ÉDITIONS UMUSOZO
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2. Les violences collectives comme maladie de la mémoire


Fondements épistémologiques sur la théorie de la mémoire [p. 32]

Du mythe à la réminiscence

Platon : la réminiscence est l'activité qui préside au transport de l'âme des réalités sensibles vers leurs modèles intelligibles contemplés jadis.

Aristote : Pour parachever « la démythologisation de la réminiscence », Aristote distingue celle-ci de la « mémoire » en lui ôtant « toute dimension métaphysique » : dans son œuvre « De la mémoire et de la réminiscence » Aristote « différencie la mémoire, simple conservation du passé, commune aux hommes et à certains animaux, et la réminiscence, qui n'est plus alors que la faculté proprement humaine de rappeler volontairement et de reconnaître le souvenir. »21

Une autre observation plus importante distingue l'étude d'Aristote de celle de Platon sur la réminiscence : « Alors que la réminiscence platonicienne est arrachement au devenir et accès à l'immuabilité des Idées, la réminiscence aristotélicienne est totalement inscrite dans le flux temporel. Pour expliquer comment on se souvient de ce qui n'est pas là », Aristote propose de « comprendre le souvenir comme une empreinte laissée en l'âme par une sensation passée. »

Du mythe à la représentation

Platon : il disqualifie ontologiquement la peinture (une représentation) « qui n'est qu'imitation d'une apparence et éloignée de deux degrés du réel. »22

Aristote : il insistera en revanche sur le plaisir éprouvé devant une imitation réussie. »23 Autrement dit, pour Aristote, la copie (représentation) vaut l'original pour le sujet qui « se représente » la réalité.

Approche réaliste de Freud : souligne l'« (...)inhérence des énergies d'investissement aux représentations. » Ce qui l'a amené à envisager la « construction d'une dynamique psychique réaliste du sens : toutes les représentations viennent de perceptions, en sont des répétitions. »24

De par ce qui vient d'être exposé ci-dessus, nous pouvons proposer une interprétation de l'observation de Freud selon laquelle « le patient répète au lieu de se souvenir » : le symptôme de la compulsion de répétition consiste à passer d'une représentation obsédante à un acte compulsif, sans laisser de place à la réminiscence, au souvenir.

Concernant notre réflexion de recherche, le mythe nous intéresse dans ce sens où il est constitué de représentations collectives de la réalité et, par la suite, le sujet s'approprie de ces représentations. En tant que « répétitions des perceptions », les représentations collectives et/ou individuelles acquièrent alors le statut de « réalité », d'objet réel pour le sujet qui éprouve « le plaisir » de son « imitation réussie », autrement dit le fantasme. D'où une possible superposition de mythes (mémoire collective) et de fantasmes (mémoire individuelle) dans les violences collectives. Et cette superposition devient l'élément fédérateur, au sein d'un groupe social donné, grâce à la figure du meneur ou à la construction d'une idéologie identitaire.

Mythe et fantasme : « Freud distingue entre les fantasmes conscients, les rêves diurnes et les romans que le sujet se raconte à lui-même, mais aussi certaines formes de création littéraire, et les fantasmes inconscients, rêveries subliminales, préfiguration des symptômes hystériques, néanmoins conçues comme étant en liaison étroite avec les fantasmes conscients. »25 Autrement dit, le mythe fait partie intégrante des résultats de la création fantasmatique. Car, avant de revêtir un sens collectif et de concerner tout un peuple, le mythe est avant tout une création fantasmatique individuel. C'est dans un second temps, et à la différence d'autres créations littéraires, que l'auteur du mythe s'efface afin de lui donner une dimension collective. Du moment où l'auteur du mythe est devenu anonyme, le mythe devient alors une copropriété culturelle, une création collective a posteriori.

Fantasme, mythe et réalité : le passage du fantasme au mythe ne peut pas se faire sans intermédiaire : c'est le groupe ou la collectivité qui joue ce rôle d'intermédiaire en conférant une dimension de « réalité préhistorique » au mythe. Ainsi, par le récit, le fantasme devient une pseudo réalité préhistorique – une pseudo réalité car aucune preuve matérielle ne peut être fournie pour étayer le contenu du discours. Pour cela, le mythe confère au fantasme un canevas d'existence réelle à travers la croyance inconditionnelle que lui accorde le groupe concerné. De ce point de vue, mythe et rêve auraient la même fonction, à savoir la satisfaction d'un désir fantasmatique individuel au commencement, puis collectif par la suite.

II. Thèses et hypothèses de recherche [p. 37 – 38]

La violence collective est rendue possible par l’abolition circonstancielle ou historiquement récurrente du « surmoi culturel. » Par conséquent, toute déstabilisation des institutions – fruit de la culture - entraîne la transgression des interdits qui structurent la vie psychique du sujet et consolident le tissu social en temps de paix.

1. Thèses fondamentales [p. 39]

Première thèse : Il n’existe pas de « sujet  archétype » en dehors de son environnement « historique », comme il n’existe pas de « culture absolue » en dehors du sujet qui la reçoit, la construit, la transforme et la transmet à son tour. En d’autres termes, le sujet « se singularise » en s’appropriant à sa manière ce qui sert de modèle identificatoire à tous au sein d’une famille donnée, et au sein d’une collectivité déterminée. Pour cela, dès qu’on s’intéresse aux problèmes existentiels d’un individu ou d’un groupe social – la santé, le mariage, le travail, la guerre et la paix, etc., on a affaire à la fois et simultanément aux problématiques induites par l’environnement et vice versa. Deuxième thèse : les violences collectives ont comme étiologie le réveil des fragilités psychiques subjectives archaïques. Mais, pour « passer à l’acte » à plusieurs, il faut qu’il y ait des influences fédératrices extérieures : le meneur d’une part, une identification aux autres membres du groupe ensuite,26 et enfin des conditions conjoncturelles qui facilitent la transgression des interdits.

2. Hypothèses complémentaires [p. 39 – 40]

Première hypothèse : comme il n’existe pas de « sujet  archétype » en dehors de son environnement « historique » ni de « culture absolue » en dehors du sujet, « l’inquiétant individuel » serait le résultat des représentations archaïques des objets introjectés - objets tantôt familiers et structurants, tantôt étrangers et menaçants ! Quant à « l’inquiétant collectif », il serait lié aux représentations inconscientes et aux sentiments ambivalents vis-à-vis de la figure du « meneur » - une personne, le chef par exemple, un mythe ou une idéologie. C’est ainsi que toute remise en cause du « meneur » constitue en même temps une menace pour la vie psychique de ses adeptes ! Là-dessus, le cas des violences collectives est éclairant.

Deuxième hypothèse : « le sujet » de la clinique, c’est le sujet en quête perpétuelle d’identité. En effet, même si la vie psychique s’incarne dans une culture donnée, elle est dotée d’une capacité à accueillir des objets « identificatoires » venus des cultures différentes. Et dans certains cas, cette quête d’objets d’ailleurs deviendrait même une nécessité : en effet, certains sujets s’exileraient, c’est l’hypothèse des recherches actuelles en sociologie,27 à la recherche d’objets d’étayage dans d’autres cultures. Par conséquent, la violence chez certains adolescents en situation d'exil serait le symptôme d'un conflit psychique, conflit entre représentations généalogiques traumatiques et exigences actuelles de l'environnement.

III. Méthodologie

1. Interprétation diachronique de la culture

2. Interprétation synchronique de la culture

3. Les cinq points de vue de notre approche :
testimonial, historique, anthropologique et socioculturel, psychologique, clinique.

21Ibid.

22Cf. Platon, République X, notes 596a – 597e, in o.c., ibid.

23Cf. Aristote, Poétique 4, 1445b5-8, in o.c., ibid.

24Ibid., p. 925.

25Ibid., p. 302.

26FREUD S., (1921), texte « Psychologie des foules et analyse du moi », o.c, p. 181.

27COLLOVALD A. (Sous la direction de), L’humanitaire ou le management des dévouements, Enquête sur un militantisme de « solidarité internationale » en faveur du Tiers-Monde, Rennes, PUF, 2002.

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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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Le Jugement
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