ÉDITIONS UMUSOZO

1. « Méthode descriptive » : notre approche à nous


Notre « méthode descriptive » s'intéresse à l'étude des phénomènes psychiques et/ou représentations primitives chez l'individu, voire même chez tel ou tel groupe social, à la lumière de la méthode descriptive de la phénoménologie. Le but étant celui de comprendre les événements historiques d'aujourd'hui.

Évidemment, bien avant nous, d'autres chercheurs en psychiatrie, en psychanalyse et en psychologie ont déjà utilisé la méthode descriptive de la phénoménologie comme référence théorique et/ou clinique.

La nouveauté c'est que, dans l'approche qui est la nôtre, la «méthode descriptive » sera appliquée à l'étude des phénomènes inconscients à partir d'un cas historique particulier : le cas du Rwanda. Dans ce cadre clinique précis, la psychopathologie individuelle sera étudiée à travers l'analyse des facteurs socioculturels qui favorisent - mutatis mutandis - la survenue des violences collectives.

Par ailleurs, la « psychopathologie descriptive » aura une autre spécificité scientifique selon notre entendement : il s'agit d'une approche théorique et clinique qui s'intéresse au « sujet en situation » - pour reprendre l'expression de D. Lagache. Selon notre approche à nous, il s'agit de comprendre le « sujet en tant que membre d'un groupe ou d'une communauté humaine » ; en tant que « héritier d'une culture et d'une histoire ancestrale », en tant que « autochtone d'un espace existentiel » déterminé. Je parle d'« espace existentiel » car, celui-ci est différent d'un « territoire-nation » : l'« espace existentiel » renvoie à n'importe quel « territoire » à condition que le sujet s'y sente « chez-lui ». Quant au « territoire-nation » ou étatique, il s'agit d'un espace où le sujet peut vivre mais sans qu'il se sente nécessairement « chez-lui ». A nos jours, dans certains pays, tels ou tels groupes de citoyens vivent et/ou sont considérés comme des « étrangers » : « exilés » dans leur propre pays, ils y vivent physiquement mais leur esprit est constamment « ailleurs » et nulle part à la fois !

De ce point de vue, la « psychopathologie descriptive » ne se limite pas à la seule « psychologie clinique » car, son étude dépasse le cadre « descriptif » des « essences cliniques » pour concerner l'ensemble de l'histoire individuelle dans son rapport avec le fait collectif. D'où la nécessité de faire recours, très régulièrement, à d'autres sciences de l'homme afin de rendre compte des faits observés au-delà du seul cas individuel.

Fondements théoriques et cliniques : S. Freud et M. Klein

La « méthode descriptive » de S. Freud et celle de M. Klein - en ce qui concerne la genèse des processus psychiques, leur développement et leurs différentes pathologies - constituent une référence incontestable sur le plan scientifique.

Ainsi, pour introduire notre « esquisse d'une psychopathologie descriptive », nous allons présenter, à titre d'exemple, deux références théoriques - selon la « méthode descriptive » - dont les applications cliniques témoignent de l'encrage du sujet dans l'histoire collective :

(…)

4. Le groupe comme « laboratoire » de nos observations

L'individu n'est jamais aussi « authentique » que lorsqu'il est au sein de la masse ! En effet, comme nous venons de le développer ci-dessus à partir de la théorie freudienne, l'homme « isolé » est toujours sous la « surveillance » de la culture de par sa « conscience de culpabilité ». Or, au sein d'une foule, sous le couvert de l'anonymat, l'individu redevient ce qu'il est en réalité : « sujet des processus psychiques archaïques » antérieurs à l’œuvre civilisatrice de la culture.

Par conséquent, à partir de différentes observations sur les violences collectives, il nous semble que le « sujet pris isolément » - le sujet classique de la clinique - n'existe que très rarement comme l'a fait remarquer S. Freud.

Ainsi, l'étude de S. Freud sur la genèse de la vie psychique et son développement consiste en une observation qui, de l'extérieur, décrit l'appareil psychique déjà constitué. Cela à la lumière des phénomènes de groupe et/ou du comportement individuel du sujet. Quant à M. Klein, dans son étude sur les processus psychiques archaïques, elle emprunte un chemin en quelque sorte opposé à celui de S. Freud : la description kleinienne ne concerne pas un « tout » - une vie psychique  déjà organisée - ; elle concerne plutôt « une vie psychique en devenir » ou à l'état primitif. Néanmoins, le « sujet » décrit par M. Klein n'est pas non plus « pris isolément » : la vie psychique naissante est étudiée dans ses rapports avec l'« Autre », avec l'environnement.

Nous avons ainsi deux « modèles » de méthodologie de recherche, deux « méthodes descriptives » sur le plan théorique et clinique. Il existe cependant des points communs chez S. Freud et chez M. Klein :

D'abord, le sujet de leur recherche scientifique - la vie psychique - n'est pas isolé : la vie psychique est décrite, par S. Freud et par M. Klein, en corrélation avec l'environnement. Ensuite, même si le premier par de la culture pour comprendre la genèse de la vie psychique individuelle alors que l'autre fait le chemin inverse, ils arrivent, tous les deux, au même résultat que nous pourrions résumer ainsi :

Il n'existe pas de vie psychique sans l'environnement qui lui sert de matrice pour éclore, comme il n'existe pas de culture ou communauté sans l'individu qui est à la fois sujet, bâtisseur et dépositaire du fait collectif. C'est cette corrélation indéfectible entre « vie psychique individuelle » et « collectivité » qui fait l'objet de notre recherche.

(…)

II. FONDEMENTS CONCEPTUELS

1. Autochtone et autochtonie

Autochtone : du grec autokhthôn, composé de « autos » [auto-; soi-même] et « khtôn » [terre], le mot « autochtone » désigne en premier lieu « qui est issu du sol même où il habite, qui est sensé n'y être pas venu par immigration »9. Puis, en géologie, il désigne tout ce « qui s'est formé sur place ». En fin, en mythologie, il désigne celui/celle ou ce qui est « né de la terre »10. Pour cela, le contraire de l'« autochtone » c'est l'« étranger ».

La définition ci-dessus du mot « autochtone » nous introduit au cœur de la controverse sur les pseudos ethnies au Rwanda : certains membres de la communauté des Hutu revendiquent le titre d'« autochtones », désignant ainsi les membres de la communauté des Tutsi d'« étrangers ».

Cependant, comme je l'ai démontré dans mes précédents travaux de recherche universitaire11, les termes « Hutu » et « Tutsi » ne désigneraient que des classes sociales. Malheureusement, à l'époque coloniale, la création de la « carte d'identité » a figé ces classes sociales en pseudos ethnies sur le plan idéologique. Néanmoins, le mythe d'« autochtonie » demeure chez certains Rwandais malgré l'absence de preuves historiques irréfutables pour étayer cette hypothèse.

Autochtonie : « Qualité, état d'autochtone »12 ; le fait d'avoir été « formé sur place » en géologie ; le « fait d'être né de la Terre, pour l'Homme » en mythologie13.

Mouvements autochtones : En psychologie, le terme « autochtones » au pluriel désigne les « mouvements automatiques », à savoir les « mouvements auto-entretenus, n'exigeant pas, pour se continuer, d'intervention réflexogène ou volontaire »14. Les mêmes « mouvements automatiques » « (…) sont dits autochtones quand ils échappent à toute régulation, à toute action de déclenchement ou d'arrêt, comme la respiration d'un animal décérébré (…). On distingue des automatismes primaires, innés, et des automatismes secondaires, acquis : un mouvement habituel devient automatique ».

Les « mouvements automatiques » ou « autochtones » ne seraient pas étrangers à un autre concept qui nous est déjà familier, concept que la psychologie désigne par le le terme de « automatisme de répétition ». Le concept est plus connu sous l'appellation de « compulsion de répétition » qui est, selon Freud, une « tendance à répéter des modes infantiles de comportement, même lorsque cette répétition est en opposition avec la satisfaction et l'intérêt de l'individu »15.

A partir des éléments ci-dessus présentés, nous pouvons conclure que l'« autochtonie » constitue la forme la plus archaïque et la plus radicale du « communautarisme » :

Il s'agit d'un ensemble d'« usages-rituels », individuels et/ou collectifs, qui consistent à reproduire des habitudes innées et/ou acquises afin de renforcer les mécanismes de défense face à un éventuel danger que représentent d'autres communautés rivales ou des « étrangers » réels. Pour cela, l'« autochtonie » se caractériserait essentiellement par un ensemble de mécanismes de défense archaïques d'auto-conservation - désignés comme « automatismes de répétition » ou « compulsion de répétition » - par la répétition des comportements « automatiques » individuels ou collectifs dont le but est celui de conserver un idéal communautariste. On observe alors des faits sociaux particuliers comme le mariage endogamique, la référence à des figures héroïques mythiques pour légitimer les-dits comportements ou rituels, la production de biens culturels identitaires (musique, littérature, sport, habillement, etc). En particulier, lors de la survenue des violence collectives, l'« autochtonie » ou « repli communautariste » archaïque peut entraîner des comportements à risques non seulement pour les acteurs eux-mêmes, mais aussi à l'encontre d'autrui : passage à l'acte individuel et collectif, destruction de biens et de personnes, viols collectifs, déplacements massifs des populations, exil, etc.

9REY A., Le grand Robert de la langue française, Paris, Dictionnaire le Robert, 2001, p. 1028.

10Ibid.

11SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, op. cit. ; La compulsion de répétition dans les violences collectives, op. cit.

12Ibid.

13Ibid.

14PIERON H., (1951), Vocabulaire de la psychologie, Paris, PUF, 2003, p. 43.

15Ibid.

1234567891011

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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