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DE LA VIOLENCE DES MYTHES


A partir du cas du Rwanda, la question principale que nous nous posons est la suivante : la violence idéologique serait-elle un « mythe » ou une « réalité » ?1

Le phénomène des violences collectives n'est pas la particularité de l'histoire du peuple rwandais – loin de là ! En effet, par-delà les époques, les cultures, les régions et les croyances respectives des peuples, la problématique des violences collectives fait partie de l'histoire de l'humanité.

Par conséquent, à partir des questions fondamentales concernant le cas du Rwanda, je propose quelques pistes de réflexion à mes futurs lecteurs : malgré les particularités historiques et socioculturelles du Rwanda, les problèmes qui sont les nôtres concernent aussi l'humanité toute entière.


A. Néo-mythe, idéologie et guerre civile


Le fléau des guerres civiles en Afrique aura été médiatisé, pour la première fois, lors des guerres de lutte pour l'indépendance. Cependant, le tournant du mouvement des guérillas organisées fut le bref séjour que le « maître » en la matière effectua au Congo Belge de l'époque : Che Guevara en personne ! Certes, ce dernier n'est pas resté au Congo Belge longtemps. Néanmoins, son passage aura constitué un symbole important chez les opposants au régime de l'époque, parmi lesquels des partisans de l'idéologie marxiste.

En écoutant certains récits de jeunes guérilleros dans la région des grands-lacs d'Afrique, je n'arrivais pas à saisir l'origine d'une « doctrine » plutôt confuse et désorganisée concernant la nouvelle « philosophie » politique qui, selon leurs termes, « conviendrait le mieux » aux peuples africains ! Suite à cette « doctrine » qui m'était totalement inconnue, en 1997, j'ai commencé à faire des recherches sur la doctrine de la guérilla moderne. Au début des années 2000, la lecture de l'ouvrage « Aucun témoin ne doit survivre » de Human Rights Watch sur le Rwanda - qui nous sert de référence dans cette recherche - m'a apporté quelques éclaircissements. Voici l'extrait que nous avons déjà cité :

« Depuis le début de la guerre, un petit nombre de personnes œuvraient en faveur du FPR au Rwanda en collectant surtout de l’argent pour soutenir la guérilla. A la fin de juillet ou au début d’août 1993, le FPR amena un nombre de plus en plus important de jeunes dans la zone qu’il contrôlait, pour en faire des agents politiques qui renforceraient son réseau dans le pays. Après avoir reçu une formation de deux ou trois semaines consistant en des conférences théoriques et marxistes sur la philosophie, l’histoire et l’économie, ces jeunes étaient renvoyés dans leur région d’origine, où ils devaient recueillir des informations sur la situation locale et recruter des sympathisants pour le mouvement. (…) »2

A partir de cette information officielle et précise sur la question des guérillas dans les grands-lacs d'Afrique, j'ai essayé de recueillir quelques données historiques sur le problème. Même si le sujet semble éloigné de la clinique traditionnelle, je peux témoigner qu'il arrive, même ici en France, de rencontrer des patients ayant été enfants soldats et/ou victimes des violences d'endoctrinement :


B. La violence de l'idéologie marxiste3

Déjà au 6ème siècle avant Jésus-Christ, les Chinois Sun Zi et Wuzi furent « les premiers stratèges qui accordèrent à la guérilla une place primordiale dans la conduite de la guerre. » Pour Sun Zi, il faut mener l’action sur les arrières de l’ennemi afin de le désorganiser. Nous avons déjà cité la thèse principale de la guérilla selon ces deux stratèges : « Sans bataille, immobiliser l’ennemi, voilà qui est excellent. » Sun Zi compte beaucoup sur la population comme dans toute vraie guérilla.

Friedrich Engels et Karl Marx : inspiré par Von Gneisenau, F. Engels fonde sa théorie de guerre révolutionnaire sur le fait de « retarder la bataille décisive. » Car, « pendant que l’étendue à occuper croît en progression arithmétique, les difficultés d’occupation croissent en progression géométrique. » D’où la nécessité des camps retranchés dans chaque ville, dans chaque village.

Lénine, Trotski, Frounzé et Staline : les idées de Marx et Engels ne furent pas prises en compte par les socio-démocrates en Russie pour la lutte des classes. En mai 1906, Lénine s’opposa à ceux qui « condamnaient les actes partisans » au nom de la « lutte de masse. » Lénine se prononça pour une « nouvelle tactique de barricades » menée comme une guérilla par de très petits groupes armés.

Mais après la prise du pouvoir en 1917, conseillé par Trotski, Lénine abandonna la guérilla de petits groupes pour organiser une « stratégie de masse et un front unique avec des caractéristiques de guerre positionnelle. » Cela pour arrêter l’anarchie qui régnait dans les campagnes.

Cependant, quand Staline appelle à la guérilla le 3 juillet 1941, son appel eut un succès inattendu et son « mouvement de partisans » sera le plus puissant de la Seconde Guerre Mondiale.

Mao Tsö-Tong, Fidèle Castro et Che Guevara : la révolution chinoise est partie de la campagne vers les villes contrairement à celle de la Russie de 1917 : « la guerre des partisans révolutionnaires » s’avère être très longue à l’opposé de l’insurrection urbaine « qui doit être rapide. » Selon Mao, il faut « apprendre à faire la guerre en la faisant. » Car, le guérillero « trouve son élément naturel dans le peuple comme le poisson dans l'eau. » Quant à la méthode de Mao, elle est toujours d'actualité dans les guérillas d'aujourd'hui : « L'ennemi avance, nous reculons ; il s'immobilise, nous le harcelons ; il s'épuise, nous le frappons ; il recule, nous le pourchassons. »4

De là va naître une « philosophie de l’histoire » dont s'inspirent encore les guérilleros d'aujourd'hui. « Seule la campagne est le monde sans fin où les révolutionnaires peuvent agir en toute liberté », dit le disciple de Mao, Lin Piao. La vision du monde de ce dernier donnera naissance à une théorie globale sur les relations internationales en matière politique et militaire : « si l’on prend le monde dans son ensemble, l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale peuvent être tenues pour ses villes et l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine en seraient la campagne. »5 Ainsi définie la carte du monde, la guérilla ne sera plus une affaire interne de telle ou telle nation, elle est plutôt devenue une révolte généralisée des communautés du Tiers-Monde :

Castro et Che Guevara s’inspireront de Mao et Lin Piao. Cependant, Castro appuie son action sur « une volonté pragmatique d’unité qui entend résoudre les conflits idéologiques en les dépassant sur le plan de la pratique. » Pour lui, « le processus révolutionnaire lui-même crée la conscience révolutionnaire. »

Quant à Che Guevara, le succès de la guérilla ne repose pas sur la lutte d’autodéfense paysanne. Il repose plutôt sur « l’installation d’un groupe armé envoyé par une organisation clandestine. » Les membres de ce groupe, spécialistes de la guérilla, « passent par une période de nomadisme avant de se sédentariser. Ayant maîtrisé au maximum le terrain, « ils affrontent avec succès des forces supérieures en nombre. » C’est alors qu’ils peuvent augmenter leurs effectifs en recrutant les paysans. Ce qui leur permettra d’aller de zone en zone pour les libérer. Ainsi, l’action s’étendra jusqu’à la ville. Che Guevara fonde donc ses idées de guérilla non pas sur une formation politique marxiste comme en Russie, en Chine ou au Vietnam, mais sur « une formation politique dirigeante du mouvement même des partisans. » D’ailleurs, ce charismatique aguerri du maquis présentera lui-même le « modèle cubain comme un schéma et non une Bible. »

En plus de la diversité de leurs sensibilités idéologiques respectives, les chefs « guérilleros » charismatiques ne partagent pas non plus les mêmes valeurs humanistes. Car, certains sont allés très loin dans l'idéologie de la violence collective : « La haine est un facteur de lutte. La haine intransigeante de l'ennemi (…). Convertir l'homme en une machine à tuer efficace, sélective et froide. Nos soldats ont à être ainsi ; un peuple sans haine ne peut triompher d'un ennemi brutal. »6

Après l’apogée de Castro et Che Guevara, la guérilla a continué à faire parler d’elle dans plusieurs pays du monde - surtout en Amérique Latine, mais sous des formes très variées. En Afrique, les luttes armées pour les indépendances au Mozambique, en Angola, au Zimbabwe et ailleurs sur le continent prendront des formes plus ou moins copiées aux grandes théories de Marx, de Lénine, de Mao ou de Castro et Che Guevara. Ce dernier effectua, au début des années 60, un bref séjour au Congo Belge de l'époque. Certes, il n'y a pas fait de « grandes révolutions ». Néanmoins, sa graine idéologique aura été féconde dans les savanes de la région des grands-lacs et dans les forêts équatoriales !

1SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de Doctorat soutenue le 25 février 2011 à l'Université Paris Diderot - Paris7, publiée à l'Université Lille3, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2012 ; puis à Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.

2HUMAN RIGHTS WATCH (sous la direction de A. Des Forges), Aucun témoin ne doit survivre Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999., p. 156.

3Encyclopedia Universalis, Vol. 8, p. 95 et ss.

4Ibid.

5Ibid.

6CHE GUEVARA E., (1967), « Mensaje a la Tricontinental », in Obra revolutionaria, Mexico, ERA, 1969, p. 648, cité par JOBIN J., L'Eglise et la Guerre, Paris, Desclée de Brower, 1988, p. 296.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

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Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


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Psychopathologie descriptive I
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Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

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Rwanda :
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et influences régionales

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La compulsion
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dans les violences collectives

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La compulsion
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Cet ouvrage est désormais édité par
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