ÉDITIONS UMUSOZO

2. Représentation psychique par analogie :
La terre, une « mère nourricière » !


Selon M. Klein, « l'avidité est la marque d'un désir impérieux et insatiable, qui va à la fois au-delà de ce dont le sujet a besoin et au-delà de que l'objet peut ou veut lui accorder. Au niveau de l'inconscient, l'avidité cherche essentiellement à vider, à épuiser ou dévorer le sein maternel ; c'est dire que son but est une introjection destructive. L'envie, elle, ne vise pas seulement à la déprédation du sein maternel, elle tend en outre à introduire dans la mère, avant tout dans son sein, tout ce qui est mauvais (…) afin de la détériorer et de la détruire. Ce qui, au sens le plus profond, signifie détruire sa créativité »59.

Ici, M. Klein fait un rappel : « Un tel processus, qui dérive de pulsions sadiques-urétrales et sadiques-anales, je l'ai défini ailleurs comme étant un aspect destructif de l'identification projective qui se manifeste dès le commencement de la vie. Du fait de leurs rapports étroits, l'on peut séparer rigoureusement l'avidité de l'envie, mais une différence essentielle s'impose pour autant que l'avidité se trouve surtout liée à l'introjection, l'envie à la projection »60.

Les problématiques relatives à « l'avidité », à « l'envie » et à « la jalousie » constitueraient, c'est mon hypothèse, l'une des explications rationnelles pour comprendre ce qui a pu se passer au Rwanda en 1994 :

D'abord, il existe la question de « l'avidité » : dans un pays où les ressources économiques sont très limitées, la situation de violences collectives est, pour certains individus, l'occasion de s'approprier les biens d'autrui par la force.

Ensuite, il y a le problème de « l'envie » : selon M. Klein, « l'envie est le sentiment de colère qu'éprouve un sujet quand il craint qu'un autre ne possède quelque chose de désirable et n'en jouisse ; l'impulsion envieuse tend à s'emparer de cet objet ou à l'endommager ». Sans aucun doute, lors des situation de violences collectives, certains criminels massacrent leurs semblables suite à un « sentiment de colère » envieuse, dans le but de « s'emparer » de leurs biens, voire même de les détruire ! Au Rwanda, le « bien » précieux de tous c'est la terre.

Or, les criminels, lors du génocide au Rwanda en 1994, étaient placés devant une difficulté majeure : le « bien » précieux qu'il aurait fallu « détruire » ou « endommager » - pour que l'autre n'en jouisse pas », c'est la terre ! Étant donné que l'on ne peut pas emporter ni sa terre natale ni les biens immobiliers en exil, des extrémistes ont alors adopté la solution criminelle radicale :

Pour cela, la colère populaire aidant, certains criminels se seraient « vengé » sur leurs « rivaux » - réels ou supposés - avec ce sentiment : « on est en train de nous chasser de notre terre, mais vous non plus vous n'en jouiraient pas »61 !

Enfin, bien entendu, il y a la question de la jalousie : « La jalousie se fonde sur l'envie mais, alors que l'envie implique une relation du sujet à une seule personne et remonte à la toute première relation exclusive avec la mère, la jalousie comporte une relation avec deux personnes au moins et concerne principalement l'amour que le sujet sent comme lui étant dû, amour qui lui a été ravi - ou pourrait l'être - par un rival (…) ». Ici, l'amour dont il est question, dans le cas précis du Rwanda, c'est l'amour du « bien » suprême, l'amour de « la mère patrie », l'amour de « la terre » qui est aussi « la mère nourricière » de tous les Rwandais.

Conclusion

Au terme de notre réflexion, voici quelques points essentiels que nous avons développés et qui constituent, à la même occasion, autant de pistes possibles pour poursuivre le débat :

1. Du point de vue méthodologique

L'approche qui a été la nôtre, dans la continuité de mes travaux de recherche précédents, c'est celle de la « méthode descriptive » afin de rendre compte des processus psychiques qui sur-déterminent la survenue des violences collectives. Cela en s'appuyant sur la « dimension historique » des situations cliniques qui nous ont servi d'étayage.

2. Du point de vue testimonial : le cas du Rwanda

De par sa complexité, l'histoire du Rwanda constitue un objet d'étude pluridisciplinaire. Pour cela, les différentes observations que nous avons formulées sont complémentaires à d'autres travaux qui ont été déjà publiés sur le Rwanda : nos propres travaux à nous, mais aussi ceux des autres chercheurs qui se sont intéressés - et qui s'intéresseront à l 'avenir - au « cas du Rwanda ». Pour toutes ces raisons, aucune recherche, aucune étude ne peut revêtir le caractère « exhaustif » sur les différentes problématiques soulevées par l'histoire et l'actualité du Rwanda. Cependant, certains points que nous avons développés méritent d'être soulignés :

Premièrement, même s'il y a eu des « erreurs » d'interprétation et/ou d'appréciation entre Rwandais et Européens dès le début de l'ère coloniale, il convient de rappeler que l'histoire du Rwanda ne peut se comprendre que si elle est intégrée dans l'ensemble sous-régional, voire même continental. C'est pour cela que la présente recherche constitue la suite logique de mes précédents travaux de recherche qui ont permis de présenter une vue d'ensemble de la région des Grands-Lacs d'Afrique depuis l'époque coloniale à nos jours.

Deuxièmement, dans le souci de rendre compte de la « dimension historique » des problématiques à l'origine de notre réflexion, j'ai présenté, tout au long de ma recherche, différents documents historiques de référence. Cela pour que le lecteur puisse approfondir lui-même, s'il le souhaite, les recherches sur la nature et l'étiologie des violences collectives au Rwanda.

Troisièmement, je me suis arrêté sur la question de l'histoire récente du Rwanda : la survenue du génocide de 1994 et ses conséquences auront été des points fondamentaux à l'origine de mes thèses et hypothèses de réflexion. Pour cela, certaines observations que j'ai développées dans le présent ouvrage viennent expliciter les thèmes que j'ai déjà présentés ailleurs.

Enfin, j'ai formulé différents questionnements sur l'attentat du 06 avril 1994 en tant qu'élément déclencheur du génocide au Rwanda la même année. En ce qui concerne l'attentat lui-même, il appartient aux « spécialistes » des question de sécurité au niveau international de nous éclairer. Cependant, à notre niveau, nous avons le plein droit de nous interroger sur cet événement dont tous les Rwandais ont enduré les conséquences. Surtout, j'ai en mémoire tous nos parents, tous nos proches, tous nos amis et connaissances qui ont perdu la vie pendant le génocide lui-même et dans l'après-génocide. Ainsi, comme je le répète sans cesse - et à juste titre - : « Le Rwanda, ce sont nos affaires à nous » avant d'être une affaire des autres !

Au sujet de la question concernant les « auteurs de l'attentat » du 06 avril 1994, je voudrais rappeler mon point de vue là-dessus. Certes, les deux camps en conflit armé à l'époque des faits ont des responsabilités historiques indéniables dans cette affaire : car, les dirigeants Hutu de l'époque n'apportent - du moins publiquement - aucune explication pour justifier leur manquement dans la sécurisation du périmètre où l'attentat à été exécuté. Du côté du Front Patriotique aussi, le constat est que ce mouvement rebelle à l'époque des faits s'est immédiatement mis en ordre de combats dès l'annonce de la mort du président J. Habyarimana ! Ces événements nous amènent à conclure que le Front Patriotique Rwandais s'était préparé [à l'avance] à la bataille décisive pour le pouvoir ! Cependant, au sujet des « auteurs » directs - ceux qui ont exécuté les « tirs » pour détruire l'avion présidentiel -, le mystère reste entier. Pour ma part, les deux camps en conflit armé ne disposaient ni des moyens matériels ni des moyens diplomatiques de dissuasion pour s'autoriser à assassiner deux présidents dans un même avion. Puis, la présence des militaires français dans le même avion constituait un obstacle quasi infranchissable pour les deux camps, à savoir l'armée régulière de l'époque et le Front Patriotique Rwandais. C'est ainsi que, à partir de différentes observations que j'ai évoquées, je formulerais l'hypothèse de l'existence d'un « troisième homme ». Cette piste n'avais jamais été évoquée alors qu'elle est, à mes yeux, très plausible.

Comme je l'ai déjà développé dans mon dernier ouvrage « Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales », le « cerveau » du régime des Hutu se trouvait dans le même avion qui a été la cible de l'attentat. Puis, juste après la confirmation de la mort de J. Habyarimana, plusieurs dirigeants Hutu de l'opposition politique furent massacrés - c'est l'opposition politique qui dirigeait le Gouvernement à l'époque des faits. Ainsi, au cas où le « cerveau » du régime Hutu et plusieurs responsables Hutu auraient été « martyrs » d'un plan criminel élaboré par leurs proches, comment ces mêmes dirigeants Hutu pourraient-ils être en même temps considérés comme responsables du génocide dont ils auraient été eux-mêmes victimes ?

Quant à la fable selon laquelle le Front Patriotique Rwandais aurait infiltré un « commando », des missiles à l'épaule, jusque dans le jardin du feu président Hutu J. Habyarimana - et que ce même commando se serait échappé après avoir abattu l'avion présidentiel -, il s'agit là d'une fable à laquelle même un nouveau-né ne croirait pas ! Car, comme je l'ai longuement décrit et selon les différents témoignages concordants, le permettre où a eu lieu l'attentat était sous la surveillance permanente des « hommes » du président. Pour cela, il a fallu nécessairement un « cheval de Troie » pour leurrer l'armée fidèle à J. Habyarimana et s'approcher de la piste d'atterrissage de l'aéroport. Ceci expliquerait le fait que toutes les enquêtes qui ont été menées pour déterminer les « auteurs » du même attentat déclencheur du génocide au Rwanda n'ont rien donné à ce jour.

3. Ouverture : du cas du Rwanda à l'universel

Il est très facile de parler de la dignité de la personne humaine aujourd'hui car, notre époque jouit d'une certaine liberté d'expression. Malheureusement, il n'y a pas d'époque plus meurtrière que d'autres ni de communauté humaine plus misanthrope que d'autres ! Dans toutes les sociétés et depuis que l'homme habite cette Terre, la paix et la violence ont toujours cohabité.

Malgré la « civilisation » - s'il en existe une !-, l'homme des origines est semblable à l'homme d'aujourd'hui : à un temps donné de l'histoire, même l'Église n'a pas échappé à la faiblesse d'utiliser la violence contre la nature humaine. En effet, le Pape Innocent IV « rédigea en 1252 la bulle Ad Extirpandam » permettant que « les hérétiques, à condition qu'il n'y ait mutilation ni danger de mort, peuvent être torturés afin qu'ils révèlent leurs propres erreurs et accusent les autres, comme on le fait pour les voleurs et les brigands »62.

A l'instar de Saint Paul, malgré les contradictions de la nature humaine, n'ayons pas peur de proclamer que l'humanité se situe au-dessus des frontières communautaristes et idéologiques.

A Issy-les-Moulineaux, France, le 1er juin 2013.

59Ibid.

60Ibid.

61Selon différents témoignages que j'ai pu recueillir, avant la fuite massive de Kigali début juillet 1994, certains éléments de l'armée régulière de l'époque auraient proposé de détruire toutes les infrastructures importantes de la capitale rwandaise. Cependant, selon les mêmes sources, le Général-Major A. Bizimungu, Chef d'État-Major nommé après le 06 avril 1994, aurait catégoriquement refusé cette proposition.

62COMPAGNONI F., article : « L'aujourd'hui des Droit de l'Homme », in Revue Concilium, n° 140, décembre 1978.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

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Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

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Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

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Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

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Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

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La compulsion
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crise identitaire
et violence collective
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