ÉDITIONS UMUSOZO
Von Götzen et ses hommes commencèrent à envisager le pire !

Kigeli Rwabugili fut à la hauteur de sa renommée :


« Les allées et venues de parlementaires se prolongèrent toute une journée, si bien que mes gens commençaient à s'agiter. Ils m'envoyèrent une députation de sous-conducteurs, qui cherchèrent, par leurs prières, à m'amener à céder. Naturellement je ne cédai pas et je dis comprendre clairement à la députation que, même au cas de difficultés et de lutte militaire, notre position était tout à fait favorable et supérieure à celle de nos adversaires. Comme l'Arabe Abdallah se montrait des plus craintifs, je dus lui démontrer avec une clarté particulière qu'il était un lamentable poltron. Il fit comme s'il eût pris ce reproche fort à cœur, car plus tard il vint secrètement dans ma tente, pour me déclarer très solennellement et avec une exagération bien arabe : « Je ne suis pas un poltron ! Car si tu m'ordonnais, maître, de tenir ma main dans le feu, je le ferais immédiatement ! » Le bon Abdallah avait-il jamais entendu parler d'un certain Mucius Scaevola ? Je parlai de la possibilité de complications belliqueuses, mais pour le moment elles paraissaient encore éloignées. Une salve tirée par nous sur la résidence, qui était à peine à 500 mètres, aurait suffi pour mettre Kigeli entre nos mains, et qui sait si la population du pays, écrasée sous sa tyrannie, ne nous aurait pas acclamés joyeusement comme des libérateurs ! (…). Deux envoyés parurent, pour s'informer, au nom de leur maître, de mes intentions ; en même temps ils promettaient de me chercher et de me procurer des porteurs pour le lendemain. Le matin, Chirangaoué me fit visite encore une fois, pour voir quels présents je ferais en échange des subsistances, et vers midi on annonça de nouveaux envoyés avec 2 bœufs, 64 chèvres et 29 porteurs. Les relations furent ainsi renouées, et devinrent encore meilleures lorsque, en échange de mes présents, on envoya en plus deux grandes défenses d'éléphant et une vache laitière. Nous nous apprêtâmes pour le départ (…). Cependant nous ne quittâmes pas cet endroit sans regrets. Si de nombreux récits, en partie grotesques, qui nous avaient été faits sur le Kigéri, s'étaient évanouis comme de pures fantaisies, la vue de ce puissant potentat dans son originalité entière n'avait pas été sans faire sur nous une forte impression. Louabougiri est un des derniers piliers du vieux despotisme du centre de l'Afrique. Il a conservé sa nature nomade héritée de ses ancêtres ; vrai souverain d'un peuple qui jadis conduisait des troupeaux, il erre encore aujourd'hui à travers son royaume, comme les rois allemands dans les temps les plus anciens du moyen
âge ; il ne vit jamais plus de deux mois au même endroit, et toute l'année il se bâtit de nouvelles résidences. Je ne saurais dire si ce fut à dessein de sa part ou par hasard que nous nous rencontrâmes avec lui dans la haute montagne. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la nature sauvage et romantique de cette région montagneuse formait un cadre extrêmement pittoresque, et la figure gigantesque de ce roi des montagnes y reste dans nos souvenirs féériques et grandioses »
13.

Lorsque les premières troupes coloniales allemandes arrivèrent au Rwanda, en 1896, Kigeli Rwabugili venait de mourir quelques mois avant en 1895 : il avait été blessé lors d’une expédition militaire du Rwanda contre la région de Bushi (à l’est de l’actuelle République Démocratique du Congo). Pour cela, historiquement, le texte de Von Götzen précédemment cité fut le premier et le dernier récit sur le « Roi » Kigeli Rwabugili, dernier monarque du Rwanda indépendant.

Par ailleurs, la mort de Kigeli Rwabugili allait inaugurer le cycle de violences collectives au Rwanda à chaque fin de règne. Car, après sa mort, une guerre civile éclata au sein même de la dynastie royale. Après plusieurs jours de massacres collectifs, le jeune roi Mibambwe Rutarindwa se suicida. Il fut remplacé au trône par Yuhi Musinga qui sera le premier monarque rwandais à partager le pouvoir non seulement avec l’administration coloniale allemande, mais aussi avec les missionnaires.

Malheureusement, c’est cette mise sous tutelle du monarque rwandais qui favorisera la naissance de diverses idéologies politiques ethnocentriques et régionalistes.

6. J. Czekanowski : premier ethnographe au Rwanda

Expédition scientifique de 1907 à 190814

Après les premières expéditions dont le but avait été la mise sur pied du pouvoir colonial, à partir des années 1900, des scientifiques venus d’Europe commencèrent à s’intéresser aux sociétés africaines. Dans un but purement scientifique, comme nous allons le constater, J. Czekanowski entreprit une expédition dans la région des Grands-Lacs d’Afrique. Au Rwanda, il s’intéressa en particulier au groupe social des Batwa dont il nous livre quelques renseignements dans les différents extraits de son récit qui suivent :

« Entrer en contact avec les Batwa forestiers n'était ni facile ni sans danger. Toujours à la poursuite du gibier, ils étaient introuvables dans leurs hameaux. Les recherches anthropologiques étaient pour eux des rites de sorcier et il ne fallait pas s'étonner qu'ils les aient refusées. Le père Barthélémy, très estimé des Batwa pour ses exploits de chasseur, décida de m'aider. Ils l'appelaient Nyama Mingi - Beaucoup de viande - car la chasse en sa compagnie était toujours une bonne occasion de ripailles. Qu'ils lui aient donné un nom en kisuaheli, et non en local kinyoruanda, indiquait leurs rapports avec les commerçants ou plus exactement contrebandiers de l'ivoire au Congo, dont la langue leur semblait - à juste raison - plus familière aux Européens, même si les missionnaires, bons connaisseurs du kisuaheli, parlaient avec les indigènes en dialectes locaux.

Les tractations que les pères menaient patiemment depuis deux semaines avec le vieux Chuma, gagné à ma cause, aboutirent enfin et la date de ma visite fut fixée à jeudi. Chuma était un Noir de la tribu des Banyaruanda, chargé par le roi de nombreuses fonctions dans le hameau batwa dont il était le maire. Les Batwa échangeaient chez lui une partie du gibier contre des produits agricoles, lorsqu'ils ne pouvaient pas se les procurer autrement, c'est-à-dire en chapardant sur les plantations des paysans bahutu. Sachant que le brave maire ne jouissait pas d'une grande autorité chez les Batwa, nous lui conseillâmes de se procurer du vin de banane et de la bière de sorgho et de répandre bruyamment cette bonne nouvelle. Connaissant le penchant des chasseurs pour les libations, on pouvait raisonnablement espérer que l'agréable perspective d'une beuverie freinerait suffisamment leur ardeur cynégétique pour que le jour dit ils m'attendent, au lieu de s'éparpiller dans les abîmes forestiers »15.

La suite du récit de J. Czekanowski est très importante car, sur le plan historique, l’auteur nous fournit des informations sur des personnages qui seront au centre des événements de « guerre civile » au nord du Rwanda à partir de 1910 :

« Le mercredi 4 décembre. Jour du courrier ! Les envoyés de la mission de Ruaza ont apporté mes coffres avec le photographe, les rouleaux enregistrés et les textes du père Dufays, patriote luxembourgeois francophile, fils d'un volontaire de la guerre contre la Prusse de 1870. J'ai reçu des lettres amicales de lui et du révérend père Loupias, un Français de Toulouse. (…) La lettre du père Loupias, allègre comme toujours, devait être la dernière qu'il m'adressa. Il fut quelques jours plus tard assassiné par Lukara, celui-là même que j'avais tiré des mains du roi du Ruanda, en lui sauvant la vie à grands renforts de subterfuges diplomatiques, sur la demande du révérend. Le père Loupias me remerciait de mes menus colis et relatait avec humour l'effroi des Noirs qui n'avaient jamais vu tant de Blancs dans le Mulera. En effet, peu après l'arrivée de notre expédition y apparurent les premiers « touristes » : le Dr Römer, un potentat financier attiré, sûrement dans un but intéressé, par les affaires coloniales, et son subalterne, le Dr Autentrieth »16 [pp. 12 – 22].

Je me permets aussi de présenter un extrait de l'article de J.-P. Chrétien qui m'aura servi de matériel de référence dans mes recherches : en effet, ce chercheur a décrit, bien avant le génocide au Rwanda de 1994, une autre situation historique de violences collectives au pays des Mille Colline au début de l'époque coloniale. Ainsi, d'après mes observations, « La révolte de Ndungutse » - et ses lieutenants dont Lukara - fut le prélude du génocide au Rwanda à la fin du 20ème siècle.

13Ibid.

14CZEKANOWSKI J., Carnets de route au cœur de l'Afrique - Des sources du Nil au Congo, traduit du polonais et annoté par Lidia Meschy, Les Editions Noir sur Blanc, Suisse, 2001, pp. 30 - 40, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 31 - 39.

15Ibid.

16Ibid.

123456

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

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Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

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Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

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Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

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Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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