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Mais, d'où proviennent les traits psychiques communs à tous les membres d'un même groupe, avant même la mise en place du processus psychique d'identification ? Quels sont ces traits psychiques particuliers, quelle est leur origine et leur nature ? La réponse à toutes ces interrogations a été donnée par Ferenczi avant même la théorie de Freud sur l'identification :

Férénczi : l’hypnotiseur ne fait que réveiller les complexes parentaux - des « affects sexuels » qui concernaient des personnages beaucoup plus importants. En tant que forces pulsionnelles, les complexes parentaux sont des mécanismes inconscients. De ce fait même, l'identification aux autres membres du groupe procède par « l'autosuggestion. »

Pour cela, l'élection d'un meneur ou d'un bouc-émissaire et postérieure à la formation de tel ou tel groupe. Autrement dit, l'objet commun de haine ou d'amour et secondaire : celui-ci peut disparaître, et le groupe en créera un autre pour assurer son unité psychique ! Cependant, nous n'avons pas le droit de sous-estimer le rôle prépondérant de l'objet identificatoire dans le fonctionnement du groupe : le meneur ou l'idole, de par son emprise, sert de catalyseur pour toute décision qui mobilise tout le groupe. Mais, pourquoi longtemps plus tard, l'individu répète ce même complexe, la même expérience ? Cette fois-ci, c'est Freud qui nous apporte des réponses à cette question :

Freud : A partir de l'étude de O. Rank sur le phénomène du double, Freud développe une hypothèse sur l'origine du « double » en tant que « inquiétant ». Celui-ci serait « une assurance contre la disparition du moi », un « démenti énergétique de la puissance de la mort » [selon O. Rank]. Pour cela, l'âme immortelle  « fut vraisemblablement le premier double du corps. La création d'un tel dédoublement comme défense contre l'anéantissement a son pendant dans une présentation figurée de la langue du rêve (…). La représentation du double ne disparaît pas nécessairement avec ce narcissisme des primes origines, car elle peut acquérir, des stades de développement ultérieurs du moi, un nouveau contenu. »8

Ainsi, chez Freud, « l'inquiétant » et la « compulsion de répétition » partageraient la même souche archaïque : « Dans l'inconscient animique, en effet, on peut reconnaître la domination d'une contrainte de répétition émanant des motions pulsionnelles, qui dépend vraisemblablement de la nature la plus intime des pulsions elles-mêmes, qui est assez forte pour se placer au-dessus du principe de plaisir, qui confère à certains côtés de la vie d'âme un caractère démoniaque, qui se manifeste très nettement dans les tendances du petit enfant et qui domine une part du cours de la psychanalyse du névrosé. »9

Winnicott : Dans sa théorie sur « l'objet transitionnel », D. Winnicott fait une remarque qui permettrait d'éclairer davantage le phénomène groupal :

« L'objet [transitionnel] est voué à un désinvestissement progressif et, les années passant, il n'est pas tant oublié que relégué dans les limbes. Je veux dire par là que, dans un développement normal, l'objet « ne va pas à l'intérieur » et que le sentiment qu'il suscite ne sera pas nécessairement soumis au refoulement. Il n'est pas oublié et on n'a pas non plus à en faire le deuil. S'il perd sa signification, c'est que les phénomènes transitionnels deviennent diffus et se répandent dans la zone intermédiaire qui se situe entre « réalité psychique interne » et « le monde externe tel qu'il est perçu par deux personnes en commun .» Selon D. Winnicott, les phénomènes transitionnels « se répandent dans le domaine culturel tout entier. » Grâce à cette découverte, l'auteur précise : « le sujet de mon étude s'élargit, acquiert des dimensions nouvelles, englobant le jeu, la création artistique et le goût pour l'art, le sentiment religieux, le rêve et aussi le fétichisme, le mensonge et le vol, l'origine et la perte du sentiment affectueux, la toxicomanie, le talisman des rituels obsessionnels, etc. »10

A l'origine, le mythe serait aussi un « objet transitionnel » au sens de la théorie de Winnicott exposé ci-dessus. Cela suppose que l'individu utiliserait le mythe dans des « espaces transitionnels » pour communier avec ses semblables. Ou bien, le mythe serait « le langage commun » permettant l'identification réciproque entre plusieurs individus d'un même groupe. Cependant, en tant que « objet transitionnel », le mythe devrait se situer dans un « espace intermédiaire » entre soi et non-soi, et ainsi, le sujet pourrait y renoncer, si nécessaire, pour protéger l'intégrité narcissique individuelle.

Or, dans certaines circonstances historiques, le mythe acquiert un nouveau statut : du statut d'objet transitionnel initial, le mythe devient « un objet interne » à part entière. Autrement dit, le récit du mythe collectif est introjecté, en même temps que les symboles extérieurs, pour constituer le socle narcissique subjectif. Le mythe devient alors une « idéologie » par laquelle les membres d'un même groupe s'identifient les uns aux autres « solidairement », ayant formé un « appareil psychique commun. »

R. Kaës : A partir des recherches sur les groupes, R. Kaës repère l'émergence du lien fantasmatique « dont les élaborations définissent le processus et le contenu de l'idéologie. » Et à parti de ce même lien fantasmatique « va se dessiner un recours et un retour au registre de l'expression mythique. »11 Cette « position mythique » s'exprime à travers une « représentation imagée, ambivalente » d'un « danger extérieur. » Celui-ci « n'est que la projection de ce danger interne au groupe », précise l'auteur. Ainsi, l'idéologie se développe pour « porter » et « colmater » la contradiction. En effet, « la résurgence de l'ambivalence autorise une expression moins angoissée des rapports entre les hommes et les femmes, l'amorce d'une analyse des transferts latéraux, l'interprétation de la crainte des différences et de ses effets discriminatoires. »12

Ainsi, R. Kaës fait remarquer que « les principaux concepts kleiniens sont efficacement utilisables dans l'analyse groupale : identifications projective et introjective, clivage de l'objet, angoisses paranoïde-schizoïdes et dépressives, idéalisation, relations d'objet internes. »le même auteur fait remarquer que « les principaux concepts kleiniens sont efficacement utilisables dans l'analyse groupale : identifications projective et introjective, clivage de l'objet, angoisses paranoïde-schizoïdes et dépressives, idéalisation, relations d'objet internes. » [p. 10 ss].

Enfin, R. Kaës rapproche la formation de groupe à la formation du rêve : « les organisateurs psychiques correspondent à une formation inconsciente proche du noyau imagé du rêve. » Étant « constitués par les objets plus ou moins scénarisés du désir infantile », les organisateurs psychiques « peuvent être communs à plusieurs individus et revêtir un caractère typique, au sens où Freud et Abraham parlaient de rêves typiques. » Par conséquent, les organisateurs socioculturels résultent de la transformation par le travail groupal de ce noyau inconscient ; commun aux membres d'une aire socioculturelle donnée, éventuellement à plusieurs cultures, ils fonctionnent comme des codes enregistrant, tel le mythe, différents ordres de réalités : physique, sociale, politique, philosophique. Ils rendent possible l'élaboration symbolique du noyau inconscient de la représentation et la communication entre les membre d'une société. Ils opèrent ainsi dans la transition du rêve vers le mythe. »13

Notre point de départ spécifique : Les observations précédentes de R. Kaës sur l'interaction entre « organisateurs psychiques » individuels et « organisateurs socioculturels » nous permettent de reformuler notre hypothèse de recherche de départ : il n'y a pas d'interaction entre individu et collectivité sans la dimension historique. Autrement dit, individu et communauté se rencontrent dans un espace et un temps historiquement déterminés. Pour cela, notre hypothèse de départ s'éclaire à nouveau :

Dans la suite de son article que nous avons déjà cité au début de notre recherche, P. Ricoeur s'intéresse à la question de l'histoire pour comprendre l'étiologie de la maladie dont souffrent les victimes des violences collectives : « la question est en effet de savoir si ce n'est pas la relation passé-présent-futur, tout entière, qui souffre de blessures et de traumatismes et qui demande à être guérie. » D'où le recours à la pensée du philosophe R. Koselleck qui oppose « espace d'expérience » et « horizon d'attente. » Selon P. Ricoeur, « par espace d'expérience il faut entendre les héritages, les traces sédimentaires du passé constitutives du sol sur lequel prennent appui désirs, craintes, prévisions, projets, anticipations, lesquelles se détachent sur le fond de l'horizon d'attente. »14 D'où cette observation de synthèse :

« D'abord il n'est pas d'espace d'expérience qui ne soit polairement opposé à un horizon d'attente, lequel en retour reste irréductible au premier. Ensuite le présent vif joue le rôle d'échangeur entre espace d'expérience et horizon d'attente, ce qui le distingue de l'instant ponctuel qui n'est qu'une coupure virtuelle sur une ligne indéfinie. » Toutes ces précisions permettent enfin d'examiner la question « posée par le trop et le pas assez de mémoire (...) : s'agit-il de la même mémoire ? »15 D'où le recours à la théorie psychanalytique pour répondre à cette question :

Référence faite au texte de S. Freud de 1914 « Répétition, souvenir, translaboration » dans lequel la compulsion de répétition est désignée comme étant « l'obstacle majeur au progrès de la cure psychanalytique (...) et au travail de l'interprétation », P. Ricoeur s'arrête sur l'observation clinique de Freud : « le patient répète au lieu de se souvenir (...). » Du même coup, poursuit P. Ricoeur, « cette résistance au souvenir fait apparaître celui-ci comme un véritable travail (...). » C'est cette notion « de travail de souvenir, opposé à la compulsion de répétition », qui permet de trouver la réponse à la question posée par la mémoire : « La compulsion de répétition (...) éclaire notre paradoxe initial. C'est à la hantise du passé que se complaisent les peuples, les cultures, les communautés dont on peut dire qu'elles souffrent d'un excès de mémoire. Mais, c'est la même compulsion qui conduit d'autres à fuir leur passé de peur de se perdre dans l'angoisse de la compulsion. D'où la question : qu'est-ce qui, dans cette circonstance historique, correspondrait à ce que Freud vient dénommer travail de souvenir ? Je n'hésite pas à répondre, [dit P. Ricoeur] : un usage critique de la mémoire. »16

De par ce qui vient d'être exposé ci-dessus, nos conclusions sont claires : le mythe, en tant que produit collectif ou « organisateur socioculturel » par excellence, constitue « le soin palliatif » chez certains peuples qui souffrent d'un trop ou d'un défaut de mémoire du passé. Car, à défaut d'« un usage critique de la mémoire », on se contente du mythe ! Sauf que, dès que le mythe n'a plus d'effet « palliatif » pour contenir les souffrances, c'est le chaos général ! Et le cas du Rwanda nous permettra d'étayer cette observation par des faits historiques.

Telles sont les références théoriques et cliniques fondamentales qui permettent de délimiter le cadre général de la présente thèse de doctorat.

8Freud S., (1919), texte « L'inquiétant », in Œuvres complètes XV 1916 – 1920, PUF, Paris, pp. 148 - 188

9Ibid., p. 172

10WINNICOTT D., (1971), Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, pp. 13 - 14.

11Ibid., p. 29.

12Ibid.

13Ibid., p. 49.

14Ibid.

15Ibid.

16Ibid.

1234567891011

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
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et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

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