prix de la vie, à moins que le ritualiste défaillant ne puisse présenter un parent plus qualifié. La parfaite connaissance des rituels royaux était, en effet, vitale pour la survie du pays, identifié au corps même du souverain. Ne disait-on pas que le Rwanda se rétrécirait comme une peau de chagrin si le souverain ployait les genoux ? Une tradition orale invérifiable rapporte aussi que l'émissaire de l'empire allemand avait trop vigoureusement serré la main du roi lors de leur première entrevue ; celui-ci aurait dit à son interlocuteur, non sans une remarquable prescience de l'avenir : « Vous avez fait trembler la terre du Rwanda »38.

(...)

36SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, op. cit. ; et La compulsion de répétition dans les violences collectives, op. cit.

37DE HEUSCH L., Mythes et rites bantous II, Rois nés d'un cœur de vache, Paris, Gallimard, 1982, pp. 26 - 28.

38Ibid.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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