ÉDITIONS UMUSOZO

Nouvelle hypothèse sur l'étiologie des violences collectives :
le cas du Rwanda


Dès lors que les membres d'une communauté ne se reconnaissent plus dans leur passé commun et ne partagent plus les mêmes valeurs institutionnelles et/ou socioculturelles, il devient difficile de concevoir des perspectives d'un avenir commun. Cette rupture du lien entre le passé et le présent au sein d'une même communauté peut entraîner la perte des repères identitaires et l'éclosion des troubles de comportement individuel et/ou collectif.

Notons que, du point de vue historique, l'effondrement des institutions peut déclencher l'irruption soudaine des violences identitaires : le cas du Rwanda illustre malheureusement cette réalité. Du moment où chaque « clan », tribu ou lignage essaye de revendiquer sa propre « identité » mythique pour se distinguer des autres groupes, c'est le chaos général ! Ainsi, afin de dépasser des clivages claniques préhistoriques pour créer un État moderne, les Rwandais ont eu recours à la création d'un « chef » suprême, un monarque dont le rôle était celui de « représenter » et de « fédérer » les lignages autonomes et « autochtones » d'autrefois.

Par conséquent, à chaque fin de règne tragique du régime, le Rwanda est ravagé par des violences intestines suite aux rivalités claniques archaïques qui ont été réveillées et entretenues par le colonialisme.

4. Le plan que nous allons suivre

La présente recherche comporte trois parties qui seront développées autour des thèmes suivants :

Dans la première partie, nous présenterons la méthodologie qui est la nôtre ainsi que les fondements conceptuels de nos observations.

La deuxième partie sera consacrée à la présentation de l'évolution des institutions socioculturelles au Rwanda, des lignages préhistoriques à la formation d'un État moderne centralisé sur le plan politique et administratif.

Enfin, dans la troisième partie, nous approfondirons le matériel des deux premières parties sous forme de synthèse générale.

Première partie

MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
ET FONDEMENTS CONCEPTUELS

I. METHODOLOGIE

Esquisse d'une « psychopathologie descriptive »

Depuis le milieu du 20ème siècle, la phénoménologie constitue une référence méthodologique dans différentes disciplines de la recherche scientifique. Même si le concept le plus connu est celui de la « phénoménologie de l'Esprit » qui a été théorisé par F. Hegel - la phénoménologie comme « science de la conscience », et « qui prend en compte la manifestation dialectique de l'esprit au travail dans l'histoire »3 -, c'est l'approche de E. Husserl qui nous intéresse dans la démarche qui est la nôtre.

Définition : chez E. Husserl, la phénoménologie, en tant que « science descriptive des essences »4, est une « méthode philosophique qui cherche à revenir « aux choses mêmes » et à les décrire telles qu'elles apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir constitué »5. Par analogie, dans la présente réflexion, notre approche consistera à « décrire » le symptôme individuel et/ou groupal tel qu'il « apparaît », du point de vue historique, au-delà de tout « savoir constitué ». Cette rigueur scientifique s'appliquera en particulier sur le cas du Rwanda qui nous servira de terrain d'observation.

Toutefois, tout en privilégiant la « méthode description » de E. Husserl, nous ne seront pas non-plus très éloigné de la dialectique de F. Hegel concernant sa théorie de la « phénoménologie de l'Esprit » en tant que « science de la conscience qui prend en compte la manifestation dialectique de l'esprit au travail de l''histoire ». Car, l'histoire du Rwanda - qui nous sert de terrain d'observation clinique - s'est construite dans un renversement perpétuel de rôles entre maîtres et serviteurs, petits et grands, nobles et roturiers, riches et pauvres, etc. Nous avons alors ici l'une des explications plausibles de l'attitude de l'administration coloniale allemande au Rwanda : dès leur arrivée au Rwanda, les Allemands ont certes admiré la « majesté » de ce royaume très bien organisé, mais ils ont aussi très vite pressenti les failles du système qui ne reposait que sur l'unification du pays autour de la seule personne du roi.

Références d'orientation analytique : discussion préliminaire

Dès ma première rencontre avec la théorie psychanalytique, j'ai été interpellé par la « rigueur » descriptive de S. Freud. Par la suite, E. Roudinesco et M. Plon6 m'ont apporté l'information complémentaire : S. Freud et E. Husserl ont été élèves d'un même « Maître », F. Brentano à Vienne :

« Confronté au progrès des sciences positives, Brentano cherchait à la fois à sauver la philosophie, menacée à ses yeux de disparition, et développer une psychologie empirique et descriptive fondée sur l'analyse des modalités réelles de la conscience, excluant tout subjectivisme. De ce point de vue, il eut une grande influence sur Edmund Husserl (…), son élève. Mais son enseignement, qui fut également suivi par Sigmund Freud (…) joua aussi un très grand rôle dans le développement de la pensée psychanalytique. Brentano fut, en effet, le rénovateur des thèses de Johann Friedrich Herbart. Il fut un adepte de la psychologie empirique et adjoignit à la notion herbartienne de représentation celle d'intentionnalité (acte par lequel la conscience s'oriente vers un objet). A côté des phénomènes de représentation, il distingua deux catégories d'actes mentaux : les jugements, qui permettent d'affirmer ou de nier l'existence d'un objet représenté, et les attitudes de haine ou d'amour, qui rendent indiscernables le vouloir et le sentiment. (…) En 1873, le jeune Sigmund Freud (…) entrepris son doctorat de philosophie sous la direction de Brentano. Il contestait son théisme et lui opposait le matérialisme de Ludwig Feuerbach (…). Freud, (…) déçu par la philosophie en général qu'il jugeait trop « spéculative », (…) il choisit alors la voie de la physiologie, incarnée à Vienne par Ernst von Brücke. Ainsi Brentano fut-il pour Freud un maître modèle dont l'enseignement lui indiqua la voie à suivre pour concilier spéculation et observation »7.

Je ne voudrais pas laisser sous-entendre, chez tel ou tel lecteur, que la psychanalyse serait une théorie philosophique ! D'ailleurs, S. Freud lui-même « ne reconnut pas ses emprunts conceptuels à la doctrine de Brentano, ni ce qu'il devait à ce dernier. Il se contenta d'affirmer, à propos de la philosophie, qu'après avoir été attiré par la spéculation, il y avait courageusement renoncé »8.

Néanmoins, malgré les différences évidentes qui délimitent le domaine spécifique à la psychanalyse par rapport à la philosophie, la « méthode descriptive » de la phénoménologie constitue un outil et une référence de recherche pour n'importe quel champ de la recherche scientifique. C'est pour cette raison que l'objet de la présente recherche est celui de décrire différentes représentations et/ou facteurs socioculturels à l'origine des violences collectives, suivant le modèle de la « méthode descriptive » de la phénoménologie. Cela en tenant compte de la « dimension historique ».

3Dictionnaire Hachette Encyclopédique, Paris, 1998, p. 1440.

4Ibid., p. 922.

5Ibid., p. 1440.

6ROUDINESCO E. et PLON M., (1997), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2011, pp. 207 - 208.

7Ibid.

8Ibid.

1234567891011

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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