ÉDITIONS UMUSOZO
2 ème partie


Dans la deuxième partie du livre, je présente la problématique de la « guerre froide » des Grands-Lacs d'Afrique. Il s'agit ici d'un problème historique qui est resté sous silence. Or, le génocide au Rwanda de 1994 aura été « un arbre qui cachait la forêt ». J'invite le lecteur à se faire lui-même sa propre opinion sur le sujet :

« L’indépendance : rappel du contexte

Pour situer les événements dans leur contexte, revenons brièvement sur l'implication de l'administration coloniale belge dans les changements politiques des années 60 au Rwanda :

Selon Willame J.-C., le Colonel Logiest qui venait d'être désigné « comme Résident civil spécial du Rwanda (…) ne cacha pas son hostilité à l'égard de l'UNAR, de ses dirigeants et du système monarchique en vigueur : entre mars et mai 1960, le Conseil spécial qu'il présidait décida la suppression des rites royaux ( Abiru ) et du tambour Kalinga , tandis que les privilèges de pâturages des Tutsi sur les jachères agricoles de leurs clients « hutu » étaient suspendus. Les « réfugiés » tutsi restèrent exilés en leur pays (…). Les dirigeants du Parmehutu, qui « étaient les seuls à accepter la politique de la puissance tutélaire » et qui eurent donc toutes les faveurs de l'administration par rapport à une UNAR « indépendantiste » et de plus en plus anti-coloniale, remportèrent une victoire décisive aux élections communales de juin-juillet 1960. Le 25 juillet, le Mwami quitta définitivement le Rwanda pour la capitale congolaise ; avec lui disparaissait une institution qui avait toujours été considérée comme le ciment d'un territoire difficile à administrer » 30 .

Comment se fait-il que la Belgique ait choisi de changer d’alliance, dès la fin des années 50, pour soutenir les Hutu contre la monarchie des Tutsi au Rwanda ? Bien entendu, les Hutu se félicitaient de cette victoire mais, des questions subsistent : comment une masse populaire de paysans sans instruction aurait-elle réussi à prendre conscience de la « démocratie » en si peu de temps et à renverser une monarchie millénaire en moins d’un an ?

Les raisons objectives de la défaite du parti royaliste UNAR et la chute du roi se trouveraient ailleurs : dès sa création, le parti royaliste UNAR afficha des idées indépendantistes à l’encontre de l’administration coloniale belge. Par la suite, le même parti aurait multiplié des contacts avec d’autres mouvements indépendantistes de la région, en particulier le parti politique de P. Lumumba au Congo Kinshasa. Enfin, l’UNAR prônait, si nécessaire, l’utilisation de la force - la guerre d’indépendance - pour « libérer » le Rwanda du colonialisme. F. Rukeba que nous avons déjà présenté, « héritier » de la politique de « résistance » au colonialisme du roi défunt Musinga [mort en exil au Congo-Kinshasa au début des années 40], devint le chef de file de l’opposition à l’occupation coloniale. Toutes ces raisons auront été aggravées par l’étiquette qui avait été donnée aux mouvements indépendantistes en Afrique, et en particulier dans la région des Grands-Lacs africains : ces mouvements politiques indépendantistes étaient catalogués comme étant « communistes », - à l’instar du mouvement politique de P. Lumumba.

En un mot, la « jacquerie » de 1959 ne fut pas nécessairement l’œuvre autonome des leaders Hutu et la « majorité » des paysans Hutu ! L’ingérence immédiate de « la puissance tutélaire » fut décisive dans la réussite de la fameuse « révolution des Bahutu » de 1959. En effet, comme le témoigne l’observation de J.-C. Willame citée ci-dessus, c’est le Colonel Logiest - qui est devenu par la suite « Résident spécial » de la Belgique -, qui dirigeait indirectement le pays !

Comme nous allons le constater dans les paragraphes qui suivent, toute la décennie de 1960 - 1970 au Rwanda fut marquée par une « guerre froide » régionale qui expliquerait, du moins en partie, l’intérêt de l’alliance des Occidentaux avec les Hutu au pouvoir.

2. Les attaques extérieures

Jouissant « des acquis de la révolution » de 1959 d’une part, puis du soutien de l’Occident d’autre part, les Hutu nouvellement installés au pouvoir ont créé des conditions qui allaient favoriser un sentiment d’inégalités au sein de la population. Aussi, malgré la campagne menée contre la monarchie, tous les rwandais n’étaient pas opposés au retour du roi. Ce climat de nouvelles tensions internes fragilisait en même temps le pouvoir :

« Le nouveau système présidentiel n'est pas sans rappeler (…) celui de l'ancienne monarchie « revisitée ». Grégoire Kayibanda va désormais incarner « l'idéal de la solidarité hutu de la même manière que le Mwami symbolisait naguère l'idéal de la suprématie tusi ». Comme le Mwami, le président de la République est l'objet d'une vénération de la part de son « peuple hutu », vénération semblable à celle que l'on voue à un monarque » (...). Mais le nouveau monarchisme va au-delà de cette symbolique. A l'instar du « temps féodal », le système Kayibanda renoue, tout naturellement pourrait-on dire, tant avec la réification du statut inviolable, irresponsable et inaccessible des Mwami qu'avec une stratégie de type clientéliste indispensable pour contenter et le noyau dur des « pionniers » de la révolution et les leaders disposant d'un fort enracinement local, notamment ceux de la région septentrionale (…) » 31 .

C’est dans ce contexte de tensions politiques internes que les royalistes en exil lancèrent les premières attaques militaires pour essayer de s’emparer du pouvoir. La conséquence directe aura été que ces mêmes attaques menées à partir des pays du Rwanda servirent d’arguments aux Hutu au pouvoir pour consolider des inégalités sociales et légitimer les violences dirigées contre les populations civiles.

« Ces envahisseurs, on les appelle les inyenzi, c'est-à-dire les cafards. La propagande hutu en fait des ennemis redoutables parce qu'ils n'attaquent, dit-on, que la nuit et qu'ils sont aidés par leurs congénères qui sont restés à l'intérieur après les massacres de 1959 » 32 .

Selon J.-C. Willame, « il exista sans doute des connivences quadrangulaires entre certains milieux politiques burundaises, la tendance radicale de l'UNAR extérieure, l'ambassade de Chine populaire à Bujumbura et des éléments de l'Armée populaire de libération du Kivu dirigée à l'époque par le Zaïrois Gaston Soumialot. Il est même probable, selon F. Reyntjens, que des mutins de l'armée congolaise qui avaient rejoint la rébellion muléliste du Kivu aient encadré les inyezi lors de l'attaque du Bugesera » 33 . D’après J.-C. Willame, F. Reyntjens « estime toutefois que ce type de relations ne prêta guère à conséquence ; elles ne reposaient d'aucune façon sur un socle idéologique et politique sérieux et n'étaient que la traduction d'un opportunisme petit bourgeois (…) » 34 .

Néanmoins, sur ce point précis de la collaboration entre « la tendance radicale de l’UNAR extérieure » et « des éléments de l’Armée populaire de libération du Kivu » au Congo Kinshasa, notre point de vue diffère un peu de celui de J.-C. Willame : celui-ci semble négliger l’influence de cette « collaboration » régionale entre différents mouvements indépendantistes des années 60. Deux événements auront marqué cette période et inquiété les autorités rwandaises et l’Occident :

D’une part, c’est au milieu des années 60 que Che Guevara séjourna au Congo Kinshasa pour aider la rébellion à s’organiser. Selon certaines sources, quelques dirigeants de l’UNAR extérieure auraient participé à des rencontres avec le « mythe vivant » de la guérilla à l’époque. Plus concrètement, le rapprochement entre la rébellion du Congo Kinshasa et celle des Rwandais exilés aura une conséquence directe : le pouvoir des Hutu au Rwanda brandissait « l'épouvantail de nouvelles invasions extérieures bien armées et bien préparées qui ne se matérialiseront jamais » 35 .

D’autre part, c’est en 1967 que le Mwalimu J. Nyerere, président de la Tanzanie à l’époque, prononça le discours fondateur de l’« Ujamaa » ou « Socialisme africain ». Ce fut un autre tournant décisif dans la « guerre froide » de la région des Grands-Lacs d’Afrique :

La présence de Che Guevara au Congo Kinshasa avait entraîné une conséquence contraire au résultat escompté : les puissances occidentales avaient soutenu sans réserve le pouvoir du gouvernement officiel à Kinshasa et l’avaient aidé à écraser toutes les rébellions à l’est du pays. Ainsi, la majorité des troupes rebelles s’étaient réfugiés en Tanzanie et dans les pays de l’Afrique australe où se poursuivaient encore les guerres d’indépendance. Pour toutes ces raisons, les inquiétudes du Rwanda concernaient aussi la sécurité à la frontière tanzanienne. Certes, le danger venant du Burundi était toujours prévisible mais, la pression exercée par l’Occident sur ce pays avait dissuadé les Tutsi au pouvoir à Bujumbura malgré leur sympathie envers la monarchie rwandaise en exil.

Le « Socialisme africain » de J. Nyerere constituait ainsi une alternative aux idées révolutionnaires radicales de Che Guevara. Nous sommes en droit de souligner que tous ces guérilleros africains se reconnaissaient plus dans la doctrine du Mwalimu, un « africain » comme eux, et moins dans celle du « Che » qui était perçu comme un « Européen » de par ses origines latino-américaines.

D’après différents témoignages que j’ai obtenus auprès de certains Rwandais qui ont connu le régime de G. Kayibanda, celui-ci se serait rapproché du Mwalimu J. Nyerere dans l’intérêt d’isoler définitivement les combattants de l’UNAR qui s’étaient installés en Tanzanie après les différentes défaites aux côtés des rebelles congolais dans la région du Kuvu. Or, suite à son idéologie « communiste-socialiste » et son aide aux mouvements indépendantistes, à cette époque, la Tanzanie vivait dans l’isolement politique et économique - comme nous l’avons déjà vu au début de cette deuxième partie de notre recherche.

Pour cela, se rapprocher de la Tanzanie - même pour des raisons stratégiques - n’était pas une bonne initiative pour le Rwanda. Cependant, l’effet fut immédiat sur le terrain : dès la fin des années 60, les attaques extérieures contre le Rwanda cessèrent. Néanmoins, le président G. Kayibanda allait sans doute commettre une nouvelle erreur politique sur le plan régional, à savoir son appréciation sur la politique intérieure au Burundi. Nous allons développer ce point dans la partie qui suit.

30 WILLAME J.-C., Aux sources de l'hécatombe rwandaise , Paris, L'Harmattan, Les Cahiers du CEDAF, n° 14, 1995, p. 63.

31 Ibid., pp. 65 - 66.

32 Ibid. , p. 67.

33 REYNTJENS F., article « Rencontres burundaises : « Inyenzi » du Rwanda et rebelles du Kivu », in Herbert Weiss et Benoît Verhaegen, Les rébellions dans l'Est du Zaïre (1964 - 1967) , Les Cahiers du CEDAF, n° 7 - 8, 1986, p. 131, cité in WILLAME J.-C., Aux sources de l'hécatombe rwandaise, op. cit. , p. 70.

34 WILLAME J.-C., Aux sources de l'hécatombe rwandaise , op. cit., ibid.

35 Ibid. , p. 83.

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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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