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III. Mythe et violence identitaire


1. Identification projective et violence destructive


Apports de M. Klein [p. 165 – 167]


Selon M. Klein, [Rappel] « l'amour et la haine sont dès le début de la vie projetés sur » l'objet parental. Par la suite « les fantasmes » clivés « s'étendent (...) à d'autres personne. » La remarque de l'auteur qui nous intéresse en particulier c'est que « l'angoisse de persécution et la peur de représailles (...) forment la base du développement de la paranoïa et de la schizophrénie. Ce ne sont pas seulement les parties du corps ressenties comme destructrices et mauvaises qui sont clivées et projetées dans une autre personne ; ce sont aussi les parties ressenties comme bonnes et précieuses (...). »60 D'autre part, M. Klein précise qu'il existe une « importance majeur, dans l'identification, de certains mécanismes de la projection, complémentaires de ceux de l'introjection » : l'identification procéderait à la fois de la projection et de l'introjection. Pour cela, « l'identification projective est liée à des processus de développement » - processus précoces dont « la position paranoïde-schizoïde. » En effet, l'identification serait liée à un stade « où le clivage est à son comble et où l'angoisse de persécution prédomine. (...) L'identification par la projection suppose que le clivage de certaines parties de soi s'associe à leur projection sur (ou plutôt dans) une autre personne. »61 Cette théorie permet de comprendre le processus complexe par lequel les individus s'identifient au meneur dans la foule : d'une part par introjection et projection des attributs ressentis comme bons – attributs dont le « meneur » serait le représentant ou la figure vivante ; d'autre part, par la projection de la « haine » ou « objets mauvais » à d'autres individus pour leur nuire.

Dans la tradition rwandaise, les monarques les plus respectés sont ceux qui ont fait des conquêtes, ceux qui ont fait la guerre contre les « ennemis » étrangers. Cette culture de la guerre n’a pas disparue même si les guerres de conquête ont disparues dès l’époque coloniale. En revanche, « l’ennemi » a changé de nature : au lieu de se trouver à l’extérieur du pays, l’ennemi est devenu « interne » : ce sont désormais des rivaux politiques, des adversaires tantôt « Hutu » tantôt « Tutsi » selon les intérêts en jeu.

2. La double nature des manifestations affectives

Apports de J. Rivière

« Les manifestations affectives ont deux sources fondamentales », à savoir « les deux grands instincts primitifs de l'homme : la faim et l'amour. » Pour cela, « notre vie est essentiellement au service d'un objectif double : s'assurer des moyens d'existence et, en même temps, tirer du plaisir de cette existence (...). » Comme le souligne l'auteur dans la suite de sa réflexion, « ces buts engendrent des émotions profondes » et « peuvent être la cause de grands bonheurs ou de grands malheurs. »62

S'agissant de la question de l'agressivité, le point de vue de J. Rivière est encore une fois déterminant pour comprendre la nature des violences collectives : « on reconnaît généralement comme inné, chez l'homme et la plupart des animaux, un instinct d'agression, tout au moins pour se défendre. » Mais, selon l'auteur, il existe un lien étroit entre l'agressivité et le plaisir. Car, « des pulsions agressives, cruelles et égoïstes, sont étroitement associées à des sentiments de plaisir et de satisfaction (...) et une certaine fascination et une excitation peuvent accompagner la gratification de ces pulsions. (...) Ce plaisir, qui peut s'associer étroitement à des émotions agressives, explique dans une certaine mesure pourquoi ces émotions sont si impérieuses et difficiles à contrôler. » De plus, « la haine, l'agressivité, l'envie, la jalousie, le désir de posséder, tous ces sentiments que les adultes ressentent et expriment, sont à la fois des dérivés (...) de l'expérience primitive et de la nécessité de la maîtriser si nous voulons survivre et obtenir quelque plaisir dans la vie. »63

a) pulsions agressives de destructions : le viol génocidaire

b) pulsions agressives de possession : le viol d'emprise

IV. Du cas du Rwanda à l'universel

1. Néo-mythe, idéologie et guerre civile : les récits de jeunes guérilleros de la région des grands-lacs - confirmation des recherches de HRW

2. La violence de l'idéologie marxiste

3. La violence des mythes pacifistes

4. La violence des mythes religieux

5. La violence du mythe de la justice humaine

V. Conclusions à partir de nos thèses et hypothèses de recherche [p. 191 – 196]

La vie psychique transcende-t-elle « les cultures » ?

La vie psychique, de par l’introjection d’objets identificatoires externes, ne transcende pas la culture. En revanche, la vie psychique s’incarne dans une culture donnée tout en conservant une certaine plasticité lui permettant d’introjecter d’autres objets identificatoires offerts par des cultures différentes. Ainsi, certaines pathologies ou comportements antisociaux seraient liés soit au manque de plasticité afin de s’approprier de nouveaux objets d’étayage – « l’en-moins pathogène » ; soit à une « porosité » de la psyché : dans ce deuxième cas de figure, il y aurait une intrusion massive de l’environnement – « l’en-trop pathogène ». L'adhésion aux idéologies meurtrières sans discernement, lors des violences collectives, illustre cette hypothèse.

La « maladie du temps » et la « maladie de l’histoire »

E. Minkowski a défini la notion de « maladie du temps » qui caractériserait les états de dépression.64 Cette maladie du temps serait liée au « dualisme » de la vie psychique selon le même auteur : d’un côté le sujet se sent embarqué ou confondu avec l’autre, mais en même temps il se sent isolé. Ce dualisme est dû, selon E. Minkowski, à la perte de « la solidarité organo-psychique » qui est la condition essentielle du « j’existe. » Car, « le phénomène de l’achèvement suppose une solidarité entre le moi et le monde ambiant. » Ainsi, la pathologie n’est pas autre chose que cette « déconnexion » entre le moi et le monde ambiant. Cette « déconnexion » entre le moi et la réalité constitue la caractéristique principal de l'état mental des auteurs de violences collectives.

L’inquiétant dans les violences collectives : la violence fondamentale65

A partir de divers textes de Freud et les travaux de M. Klein, J. Bergeret a élaboré une théorie de la « violence fondamentale » dans le développement individuel du sujet. En 1915, dans un texte sur « la guerre et la mort »,66 Freud parle de « l’évolution de l’imaginaire humain se produisant sous l’influence de l’environnement et à partir d’éléments brutaux archaïques – mouvements pulsionnels. » Cette évolution serait à l’origine du « comportement de tendresse (…) sans que les éléments instinctuels brutaux fondamentaux ne disparaissent complètement. » C’est à partir de 1920, notamment dans le texte « Au-delà du principe de plaisir »67 que Freud a décrit, selon l’étude de J. Bergeret, « une représentation fantasmatique précoce d’un danger objectal mettant en question la vie du sujet et constituant une sorte de défense congénitale contre le danger extérieur (…) »68 Pour J. Bergeret, « cette fonction imaginaire innée serait le prototype de toutes les représentations fantasmatiques ultérieures impliquant un danger pour le sujet. »

Quant aux travaux des auteurs kleiniens, ils ont permis de mettre en évidence l’hypothèse « des fantasmes violents très précoces » et « les peurs du tout jeune enfant d’être victime de représentations parentales terrifiantes. » Mais, la thèse principale des auteurs kleiniens c’est qu’il s’agirait, dans ces peurs, de « la propre violence de l’enfant projetée sur les parents à cette période. » La grande nouveauté de cette découverte aura été l’hypothèse selon laquelle « la violence non négociée, non intégrée dans la poussée libidinale peut conduire à des attitudes envisageant la destruction de l’objet. » Cette violence se poursuivrait chez l’adulte « dans des tendances criminelles ou asociales. » C’est ce que J. Bergeret qualifie de « noyau violent primitif » chez M. Klein. Celle-ci affirme que ce noyau violent primitif ne disparaît jamais : soit « il s’intègre dans la libido pour lui conférer sa puissance, ou bien il intègre une partie de la libido libre pour donner naissance à l’agressivité et au sadisme véritable. »69

Enfin, référence faite aux travaux de I. Hendrich, J. Bergeret revient sur le concept freudien de « pulsion d’emprise » qui serait « innée, asexuée, non agressive, ne devenant sadique qu’une fois sexualisée, liée à une origine héréditaire poussant à l’action pour des raisons vitales. » Sur ce point, D. Braunschweig et M. Fain affirment que la « pulsion d’emprise » constituerait une forme de « narcissisme primitivement secondaire » qui, selon le commentaire de J. Bergeret, correspondrait à son tour à « une formation imaginaire représentant un investissement du Moi. » Cette formation imaginaire résulterait « à la fois de la mise en action de moyens spécifiques environnementaux (c’est – à – dire les modèles proposés par les parents) et de la satisfaction accordée aux instincts de conservation (c’est – à – dire des éléments structuraux innés.) » D’après J. Bergeret, le but de ce processus est celui de « faire cesser cet état de détresse initial lié au dilemme : « l’autre ou moi ? »

Ainsi, la réflexion de J. Bergeret aboutit à l’hypothèse de l’existence d’une « violence fondamentale » qui « s’appuie (…) à son origine sur des mises en scène tout à fait précoces telles que « l’autre ou soi ? » ; « lui ou moi ? » ; « survivre ou mourir ? » ; « survivre au risque de devoir tuer l’autre » sans intention nette de détruire spécifiquement cet autre. »70

En définitive, comme le souligne J. Bergeret, « l’instinct de mort correspondrait chez Freud à l’évocation d’une étape vers le retour d’un refoulé primaire antérieur au refoulé sexuel. » Par conséquent, « le sujet ayant correctement atteint son Œdipe (…) serait celui qui a pu réaliser au sein de l’économie génitale triangulaire l’intégration des données essentiellement violentes de son refoulé primaire. »71

60Ibid.

61Ibid.

62RIVIERE J., texte « La haine, le désir de possession et l'agressivité », in KLEIN M. et RIVIERE J., (1937), L'amour et la haine, o.c., p. 15.

63Ibid., p. 25.

64MINKOWSKI E., (1933), Etude sur la structure des états de dépression : Les dépressions ambivalentes, Paris, édition du Nouvel Objet, 1993, pp. 1 - 60.

65BERGERET J., (1980), texte « La violence fondamentale », in Freud, la violence et la dépression, Paris, PUF, 1995, p. 63 – 92.

66FREUD S., (1915), texte « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 9 - 40.

67FREUD S., (1920), texte « Au-delà du principe de plaisir », in Œuvres complètes tome XV 1916 – 1920, o.c., Ibid.

68BERGERET J., texte « La violence fondamentale », in Freud, la violence et la dépression, o.c., p. 78.

69Ibid., p. 79.

70Ibid., p. 80.

71Ibid., p. 82.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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