ÉDITIONS UMUSOZO
3. Le coup d’État de 1973


« A mesure qu'approche l'échéance des élections présidentielles de 1973, les aigreurs vont opposer les « gens du Nord » aux « gens du Centre et du Sud ». Les premiers, surtout présents dans l'armée, ont le sentiment d'être minorisés au profit d'une mince élite qui est, dit-on, entièrement dominée par des originaires de la préfecture de Gitarama, c'est-à-dire de la région du président. Celui-ci apparaît de plus en plus isolé sur la scène politique et coupé des réalités du pays. En principe, son mandat présidentiel vient à expiration puisqu'il n'est plus rééligible après trois mandats successifs »36.

Certes, les travers du régime des Hutu décrits ci-dessus avaient fragilisé le président G. Kayibanda. Cependant, c’est surtout le contexte régional qui aura précipité sa chute comme le souligne J.-C. Willame :

« (…) Le contexte régional est propice à une nouvelle explosion ethnique : on rappellera ici qu'un génocide a décapité l'élite politique hutu et a fait plus de 100.00 morts dans le Burundi voisin en 1972, ce qui va renforcer le sentiment sécuritaire anti-tutsi au Rwanda. C'est donc dans un climat de fortes incertitudes politiques, tant intérieures qu'extérieures, qu'une nouvelle « chasse aux Tutsi » (…) se déclenche en mars 1973 »37.

Lorsque se produit le massacre des Hutu au Burundi en 1972, plusieurs centaines de milliers de Burundais se réfugièrent au Rwanda et en Tanzanie. Pour G. Kayibanda, c’était une occasion d’intervenir au Burundi - directement ou indirectement en aidant les combattants Hutu - pour régler définitivement le problème d’insécurité aux frontières du Rwanda. En même temps, cette « campagne guerrière » aurait pu servir à redorer le blason du régime des Hutu rongé par des tensions internes et inquiet de son avenir suite au problème des réfugiés tutsi.

C’est dans ce contexte d’incertitude quant à la politique interne et externe que les Bakiga, le Général J. Habyarimana et le Colonel A. Kanyarengwe prirent le pouvoir  avec la bénédiction de l’Occident !

Tous ces bouleversements démontrent que l’histoire du Rwanda, dès la fin des années 50, a toujours été influencée par le contexte régional, en particulier les enjeux internationaux relatifs à la « guerre froide » que se livraient les grandes puissances de ce monde par l’intermédiaire des leaders politiques locaux.

4. Les années 80 et le contexte régional

Sur le plan politique, après la prise du pouvoir par J. Habyarimana en 1973, des massacres furent commis contre d’anciens collaborateurs de G. Kayibanda : arrêtés et emprisonnés sans jugement, plusieurs hauts dirigeants du régime de G. Kayibanda ont été tués sans que leurs familles respectives en soient informées. Ces crimes aggraveront les divisions régionales qui existaient déjà depuis l’indépendance du Rwanda.

Sur le plan sécuritaire, le Rwanda fut à nouveau stabilisé dans les campagnes et aux frontières avec les pays voisins. Le nouveau président s’employa à défendre une politique d’« Unité, Paix et Développement » : c’était la devise du parti unique qu’il créa en 1975, le « Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement ». Pour dépasser les divisions « ethniques » qui avaient été ravivées par les attaques de certains Tutsi réfugiés dans les pays limitrophes, J. Habyarimana privilégia la « politique de bon voisinage » avec les pays de la sous-région. Il parvint ainsi à mettre fin aux tensions diplomatiques avec le Burundi.

« Guerre froide » oblige !

Très courtisé par l’Occident, certains pays n’hésiteront pas à signer des « Accords de Coopération Militaire » avec le Rwanda. De par ce volontarisme diplomatique, J. Habyarimana se démarquait de la politique étrangère de son prédécesseur G. Kayibanda : celui-ci aurait refusé, au début des années 70, de céder un terrain [à l’est du Rwanda, dans la commune de Rusumo] pour que l’Occident y construise une base militaire afin de surveiller la Tanzanie « communiste » en face ! Et cela lui a coûté très cher !

Cependant, « la politique de bon voisinage » avec les pays limitrophes ne réglait pas le problème des milliers de réfugiés qui étaient éparpillés dans toute la région des Grands-Lacs. De plus, J. Habyarimana ne changea rien en ce qui concerne les rivalités entre différentes régions du pays : désormais, le Nord était autorisé à prendre sa revanche sur le Sud ! Ceci entraîna la mise en place d’une « politique d’équilibre régionale » dont le but était de « favoriser » le Nord afin que cette région puisse « rattraper » son retard concernant l’enseignement secondaire et le développement économique. D’où la naissance d’une nouvelle élite de « clients » originaires du Nord, au mépris d’autres régions du pays :

« Pris dans ses propres contradictions, le régime du président Habyarimana sombra peu à peu dans les mêmes travers que ceux de son prédécesseur : népotisme, régionalisme, corruption (…) »38. A la fin des années 70, le pays était à nouveau divisé : non plus entre Hutu d’un côté et Tutsi de l’autre, mais plutôt entre « gens du Nord » d’une part et le reste du pays d’autre part. Bien entendu, ce sont les « gens du Sud » qui se sentaient le plus lésées car, ils avaient déjà exercé le pouvoir ! Quant à d’autres régions, les deux règnes des Hutu G. Kayibanda et J. Habyarimana ne différaient en rien à l’ancienne domination monarchique des Tutsi ! C’était même devenu pire pour certaines régions du pays, l’est du Rwanda par exemple.

Au sommet du pouvoir, les Bakiga eux aussi, ont fini par se déchirer entre eux : au début des années 80, un coup d’État contre le pouvoir de J. Habyarimana fut déjoué ! Les commanditaires présumés furent arrêtés, sauf un : le Colonel A. Kanyarengwe avait réussi à s’enfuir. Mais où ? En Tanzanie… ! Bien entendu ! (....) » [pp. 84 – 90].

« Chapitre IV. CONTROVERSE SUR L’ATTENTAT DU 06 AVRIL 1994

Nous abordons maintenant un sujet qui suscite, voire même qui déchaîne les passions depuis le 06 avril 1994. En même temps, beaucoup d’observateurs considèrent l’attentat qui a coûté la vie au feu président J. Habyarimana du Rwanda, au feu président C. Ntaryamira du Burundi et à certains hauts dignitaires du régime rwandais de l’époque comme étant « l’élément déclencheur » du génocide au Rwanda en 1994.

 1. L’attentant du 06 avril 1994

Dans mes dernières publications déjà citées39, j’ai présenté l’extrait d’un entretien qui m’avait été accordé par un « partisan » de l’ancien régime de J. Habyarimana concernant l’attentat du 06 avril 1994 dans lequel ce dernier est mort. Voici à présent, le point de vue d’un partisan de « première heure » du Front Patriotique Rwandais sur le même attentat qui est considéré par beaucoup d’observateurs comme étant « l’élément déclencheur » du génocide au Rwanda en 1994.

Mon interlocuteur me parlait depuis plus d’une demi-heure de son histoire personnelle. Au bout d’un moment, il bondit sur l’actualité pour essayer, me semble-t-il, de tester la « neutralité » scientifique de mes recherches sur les événements historiques à l’origine du génocide au Rwanda. Au moment de notre rencontre, une enquête judiciaire était à la « Une » en France au sujet de l’attentat du 06 avril 1994 à Kigali. Voici l’extrait de l’échange que j’ai eu avec mon interlocuteur :

- Mon interlocuteur : Que pensez-vous de l’actualité sur cet attentat ?

J’ai répondu : Je n’en sais rien. Toutes les pistes sont à exploiter pour connaître la vérité. Puis, je ne vivais pas au Rwanda à l’époque du génocide ; je n’ai donc pas de point de vue sur le sujet.

- Mon interlocuteur : Mais, c’est une polémique inutile ! On connaît les coupables ; ce sont les extrémistes Hutu. Pourquoi continuer à faire des débats interminables ?

J’ai répondu : C’est possible.

- Mon interlocuteur : Vous dites que « c’est possible » ? Vous doutez ? Pensez-vous que ce serait quelqu’un d’autre le coupable ?

J’ai répondu : Les coupables ? Ce seraient peut-être les Hutu, ou bien quelqu’un d’autre ! Pour moi, tout est possible.

- Mon interlocuteur : Ah !....Oui ! Vous venez de dire que vous n’étiez pas au Rwanda à l’époque du génocide. Je vous assure, Kinani [le feu président J. Habyarimana] avait changé : il avait signé les Accords de Paix et avait accepté de partager le pouvoir avec le FPR et l’opposition. Ce sont donc les extrémistes de son entourage qui l’ont assassiné pour s’emparer du pouvoir et exécuter le génocide. C’est clair. Il n’y a pas de doute pour tous ceux qui vivaient au Rwanda à l’époque des faits.

J’ai répondu : Ah ! Bon ! Si je vous comprends bien, le feu président J. Habyarimana est un martyr ; le Tout-puissant Colonel E. Sagatwa est un martyr car il était avec le président dans le même avion ; le chef d’État Major de l’armée régulière, le Général D. Nsabimana est aussi un martyr car il était dans le même avion ; ainsi que tous les membres d’équipage et tous ceux qui accompagnaient le président. Puis, le premier Ministre, Mme A. Uwiringiyimana et tous les ministres qui ont été assassinés dès le 07 avril 1994, dont Monsieur B. Ngurinzira, ministre des Affaires Étrangères, sont aussi des martyrs de la paix comme le président. Il ne reste qu’à demander au Pape de les canoniser !

- Mon interlocuteur : Ah ! Non ! Le feu président J. Habyarimana et les membres de son entourage qui étaient dans l’avion, ce ne sont pas des martyrs ! Ce sont des planificateurs du génocide ! Quant à Mme A. Uwiringiyimana et les ministres de l’opposition, c’est vrai. Eux ce sont des martyrs de la paix.

J’ai répondu : Mais, c’est vous qui venez de me dire que le président J. Habyarimana aurait été victime du complot des extrémistes Hutu qui n’auraient pas accepté le partage du pouvoir avec l’opposition et le FPR. De mon point de vue, tous ceux qui étaient dans l’avion abattu le 06 avril 1994 ne pouvaient pas être au courant de ce « complot » dont vous me parlez car, à moins d’être suicidaires, je ne comprends pas comment ils auraient pu monter dans le même avion !

J’ai poursuivi mon raisonnement en m’adressant à mon interlocuteur : Vous vous rendez compte de ce que vous m’annoncez ? Au cas où le feu président J. Habyarimana n’aurait pas planifié le génocide ; au cas où tous ceux qui étaient avec lui dans l’avion le 06 avril 1994 n’auraient pas préparé le génocide - selon vos affirmations tous auraient été victimes du complot de certains Hutu extrémistes ; et étant donné que le premier ministre et plusieurs ministres de l’opposition ont été - eux aussi - victimes du génocide dès le 07 avril 1994 ; au cas où tout cela se confirmerait, en quoi le génocide de 1994 engagerait-il la responsabilité du régime des Hutu de l’époque ? Car les principaux responsables de ce régime auraient été, eux aussi, victimes des mêmes criminels génocidaires !

J’ai ajouté : Vous vous rendez compte des conséquences d’une telle hypothèse, si jamais elle était confirmée ?

- Mon interlocuteur m’a regardé, étonné, et a pris la parole : Que faudrait-il dire alors, selon vous ?

J’ai répondu : Je n’en sais rien ! Cherchez encore et essayez de trouver des arguments inattaquables sur le plan logique !

L’échange que je viens de présenter ci-dessus résumerait l’essentiel de la controverse sur l’attentat du 06 avril 1994 qui a coûté la vie au feu président J. Habyarimana et à ceux qui étaient avec lui dans l’avion. Jusqu’à ce jour, les questions que j’ai posées à mon interlocuteur dans l’échange précédent demeurent. Comme le débat se poursuit dans les média et sur le plan judiciaire, je laisse à mes futurs lecteurs et lectrices le soin de se faire une opinion objective en tenant compte des éléments de preuves présentés par chaque partie : le camp des Hutu qui étaient au pouvoir en 1994, le camp du Front Patriotique Rwandais et le camp des pays occidentaux qui étaient impliqués dans le conflit rwandais à l’époque des faits.

Pour cela, dans l’attente des conclusions de la Justice et compte tenu des seuls éléments à notre disposition aujourd’hui à travers les média, mon point de vue personnel est que les Hutu « extrémistes » proches du feu président J. Habyarimana et les Tutsi « extrémistes » proches du président rwandais actuel P. Kagame ne disposaient ni des moyens logistiques ni des moyens diplomatiques de dissuasion pour se permettre d’assassiner deux présidents dans un même attentat ! De plus, la seule présence des militaires français dans le même avion qui fut abattu le 06 avril 1994 à Kigali constituait un élément dissuasif et un obstacle quasi-infranchissable pour les Hutu comme pour les Tutsi.

Certes, les deux camps - celui des Hutu et celui des Tutsi - auraient pu se préparer à une éventuelle fin tragique de la situation politique au Rwanda à l’époque. Cependant, même le Rwandais lambda et les étrangers qui vivaient au Rwanda craignaient la survenue d’une possible « fin de règne » sanglante : depuis la fin du 19ème siècle, le même phénomène de violences collectives se reproduit dans les mêmes circonstances ! (....) » [pp. 104 – 107].


3ème partie

Réflexion de synthèse

4ème partie

Approche clinique : exil et identité

Conclusion

36Ibid., p. 85.

37Ibid., p. 86.

38DEBRE B., Le retour du Mwami, Paris, Ramsay, 1998, pp. 90.

39SEBUNUMA D., thèse « La compulsion de répétition dans les violences collectives », Université Paris Diderot-Paris7, 2011, publiée par ANRT (Atelier National de Reproduction des Thèses), op. cit. Voir aussi « Rwanda : crise identitaire et violence collective », op. cit.

123456

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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