ÉDITIONS UMUSOZO
2. Le regard de Grant

Voyage d'exploration de novembre 1861 à avril 1862 4

Après les hypothèses approximatives de Speke sur d'éventuelles origines des peuples rencontrés dans la région des Grands-Lacs d'Afrique, voici les observations de son compagnon de voyage, le Capitaine Grant, sur les Watusi [les Tousis cités ci-dessus par Speke] : l’accueil qui lui est réservé, l’intérêt de l’auteur à faire connaissance avec ses hôtes et la description des détails, tous ces éléments permettent au récit de Grant de se différencier d’autres textes d’explorateurs :

« Je m'intéressai beaucoup aux vachers de Moossah [un commerçant indien islamisé] ; d'une taille élevée, ils avaient de beaux traits et formaient un grand contraste avec les autres Africains. C'étaient dix Watusi du Karagué, tant hommes que femmes ; tous avaient des cheveux laiteux ; les premiers les portant en croissant et le reste de la tête étant rasé. Ils se noircissaient les gencives avec une préparation de graines de tamarin ; après avoir fait griller et pulvérisé la graine, on la mêle avec du vitriol bleu jusqu'à ce qu'elle acquière la consistance d'une pâte ; on la chauffe pour s'en servir. Ils avaient aux poignets de larges bracelets de cuivre, et à la cheville des quantités d'anneaux de fer. Ils portaient en marchant un arc, des flèches, un bâton et une pipe à long tuyau. Les femmes, à la taille droite et élevée, se faisaient remarquer par un visage d'un ovale parfait ; une peau de vache bien apprêtée les couvrait depuis la ceinture jusqu'aux pieds. (…) Les Watusi constituent une race distincte, très intéressante sous tous les rapports. Le matin, avant de traire les vaches, ils se lavent eux, leurs dents et les calebasses avec l'urine de la bête, à laquelle ils attribuent une vertu particulière ; puis ils emploient de l’eau propre (…) » 5 .

Une rencontre romantique !

« Un matin, à ma grande surprise, nous tombâmes sur des bestiaux dans une jungle sauvage, puis sur un bomah ou enclos caché sous les ombrages épais d'arbres magnifiques. Deux grands gaillards en sortirent et me prièrent de m'approcher. J'obtins d'eux de l'eau et ils me demandèrent même si je ne préférais pas du lait. Etonné d'une prévenance si rare parmi les Africains, je les suivis. Ils me conduisirent près d'une femme watusi, admirablement belle, assise seule sous un arbre. Elle m'accueillit sans manifester aucun étonnement et d'un grand air de dignité ; ayant échangé quelques paroles avec mes guides, elle se leva en souriant et me conduisit à sa cabane. J'eus alors le temps de bien l'examiner : elle portait le costume ordinaire des femmes watusi, à savoir une peau de vache telle que je l'ai décrite, et qui s'enroulait autour de son corps depuis la ceinture jusqu'à la cheville ; des morceaux d'étoffe de différentes couleurs entouraient sa taille ; des bracelets de fil de cuivre ornaient ses bras et ses poignets, et à son cou pendait un collier de même métal. Je fus frappé de la belle conformation de la tête, des lignes charmantes du cou ; les yeux, le nez, la bouche étaient admirables, les pieds et les mains d'une petitesse remarquable ; bref, elle réunissait une rare perfection de formes séparée par un seul défaut, que les indigènes regardent comme une beauté, de très grandes oreilles. Sa demeure temporaire, construite d'herbes et à toit plat, était tellement basse que je ne pus tenir debout. Le foyer se composait de trois pierres, et des deux côtés étaient rangés avec symétrie des vases à lait en bois, d'une propreté éblouissante. Une femme de bonne mine faisait du beurre en agitant le lait dans une calebasse. Après avoir laissé à ma belle hôtesse le loisir de m'examiner tout à son aise, je lui exprimai mes regrets de n'avoir pas de verroterie à lui offrir. - Cela n'est pas nécessaire, répondit-elle, asseyez-vous, voici du lait et du beurre. Ce dernier m'était offert sur une feuille de bananier. Je lui envoyai plus tard quelques verroteries ; elle vint me voir une fois et me demanda divers cadeaux que je ne lui refusai pas ; à en juger par l'éclat de ses yeux je pus croire qu'elle était satisfaite. C'est une des rares femmes que j'aie trouvées belles pendant le cours de mon long voyage » 6 .

A partir de ce récit, un mythe est né dans certains milieux européens, « le mythe ou réalité » de la beauté des femmes rwandaises.

3. La peur de Stanley et les Arabes !

Voyage d'exploration de 1874 à 1876 7

« Le 24 février, nous arrivons à Nakahanga : le lendemain nous entrions à Kafouro. Ce dernier point doit son importance à trois commerçants de Zanzibar qui s'y sont établis : Saïd ben Saïf, Hamed Ibrahim et Saïd de Mascate. Hamed est riche en esclaves, en bétail et en ivoire ; il a une maison spacieuse et confortable, une quantité d'épouses et plusieurs enfants. (…) Il est allé souvent chez Mtésa, et a cherché maintes fois à nouer des relations commerciales avec l'impératrice du Rouannda, mais sans y parvenir. D'après ce que m'a dit Hamed, cette impératrice serait une femme de grande taille, entre deux âges, avec de grands yeux très brillants ; elle aurait le teint peu foncé. Hamed est persuadé que tous les membres de cette famille descendent de quelque race du nord, peut-être de sang arabe. (…) « Il n'y a pas moins de différence, me disait-il, entre les gens de cette région et les Vouachennzi (nègres païens) qu'entre eux et moi. Ces gens-là ne sont pas des lâches ! Ils ont pris le Kichaka et le Mouvari, ont vaincu dernièrement le Mpororo et forcé les Vouagannda à la retraite. Depuis huit ans, Khamis ben Abdallah, Tipou-Tib, Saïd ben Habib et moi nous avons souvent essayé d'entrer chez eux, où l'ivoire abonde ; nous n'avons pas réussi. Les Vouanyammbou eux-mêmes (gens du Karagoué) ne peuvent pas pénétrer au-delà de certaines limites, bien que Roumanika soit de la même race et parle, à peu de chose près, la même langue que les gens du Rouannda » 8 .

4. O. Baumann, premier « Blanc » à entrer au Rwanda

Voyage d'exploration de septembre 1892 9

O. Baumann fut le premier Européen à entrer au Rwanda, à partir du Burundi. Il fut aussi le premier à faire l’expérience de la culture guerrière des Rwandais. Par ailleurs, il entendit parler du « Roi » mythique des Rwandais au 19 ème siècle, Kigeli Rwabugili :

« (…) Le lendemain matin, nous traversâmes plusieurs villages, étant salués toujours avec la même joie, puis nous nous dirigeâmes vers la pente de l'Akanyaru qui fait ici également la frontière d'Urundi. Grâce à ce vaste paysage d'herbes, je pouvais observer la caravane entière, quand soudain je remarquai que l'avant-garde était attaquée par à peu près trente indigènes armés d'arcs. C'était des Watussi qui demandaient à Mkamba de ne pas quitter le Rwanda avant d'obtenir la permission de Kigere. Mkamba ne les prenait pas au sérieux : il ne pouvait pas s'imaginer que trente hommes iraient arrêter toute une caravane ; aussi continua-t-il son chemin. Mais les guerriers étaient répartis le long de la route et lâchement nous criblaient de flèches. Bien sûr il a suffi de tirer quelques coups de fusils et ils se sont enfuis, poursuivis par nos Massai qui s'étaient armés de longues lances. Une fois cet incident passé, le village suivant nous saluait comme d'habitude avec des cris de joie et des chansons (...) » 10 .

5. Von Götzen à la cour royale de Kigeli Rwabugili

Voyage d'exploration de décembre 1893 11

C’est la première rencontre officielle entre un Européen et le monarque rwandais. C’est aussi la première fois qu’un Européen traversait le Rwanda d’est en ouest. Cette première rencontre était aussi politique : après la Conférence de Berlin de 1884 - 1885, Von Götzen était venu au Rwanda recueillir des informations sur le pays car, l’Allemagne se préparait à envoyer une première expédition d’occupation coloniale.

Dans le texte qui suit - extrait du récit de Von Götzen lui-même, le roi Kigeli Rwabugili « en imposa » face au savant venu d’Europe lors de leurs différentes rencontres ! Nous découvrons ainsi la réalité de la renommée du personnage telle que les Arabes en avaient fait part aux premiers explorateurs européens :

« De notre grande tente, en ouvrant largement les tentures formant nos portes, nous pouvions voir au-dessous de nous une grande vallée couverte de fermes bien tenues et de beaux massifs de bananiers. Il nous semblait bien étrange que Louabougiri eût choisi, pour établir sa nouvelle résidence, l'endroit le plus élevé et moins hospitalier de son pays. Evidemment nous l'avions surpris au milieu même de son établissement, car tout était encore neuf et en partie inachevé. (…) Pour augmenter la confiance de Louabougiri, je résolus de lui faire une nouvelle visite, et cette fois avec une grande suite en costume de fête. Je désirais obtenir sur le pays le plus de renseignements qu'il était possible, mais le roi ne s'intéressait qu'à nos personnes et à nos armes, et on ne pouvait apprendre de lui que peu de chose. Quant il vint à son tour nous rendre visite à notre camp, il montra une curiosité de véritable enfant. Il paraissait faire de l'esprit à nos dépens, ce qui, chaque fois, comme il convient, excitait la bruyante hilarité de sa suite. En cette circonstance, il avait revêtu un autre costume. Il portait une espèce de diadème, bordé d'une broderie de perles, garni en haut de longs poils blancs ; du bord inférieur de ce bandeau tombaient une quantité de cordelettes de perles qui pendaient autour du visage, de telle sorte qu'on ne l'apercevait qu'à peine. Ce visage ne paraissait plus si boursouflé et avait quelque chose de la physionomie indienne. (…) En possession d'une souveraineté despotique absolue, de beaucoup supérieure, disait-on à celle même de l'Ouganda, il n'avait pas jugé nécessaire de s'entourer de forces militaires pour se protéger. Il ne se faisait aucune idée de la nature et des effets des armes à feu, et il perdait peu à peu cette première crainte de l'étranger, qu'il avait d'abord éprouvé par la suite de son état d'esprit de sauvage absolument fermé à toute culture. Il eut bientôt la pensée de tirer un parti aussi lucratif que possible de ces hôtes étrangers venus ainsi sans en avoir été priés. Des idées commerciales germèrent dans son esprit, et en conséquence il résolut de mettre un temps d'arrêt dans l'envoi de présents qu'il nous faisait. (…) A plusieurs reprises, j'avais demandé qu'on me livrât des substances ; il me fit répondre qu'il était habitué à recevoir d'abord et à donner ensuite (…) » 12

4 GRANT, A travers l'Afrique , traduit de l'anglais par Mme Léontine Rousseau, 2°édition, Paris, C. Dillet, libraire-éditeur, 1882, pp.52 - 53 et pp. 106 - 107, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu , op. cit. , pp. 16 - 19.

5Ibid.

6Ibid.

7 STANLEY H. M., A travers le continent mystérieux : l'Afrique , Grands voyageurs Stock +, 1980, pp. 117 - 118, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu , op. cit. , pp. 20 - 21.

8Ibid.

9 BAUMANN O., Durch Massaïland zur Nilquelle , 1894, pp. 83 - 86, traduction faite par M. l'Abbé Alexis Kagame, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu , op. cit., pp. 26 - 27.

10Ibid.

11 Von GÖTZEN, A travers l'Afrique, de l'est à l'ouest (1893 - 1894) , extrait du livre Le tour du Monde , tome III, nouvelle série, 1° liv. N°1, 1897, pp. 15 - 20, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 28 - 31.

12Ibid.

123456

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

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Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
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dans les violences collectives

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et violence collective
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