ÉDITIONS UMUSOZO

Colonie et colonialisme


Du point de vue phénoménologique


A la différence du « communautarisme » qui se construit à partir et autour d'une idéologie structurée, l'« autochtonie » se construit à partir des liens non-écrits, ou à partir de différentes formes de « pactes de sang » ou « contrats et pactes narcissiques » selon R. Kaës : « la notion de « contrat narcissique » correspond à l’attribution à chacun d’une place déterminée dans le groupe et indiquée par les voix qui ont tenu, avant l’apparition du nouveau venu, un discours conforme au mythe fondateur du groupe. Ce discours, qui contient les idéaux et les valeurs du groupe et qui transmet la culture de celui-ci, doit être repris à son compte par chaque sujet. C’est par ce discours et par cet investissement narcissique qu’il est relié à l’Ancêtre fondateur »23.

Colonie : plusieurs définitions sont données au terme « colonie ». Mais, dans notre présente étude, nous allons retenir les propositions sémantiques suivantes :

- « Groupe de personnes parties d'un pays pour aller s'établir dans un autre » ;

- « La population qui se perpétue à l'endroit où se sont fixés les fondateurs » ;

- « Le lieu où vivent les colons » ;

- « Établissement fondé par une nation appartenant à un groupe dominant dans un pays étranger à ce groupe, moins développé, et qui est placé sous la dépendance et la souveraineté du pays occupant dans l'intérêt de ce dernier »24.

Colonialisme : « Système politique préconisant l'occupation et l'exploitation de territoires dans l'intérêt du pays colonisateur »25.

5. Ethnie et ethnocentrisme

Ethnie : « Dans l'usage scientifique courant, le terme « ethnie » désigne un ensemble linguistique, culturel et territorial d'une certaine taille, le terme de tribu étant généralement réservé à des groupes de plus faible dimension (…).

Dérivée du grec ethnos, néo-latinisée puis francisée et anglicisée, l'expression ethnie (comme celle de tribu) reste longtemps d'usage exclusivement ecclésiastique. Elle dénote, par opposition aux chrétiens, les peuples païens ou « gentils », qu'en langage séculier on appellera d'abord nations ou peuples, puis, à partir du XIXe siècle, race et tribus, alors même que la science en charge de leur description s'appelle depuis la fin du XIIIe siècle ethnologie ou ethnographie. Au début du XXe siècle, ces termes sont progressivement concurrencés ou supplantés par divers néologismes, comme le français « ethnie » (…) ou les termes allemands ethnicum et ethnikos. Leur apparition est concomitante avec le déplacement sémantique des substantifs jadis utilisés : nation est désormais réservé aux Etats « civilisés » de l'Occident, peuple, en tant que sujet d'un destin historique, est trop noble pour des sauvages (du moins en français), race, centré maintenant sur des critères purement physiques, est trop général ; sorte de « nation » au rabais, l'ethnie se définit par une somme de traits négatifs. Son émergence répond aussi aux exigences d'encadrement administratif et intellectuel de la colonisation : la nouvelle terminologie qui s'élabore permet de « mettre à leur place » les populations conquises, de les fractionner et de les enfermer dans des définitions territoriales et culturelles univoques (Amselle et M'Bokolo, 1985) »26.

Nous comprenons ainsi, à partir de toutes ces explications, l'origine de la polémique au sujet de l'usage du terme « ethnie » au Rwanda et dans d'autres pays d'Afrique.

« Tandis qu'en Allemagne, dans les pays slaves et dans l'Europe du Nord, les dérivés d'ethnos mettent l'accent sur le sentiment d'appartenance à une collectivité, en France le critère déterminant de l'ethnie est la communauté linguistique. De l'usage ancien du vocable race, subsiste toutefois l'idée qu'elle constitue une essence quasiment naturelle et donc immuable. Le substantif n'existe pas en anglais ; le composé ethnic group est d'apparition récente, et désigne spécifiquement une minorité culturelle. Cependant, l'expression tribe (utilisée depuis plus longtemps qu'en France) ou people (plus tard society), que l'anglais continue d'utiliser, participent bien de la même approche naturaliste et réifiante.

Cette vision substantiviste, qui fait de chaque ethnie une entité discrète dotée d'une culture, d'une langue, d'une psychologie spécifiques - et d'un spécialiste pour la décrire -, va longtemps dominer l'anthropologie, et continue jusqu'à présent de modeler son organisation institutionnelle et professionnelle. Cependant, les travaux de F. Barth (1969), et l'écho qu'ils ont d'emblée rencontré dans la communauté scientifique, témoignent de la révision critique qui s'amorce dans les années soixante (…). Le développement d'une perspective historique en anthropologie permet d'approfondir cette critique de l'ethnie comme substance, et de déplacer l'accent des processus d'auto-définition et d'« ethnogenèse » vers les mécanismes d'« ethnification » qui leurs sont chronologiquement premiers. Les africanistes, notamment, ont pris conscience que bien des ethnies supposées traditionnelles sont des créations coloniales issues d'un coup de force venu traduire en langage savant des stéréotypes répandus dans les populations voisines (…). Plus généralement, on s'est aperçu que la cristallisation d'« ethnies » renvoie depuis toujours à des processus de domination politique, économique ou idéologique d'un groupe sur l'autre ; aujourd'hui encore, le discours ethniste tenu par les couches dirigeantes des États néo-coloniaux comme par les médias occidentaux sert avant tout à disqualifier des mouvements de révolte dont les enjeux n'ont en vérité rien à voir avec les « pesanteurs traditionnelles » rituellement invoquées (…) »27.

Pour cela, faisons la part des choses : « le terme « ethnie » ne désignerait en définitive qu'un certain niveau d'organisation sociale dont rien ne justifie l'exorbitant privilège épistémologique et encore moins la réification. Ces « ethnies » patiemment déconstruites par les anthropologues sont devenues cependant des sujets, reprenant dans bien des cas à leur compte - soit par effet dialectique, soit parce qu'elles ne pouvaient exprimer autrement leurs revendications économiques et politiques - le discours ethniste (ou indigéniste, ou tribaliste) employé à leur endroit par les dominants. Pour de multiples raisons - accélération de l'émigration urbaine (…), échec des luttes de classe, avortement du processus de formation d'un prolétariat ou d'une paysannerie chargés des espérances révolutionnaires, remise en cause de certains aspects de l'idéologie nationale ou nationaliste -, l'ethnicité est devenue une valeur positive d'identité. »28.

Ethnocentrisme : Rappelons une observation déjà citée : le mot « autochtone » désigne en premier lieu « qui est issu du sol même où il habite, qui est sensé n'y être pas venu par immigration ».29 Puis, en géologie, il désigne tout ce « qui s'est formé sur place ». En fin, en mythologie, il désigne celui/celle ou ce qui est « né de la terre ».30 Pour cela, le contraire de l'« autochtone » c'est l'« étranger ». Dans le cas du Rwanda qui nous intéresse en particulier, certains Hutu se revendiquent « autochtones » et désignent ainsi les Tutsi comme étant des « étrangers ». Le problème est que, dès que ces derniers ont pris le pouvoir en installant une dynastie monarchique au sommet de toutes les institutions, ils ont créé à leur tour une nouvelle idéologie communautariste dont le droit d'appartenance n'est plus le lien à la Terre, mais plutôt l'adhésion au mythe fondateur du royaume - mythe dit « Ibirari » ou le mythe des « clans d'origines célestes » !

Ainsi, en tant que formes archaïques et radicales d'organisations sociopolitiques, par différents mécanismes de défense, l'autochtonie et le communautarisme conduisent à l'ethnocentrime :

Introduit par W.G. Summer en 190731, le terme « ethnocentrisme » désigne « une attitude collective » qui consiste à « répudier […] les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées » de celles propres à une société donnée. Le Barbare du monde gréco-romain, le Sauvage de la civilisation occidentale sont des figures historiquement datées et pour ainsi dire métaphoriques qui traduisent ce refus de la diversité culturelle et ce rejet hors de la culture, dans la nature, de celui qui n'est pas conforme aux normes de la société qui les emploie »32.

Selon le même auteur que nous citons, « un tel jugement de valeur semble être universel. Pour chaque groupe social, l'humanité cesse à sa frontière linguistique, ethnique, voire de classe ou de caste. Bien souvent les peuples se nomment eux-mêmes « les hommes », « les bels gens », « les vrais », catégories dont l'étranger se trouve par nature exclu. L'ethnocentrisme peut engendrer l'intolérance - adhésion aveugle et exclusive à ses propres valeurs - , prendre des formes extrêmes sinon extrémistes (religieuses, politiques, culturelles) allant jusqu'à la négation et la destruction d'autres cultures ou d'autres peuples (ethnocide, génocide), voire justifier ses entreprises par des théories pseudo-scientifiques (racisme) ». Toutes ces conséquences extrêmes de l'ethnocentrisme ont été observées au Rwanda et dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique.

« Une autre forme d'ethnocentrisme, plus subtile et atténuée, a consisté à reconnaître la diversité culturelle dès lors qu'elle était hiérarchisée soit logiquement (mentalité prélogique), soit ontologiquement (primitivisme), soit encore historiquement (stades de civilisation), soit enfin rhétoriquement (« sociétés appelées à disparaître »). C'est ce point de vue que reprirent les sciences humaines naissantes au XIXe siècle, qui rattachèrent la diversité culturelle aux étapes d'un développement social uniforme, comparable aux âges de la vie. C'était faire peu de cas de l'histoire humaine et du processus d'hominisation : les « primitifs » actuels ne sont ni de grands enfants attardés hors du temps ni des témoins vivants des temps préhistoriques, appelés à devenir adultes, « matures », en s'intégrant à la civilisation occidentale. Le préjugé ethnocentrique avait fait place à la norme scientifique ethnocentriste comme chez L. H. Morgan, E. B. Taylor, H. Spencer, J. G. Frazer ou L. Lévy-Bruhl, au point de devenir, par un curieux renversement, l'un des principes de base de la démarche ethnographique, qui postule que toute culture peut être comprise et analysée par un étranger à cette culture »33. Cette observation explique ce qui se passe en Afrique, depuis le début de l'ère coloniale jusqu'à nos jours, et en particulier au Rwanda.

6. Guerre, guerre civile et guérilla

La guerre : pour mériter l'appellation de « guerre », l'affrontement armé doit opposer deux parties en forces relativement égales. Dans le cas contraire, si le conflit oppose un groupe plus fort contre un groupe plus faible, on parlera de « pacification » ou d'« opération de police ». Lorsque c'est le plus faible qui veut « s'affranchir d'une tutelle pesante », il s'agit de « rébellion » ou de « révolte »34.

La rébellion ou guérilla : la guérilla est « l'arme du faible contre le fort ». C'est une sorte de guerre organisée par des « volontaires » soutenus par le peuple. Ceux-ci « prennent les armes pour une cause politique, sociale, religieuse ou nationale ». Cette cause emporte souvent l'adhésion du peuple à cause des situations d'injustice ou de pauvreté. Contrairement à la guerre classique qui suit une ligne de front bien déterminée, la guérilla fonctionne en bandes armées qui changent « de physionomie » selon les opérations à mener contre le dispositif militaire du plus fort à combattre35.

23KAËS R., Les théories psychanalytiques du groupe, Paris, PUF, 2002, p. 101.

24Dictionnaire Le Petit Robert 2012, Paris, Le Robert, 2011, p. 469.

25Ibid.

26TAYLOR A. C., article « Ethnie », in BONTE P. et IZARD M. (sous la direction de ), (1991), Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, op. cit., p. 242.

27Ibid., p. 243.

28Ibid.

29REY A., Le grand Robert de la langue française, op. cit., p. 1028.

30Ibid.

31RENARD-CASEVITZ F.-M., article « Ethnocentrisme », in BONTE P. et IZARD M. (sous la direction de ), (1991), Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, op. cit., p. 247.

32Ibid.

33Ibid.

34Encyclopédia Univesalis, Vol. 8, Paris, 1980.

35Ibid.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

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Descriptive II


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