ÉDITIONS UMUSOZO
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IV. Fondements conceptuels


1. Le passage à l'acte : « trait dominant des personnalités psychopathiques mais pouvant également survenir sur toute forme d'organisation psychique qui représente un mode de résolution de la tension liée à un conflit, par une décharge immédiate venant à la place d'une prise de conscience ou d'une élaboration mentale. »28 Dans la présente recherche, le passage à l'acte collectif concerne avant tout le phénomène de groupe, la violence identitaire collective.

2. Le bouc émissaire : Les Hébreux « sacrifiaient rituellement à la divinité un bous blanc chargé de leurs péchés à la fête des Expiations. » En général, le « bouc émissaire » « désigne un agent social (minorité, étranger, leader déchu) sur lequel des accusateurs rejettent sans justification les fautes ou les erreurs commises par la collectivité. »29 Selon R. Girard, dans les persécutions historiques, les « coupables » restent suffisamment distincts de leurs « crimes » pour qu'on ne puisse pas se méprendre sur la nature du processus. Il n'en va pas de même dans le mythe. Le coupable est tellement consubstantiel à sa faute qu'on ne peut pas dissocier celle-ci de celui-là (…). »30

3. Le clivage : « coexistence de motions pulsionnelles opposées, sans intégration ni compromis possible ; coexistence d'une partie du réel avec le déni de certaines perceptions de la réalité intérieure et extérieure »31 Or, dans la psychologie collective, si la foule s'organise autour d'un chef commun, il importe de souligner que le « leader » représente à la fois « le modèle » à suivre pour atteindre un but, puis cet « idéal » ultime lui-même. Ainsi, tout « idéal » suppose la perfection rêvée – l'utopie, à côté de laquelle il doit exister des situations d'échec ou des figures négatives – des contre-modèles – à combattre.

4. La compulsion de répétition : selon E. Roudinesco et M. Plon, « même s'il n'en développe toutes les implications théoriques qu'en 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Sigmund Freud a très tôt relié entre elles les idées de compulsion et de répétition pour rendre compte d'un processus inconscient, et comme tel immaîtrisable, qui contraint le sujet à reproduire des séquences (actes, idées, pensées ou rêves) qui furent à l'origine génératrices de souffrance et qui ont conservé ce caractère douloureux. La compulsion de répétition provient du champ pulsionnel, dont elle possède le caractère d'insistance conservatrice. »32

Rappel : c'est le même concept freudien de « la compulsion de répétition » qui constitue le noyau de notre sujet de thèse. Selon Freud, « la compulsion de répétition est « l’éternel retour », la répétition inconsciente des expériences traumatiques du passé. L'auteur rattache ces symptômes, chez l’être humain, à deux forces pulsionnelles opposées : la « pulsion de vie » et « la pulsion de mort. » La première est vitale et contribue au progrès créatif, tandis que la seconde a pour but la destruction, l’anéantissement de la vie et du progrès culturel.33

5. L'identification / l'identification projective :« Terme employé en psychanalyse pour désigner le processus central par lequel le sujet se constitue et se transforme en assimilant ou en s'appropriant, en des moments clés de son évolution, des aspects, attributs ou traits des êtres humains qui l'entourent. »34 En tant que “expression première d’un lien affectif à une autre personne,\E2\80? l’identification est au centre du complexe d’Œdipe.

Chez Freud, comme nous l'avons exposé ci-dessus, « (...) l’identification est la forme la plus originaire du lien affectif à un objet » ; puis, « par voie régressive, elle devient le substitut d’un lien objectal libidinal, en quelque sorte par introjection de l’objet dans le moi » ; enfin, « elle peut naître chaque fois qu’est perçue à nouveau une certaine communauté avec une personne qui n’est pas objet des pulsions sexuelles. »35 A l’adolescence, ce processus aboutit à la création de liens avec des personnes extérieures du cercle familial, à savoir des liens avec des personnes qui ne constituaient pas l’« objet des pulsions sexuelles infantiles » selon la théorie freudienne.

L'identification projective

Selon M. Klein, « l'amour et la haine sont dès le début de la vie projetés » sur l'objet parental. Par la suite, « les fantasmes » clivés « s'étendent (...) à d'autres personne. » Selon le même auteur, il existe une « importance majeur, dans l'identification, de certains mécanismes de la projection, complémentaires de ceux de l'introjection. » Pour cela, « l'identification projective est liée à des processus de développement » - processus précoces dont « la position paranoïde-schizoïde. »36 Comme le démontre R. Kaës dans son étude sur l'idéologie, les mêmes mécanismes psychiques de l'identification projective sont aussi à l'œuvre dans les violences collectives.

6. Idéologie et destin des pulsions : créé en 1798, le terme « idéologie » désigne « la science descriptive de la pensée et de l'origine des idées fondée sur l'observation intérieure et sur la connaissance médicale de la nature de l'homme. (…) En 1800, l'Idéologie englobait l'ensemble des sciences de l'homme. (…) En 1812, Napoléon s'emploie à conférer au terme la connotation péjorative de discours abstrait et creux. K. Marx lui donna le sens couramment utilisé aujourd'hui de conception du monde qui reflète des faits socioéconomiques. C'est en ce sens que l'utilise aujourd'hui la psychologie sociale lorsqu'elle étudie, par exemple, l'influence des structures collectives sur les comportements des groupes ou des individus. »37

Idéologie et destin des pulsions

L'hypothèse de départ de R. Kaës est que l'idéologie est « le contenant » de la violence orale. « De ce point de vue, l'idéologie est l'inverse du bégaiement »38 selon le même auteur. En effet, « de son rapport avec l'oralité, l'idéologie tient l'une de ses fonctions majeures : elle se constitue contre la séparation, contre la césure. L'idéologue parle sans que ses lèvres soient séparées du sein (...), tout son plaisir est dans l'évitement de la castration orale (...). » R. Kaës aborde ensuite la question de la place de l'idéologie dans le destin individuel : « un tel déni de la castration primaire s'étaye sur la violence orale de la mère ; nous allons retrouver, avec le pivot anal, la même imago maternelle : phallique. »39

« (...) Alors que le bégaiement serait le résultat de la prééminence des pulsions partielles sur le Moi, l'idéologie attesterait plutôt de l'allégeance des pulsions aux formations idéales moïques et surmoïques, auxquelles les formations groupales apportent un étai surdéterminé. L'omnipotence de l'idée – et de l'idéal, et de l'idole – tient au déni, (...) mais c'est une omnipotence « réussie », dans la mesure où la violence est contenue dans la pensée d'airain, et retournée efficacement, sans conflit interne. »40

A partir de l'expérience d'analyste, R. Kaës présente par ailleurs la nature « égalitariste » de l'idéologie et le souci du contrôle des pulsions sadomasochistes :

« La position idéologique se présente (...) comme une tentative de réduire – et de résoudre - (...) l'écart entre le narcissisme et l'objet, [écart] qui forme coin dans le fantasme et faille dans l'unité imaginaire. »41 Pour cela, grâce à l'idéologie « se maintient (...) l'intégrité narcissique du corps-goupal, extension omnipotente du corps de chacun : au prix d'un clivage, d'un déni, d'une parole répétitive, projectile, totalisante. »42

R. Kaës termine sa réflexion sur l'idéologie et le destin des pulsions par une observation concernant la « violence idéologique » caractérisée par « l'envie » et « la jouissance » selon l'auteur. « L' envie (...) organise le rapport de la destruction et de la jouissance : l'envie est la jouissance de détruire ce dont l'autre jouit et dont de ce fait il spolie tous les autres. L'idéologie est à la fois l'objet et l'arme de la violence envieuse, mais elle se récuse comme jouissance, en raison du clivage qui la constitue. » Cette observation de R. Kaës est éclairée dans la suite du texte par A. Green : « Jamais la destruction n'est assumée comme jouissance au niveau de l'idéologie qui ne connaît que la lutte pour le bien. (...) L'idéologie opérera donc le refoulement des pulsions de destruction ou déniera leur effet. Comme telle, elle déplacera le sens des conflits qui ne sera plus conflit entre pulsions de vie et pulsions de mort, mais conflit entre la chair et l'esprit, l'organisme et le milieu, ou entre forces antagonistes de la réalité sociale. A la limite, l'idéologie sera négation de la pulsion, car toute pulsion a un caractère peu ou prou violent, donc destructeur. Et l'homme sera affranchi du désir. »43

7. L'inquiétant : [Rappel] à partir de l'étude d'O. Rank sur le phénomène du double, Freud affirme que le double était à l'origine une assurance contre la disparition du moi, un « démenti énergétique de la puissance de la mort » [selon O. Rank], et l'âme « immortelle » fut vraisemblablement le premier double du corps. La création d'un tel dédoublement comme défense contre l'anéantissement a son pendant dans une présentation figurée de la langue du rêve (…). La représentation du double ne disparaît pas nécessairement avec ce narcissisme des primes origines, car elle peut acquérir, des stades de développement ultérieurs du moi, un nouveau contenu. »44

Pour cela, l'« étrange familier » est une impression effrayante qui se « rattache aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières. » Ainsi, cette impression d'étrangeté est à l'origine de « la peur de castration, la figure du double, le mouvement de l'automate. Ces trois modalités de l'étrange ont pour trait commun de réactiver des forces primitives que la civilisation semblait avoir oubliées et que l'individu croyait avoir surmontées (...). »45

A partir des données déjà rassemblées dans la présente recherche, nous pourrions résumer ainsi notre hypothèse centrale : c'est l'inquiétant de la mémoire collective qui serait à l'origine du passage à l'acte en foule : la présente formulation fait référence aux textes de S. Freud - « L’inquiétant »,46 et celui de M. Halbwachs - « La Mémoire collective. »47

8. Le mythe : « Qu'est-ce qu'un mythe ? » C. Carlier et N. Griton-Rotterdam nous donnent une réponse à cette question précise : « Le terme de mythologie n'a rien de mystérieux : il désigne un ensemble de mythes appartenant à un même contexte culturel, et réunis sans grand souci de cohérence. La notion de mythe, en revanche, est infiniment plus complexe. » Les deux auteurs ne se risquent pas à résoudre les problèmes « insolubles » concernant la définition du mythe. Ils proposent plutôt d'« éclairer », de « limiter l'objet du mythe » : il « se caractérise par sa forme (un récit), par son fondement (une croyance religieuse), par son rôle (expliquer l'état du monde). »48

Selon les mêmes auteurs, le mythe est un type particulier de récit dont le modèle a été donné par les histoires des dieux de la Grèce antique. »49 Cependant, tous les mythes «  ne sont pas des histoires de dieux, ce sont des histoires des héros mais distinguées des contes ou des légendes, ce sont des histoires d'ancêtres mais distinguées des récits historiques, des histoires d'animaux distinguées des fables (...) ».50 A la différence des contes qui ne sont que des inventions, les mythes « sont reconnus pour vrais par les sociétés qui les racontent alors que, contrairement à ce qui se passe pour les récits historiques, il n'y a pourtant là, aux yeux de l'observateur étranger, pratiquement rien de vraisemblable. »51

Malgré le paradoxe de la nature du mythe – dont le récit est considéré comme vrai par ses dépositaires sans qu'il y ait de preuve scientifique pour les étrangers, ses effets sur l'organisation socioculturelle sont indéniables. en plus des mythes dits « classiques », les différentes idéologies à l'origine des violences contemporaines constitueraient des « néo-mythes » : à l'opposé des mythes classiques qui sont des récits anonyme, les « néo-mythes » sont des idéologies de « héros » modernes : des « icônes », des nouveaux mages ou prophètes, des « leaders » dont l'influence aura constitué une communauté idéologique de partisans, indépendamment des frontières étatiques traditionnelles : des saints, des artistes, des guérilleros, des pacifistes, etc.

Néanmoins, malgré leur différence manifeste, les « mythes classiques » et les « néo-mythes » ont plusieurs points communs : la transmission par le moyen du récit et l'allégeance inconditionnelle des « fidèles » au récit mythique et/ou à l'idéologie du « héros ». Par la suite, les conséquences socioculturelles de cette allégeance sont réelles. Ainsi, mon hypothèse est que la guerre constitue l'une des conséquences majeures de la croyance aux mythes et aux néo-mythes, puis, elle est aussi l'expression par excellence de leur violence multiforme.

28GUELFI J. D. (sous la direction de), Psychiatrie, Paris, Masson, 1987, p. 349.

29ANZIEU D., article le « Bouc émissaire », in DARON R. et PAROT F. (sous la direction de), (1991), Dictionnaire de psychologie, Paris, PUF, 2003, p. 94.

30Ibid., pp. 40 - 59.

31GUELFI J. D. [sous la direction de], Psychiatrie, o.c., p. 209.

32Ibid., p. 913.

33FREUD S., (1930), Le Malaise dans la culture, o.c., p. 64.

34ROUDINESCO E. et PLON M., Dictionnaire de la psychanalyse, o.c., p. 495.

35FREUD S., (1921), texte «  Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, o.c., Ibid.

36KLEIN M., (1955), texte «A propos de l'identification », in Envie et gratitude et autres essais, o.c.

37PAROT F., article « Idéologie », in DORION R. et PAROT F. (sous la direction de), Dictionnaire de psychologie, o.c., p. 361.

38KAËS R., L'idéologie – études psychanalytiques, o.c., p. 95.

39Ibid.

40Ibid., p. 97.

41Ibid., p. 107.

42Ibid.

43Ibid., p. 123.

44Freud S., (1919), texte « L'inquiétant », in Œuvres complètes XV 1916 – 1920, o.c.

45ROUDINESCO E. et PLON M., Dictionnaire de la psychanalyse, o.c., p. 124.

46FREUD S., (1919), texte « L’inquiétant », in Œuvres complètes XV 1916 - 1920, o.c., pp. 147 - 188.

47HALBWACHS M., La mémoire collective, Paris, PUF, 1950.

48CARLIER C. et GRITON-ROTTERDAM N., Des mythes aux mythologies, Paris, Ellipses, 2008, p.7.

49Ibid.

50Ibid.

51Ibid.

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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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Le Jugement
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