ÉDITIONS UMUSOZO
Home Courrier Umusozo Livres e-books Recherche Commandes Livres d'occasion Contact

Violences collectives et illusion groupale


D. Anzieu sur la formation des groupes pourrait nous éclairer rappelle d'abord la thèse freudienne selon laquelle « le rêve est la réalisation hallucinatoire du désir ; les processus primaires y apparaissent dominants. » Puis, D. Anzieu qualifie le rêve comme un symptôme névrotique : « le rêve est un débat avec un fantasme sous-jacent. » Enfin, selon le même auteur, le groupe qui est aussi un rêve, le groupe réel, « c’est avant tout la réalisation imaginaire d’un désir ; les processus primaires voilés par une façade de processus secondaires y sont déterminants. » Comme le rêve, le groupe est un débat avec un fantasme sous-jacent. Pour cela, « les humains vont à des groupes de la même façon que dans leur sommeil ils entrent en rêve. » 72

Définition : l'illusion groupale est un « état psychique collectif des membres d'un groupe » ayant reconnu et accepté un « leader » commun. « Cette illusion (…) reproduit le renoncement des frères et sœurs au désir infantile d'être chacun le préféré du père. Dans les groupes non directifs, l'illusion groupale survient après une première phase dominée par l'angoisse de persécution. D'où le sentiment d'euphorie d'être délivré de cette angoisse. L'illusion groupale cimente alors l'unité du groupe. Elle est à l'évolution d'un groupe ce que le stade de miroir est à l'évolution de l'enfant : une étape nécessaire mais aliénante, fondatrice du narcissisme groupal. »73

Par conséquent, la situation des violences collectives semble confirme l'observation kleinienne selon laquelle le noyau violent primitif ne disparaît jamais : tout au long de son existence, l’individu conserve la propension au sadisme et/ou au masochisme, quel que soit son statut social ou son degré d’instruction. Pour cela, notre hypothèse est que les pulsions archaïques visant le passage à l’acte coexistent aux côtés des processus secondaires hérités de la culture : en temps de paix, les mêmes pulsions violentes sont constamment réprimées par la Loi ou le surmoi culturel. Mais, lorsque le « chaos social » se produit, les pulsions de mort visant la destruction reprennent leur droit. Et cette observation permet de comprendre la conclusion de D. Anzieu sur la nature de « l’illusion groupale »74 : « à côté de l’illusion individuelle et des productions culturelles qu’elle alimente et dont elle se nourrit, il existe une illusion groupale, régression protectrice, transition vers la réalité inconsciente intérieure ou vers la réalité sociale extérieure. »75

4ème partie

ETUDE SUR UN CONTEXTE CLINIQUE PARTICULIER :
Problématique de la violence chez l'adolescent en situation d'exil

I. Exil et trauma

« Notre culture n’est pas la meilleure, mais elle est la bonne pour nous. » Telle est l’affirmation identitaire d’une catégorie des patients à laquelle le thérapeute est régulièrement confronté dans la clinique auprès des exilés. A l’opposé de cette fixation à la culture du pays d’origine, d’autres patients « oublient » leurs racines culturelles. Par conséquent, à partir de différents cas cliniques que nous allons présenter, nous pouvons formuler l’hypothèse de deux étiologies possibles en ce qui concerne les psychopathologies de l’exil chez les adultes comme chez les adolescents :

En situation d’exil, au lieu de garder un équilibre entre les souvenirs de la terre natale et la réalité socioculturelle du pays d’accueil, certains sujets surestiment la culture du pays d’origine – celle-ci étant considérée comme un tout immuable ; ou, à l’inverse, d’autres oublient leurs repères identificatoires archaïques au profit des acquis supposés de la culture du pays d’accueil. Dans les deux cas, il y a en même temps un effet de surestimation et un effet de rejet. La surestimation de la culture d’origine suppose le rejet presque « total » de celle du pays d’accueil ; a contrario, lorsqu’on surestime plutôt la culture du pays d’accueil, on rejette essentiellement les attributs identificatoires hérités de ses origines.

1. Les souffrances identitaires en situation d'exil

- Epreuve d'être parent en situation d'exil : Dans son analyse sur la spécificité de la souffrance culturelle, René Kaës relève trois traits à partir de la clinique des groupes inter-culturels.76

Premièrement, la différence culturelle nous confronte à revivre la relation d’inconnu qui s’origine dans la relation à la mère, et représente ce qui, en nous et en elle, demeure inconnu, attractif et redouté. » D’où diverses pathologies chez certains sujets exilés autour de la question du mariage et de la descendance car, la peur de l’étranger rend surtout compte de l’angoisse liée à l’intrusion de « l’autre » dans l’histoire personnelle du sujet. Mais, cette intrusion est en même temps nécessaire pour s’adapter aux mœurs d’une autre société : c’est par la différence de l’autre – en tant que semblable - que l’exilé peut s’approprier la culture nouvelle. Ainsi, dans l’exil, l’identification subjective à ce qui est « étranger » s’étaye sur le modèle archaïque du choix d’objet sexuel, à partir du couple parental, puis sur l’identification aux frères et sœurs. Si cet étayage archaïque a été fragilisé, cela peut constituer la brèche pour la pathologie.

Deuxièmement, « la différence culturelle nous confronte à la rupture de tout ce qui, en soi et dans la culture, correspond au maintien de la relation d’unité duelle. » Et de ce point de vue, « le père est une figure de l’étranger » : dans l’exil, la fonction symbolique archaïque du père intervient à nouveau. D’un côté, le sujet est appelé à continuer d’être lui-même – c’est la dimension de l’unité identitaire subjective. De l’autre, il est appelé à négocier en permanence avec les fondements archaïques de son identité pour intégrer ce qui est perçu comme « contraintes externes » dans la culture du pays d’accueil.

Troisièmement, « plus fondamentalement, la troisième différence nous confronte avec l’identité humaine, avec les critères et les limites par lesquelles nous la constituons. » Il s’agit ici de la dimension symbolique du sujet social que chaque individu hérite de la mémoire collective : la mémoire collective prend le relais des modèles parentaux dans l’identification symbolique du sujet. Cela à travers le corpus culturel et le modelage initiatique qui jouent le rôle de socialisation.

- Exil, filiation et transmission :

Exemple de l'entretien clinique avec une mère et ces deux enfants dont le père avait été victime des violences corporelles au pays natal

- La violence comme quête d'identité

Cas clinique de Julien, né dans un camp de réfugiés et qui traite son père de « nul » ici en France !

2. Rêve et désenchantement

3. Les enjeux de la transmission

- La double contrainte [p. 209 – 210]

L’hypothèse d’un traumatisme de la « double contrainte », développée par G. Bateson,77 à partir de sa « théorie communicationnelle » sur « l'origine et la nature de la schizophrénie » :ce traumatisme de la « double contrainte » consisterait dans le fait que, suite aux injonctions paradoxales de l’entourage, le sujet – pour ne pas perdre l’amour des parents – finit par modifier sa propre structure psychique.

Cependant, d’après l’observation de G. Bateson et ses collaborateurs, « la psychothérapie elle-même est un contexte de communications à plusieurs niveaux, qui implique l'exploration des frontières ambiguës séparant le littéral du métaphorique, ou la réalité du fantasme. » Ainsi, dans la psychothérapie, il existe une communication réciproque entre le patient et les soignants dans laquelle surgissent les mécanismes de « la double contrainte. » Selon le même auteur, « la différence entre la contrainte thérapeutique et la situation originelle de double contrainte tient en partie au fait que le thérapeute, lui, n'est pas engagé dans un combat vital. I1 peut, par conséquent, établir des contraintes assez bienveillantes, et aider graduellement le patient à s'en affranchir. »

Les mêmes mécanismes de la « double contrainte » seraient à l’œuvre dans le traumatisme initiatique : en effet, l’initiation consiste dans la contrainte extérieure qui, à travers la parole et le symbole, oblige le sujet à modifier sa structure psychique. Le caractère paradoxal de l’initiation – sa « double contrainte », c’est que la société demande au sujet de « devenir lui-même » tout en faisant reposer sur ses épaules toute la mémoire inter-générationnelle ! Dans certaines cultures, cette « double contrainte » de l’initiation est symbolisée par le masque. Dans ce contexte initiatique bien précis, le mot « personne » peut désigner l’intégrité psychique du sujet sous le couvert de l’anonymat absolu que confère le masque. Ceci permet de rendre compte de la dimension inconsciente du sujet, laquelle doit être « modelée » ou « ajustée » pour s’adapter aux exigences de la réalité groupale. Et c’est par ce processus de « modelage initiatique » que s’opère l’identification symbolique du sujet social, car cette dernière prend en compte l’héritage des modèles parentaux.

Cependant, en situation d'exil, « le masque » de certains sujets tombe ! L’individu se retrouve alors « mis à nu », exposé à la merci de tous et à toutes les menaces jusque dans son intégrité psychique. En fait, ce masque qui tombe dans l’exil c’est celui qui, à travers le corpus socioculturel, met tout le monde sur le même pied d’égalité. Notons que ce sentiment d’égalité est la condition nécessaire pour que les individus puissent s’identifier les uns aux autres.78

72ANZIEU D., (1971), texte « L’illusion groupale », in Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod, 1999, pp. 74 - 98.

73ANZIEU D., article « Illusion groupale », in DORION R. et PAROT F. (sous la direction de), (1991), Dictionnaire de psychologie, o.c., pp. 362 - 363.

74ANZIEU D., (1971), texte « L’illusion groupale », in Le groupe et l’inconscient, o.c., Ibid.

75Ibid, p. 97.

76KAËS R. et al., Différence culturelle et souffrances de l’identité, Paris, Dunod, 1998, p. 69.

77BATESON G. et al., article « Toward a theory of schizophrenia », in Behavioral Science, 1956, vol. I, n° 4, (Publication française dans BATESON G., Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980).

78FREUD S., (1921), texte « psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, o.c, p. 181.


1234567891011

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
Cet ouvrage est désormais édité par
les EDITIONS UMUSOZO