ÉDITIONS UMUSOZO
II. EXIL ET IDENTITE



Les différentes situations de violences collectives au Rwanda, mais aussi dans d’autres pays, fragilisent la santé mentale des individus soit au pays natal, soit au pays d’accueil pour ceux qui s’exilent. Dans les chapitres qui suivent, certains cas cliniques d’hier et d’aujourd’hui nous serviront d’étayage dans notre réflexion.

1. Transmission de la mémoire traumatique

« Lukara, petit chef muhutu du Mulera prit figure de symbole. Ce personnage de haute taille, au tempérament vif et au caractère fier, possédait plus de 1.500 vaches et exerçait une influence énorme à l'ouest des lacs. Sa famille avait cruellement souffert des intrusions étrangères : son grand-père Segitonde avait été supplicié sous Rwabugili (les pieds coupés, il avait été placé sur une fourmilière), son père Bishingwe avait été abattu par un soldat de l'État du Congo à la fin du XIXe siècle. Jusque vers 1906 il avait fréquenté la Cour de Musinga, mais, d'esprit indépendant, il ne se sentait à l'aise que chez lui, dans « son Nyanza » comme il disait, comparant ainsi son enclos à celui de Musinga ! Au Mulera on jurait par lui, comme s'il était le roi. Il se refusa à rendre visite à la mission de Rwaza durant un an et ensuite il ne cessa de lui causer des ennuis. Une vendetta locale compliquée d'un conflit avec Musinga provoqua le meurtre du supérieur de la mission, le P. Loupias, le 1er avril 1910. Ensuite Lukara, considéré comme le principal meurtrier, disparut, exploitant en virtuose la diversité des autorités dans cette région de frontières coloniales et bénéficiant des ressources de la nature : marais, lacs, forêts, grottes des plateaux volcaniques. Il avait des amis et des clients (abagaragu) partout, des parents par alliance (beaux-pères et beaux-frères) aussi bien au Congo et en Ouganda qu'au Rwanda. Bref, le meurtre du P. Loupias et cette disparition mystérieuse ne firent qu'accroître sa renommée : un chef insoumis du Bugoyi aurait souhaité utiliser sa lance considérée comme presque magique, on racontait que les fusils ne donnaient que la fumée contre lui. Très vite en 1912 un de ses clients, un certain Nirinkweya, est au camp de Ndungutse et assure la liaison avec les rebelles »9

Dans mes précédents travaux de recherche, j’ai déjà développé différentes hypothèses sur la violence observable chez les patients exilés ayant subi des violences extrêmes dans leurs pays d’origine. Dans la partie qui suit, faisons un bref rappel de nos hypothèses à partir du cas du roi déchu Musinga et du rebelle Lukara.

2. Exil et mémoire traumatique : deux issues à risques

Suite à un exil forcé et après avoir subi des humiliations - personnellement pour le roi Musinga et indirectement pour Lukara dont les parents avaient subi des sévices de torture -, nous observons deux manières de réagir tout à fait opposées : le roi Musinga semble s’être résigné, il semble subir le sort d’une fatalité qui le dépasse ! Quant à Lukara, bien que petit chef - et non un roi -, il a choisi de se battre ! Et il se battra jusqu’au bout.

Les deux exemples que nous venons de décrire permettent de formuler certaines observations générales sur la survenue des psychopathologies chez les sujets en situation d’exil : certains exilés endurent en silence non seulement les souffrances liées aux événements vécus au pays d’origine mais aussi celles provoquées par la situation de précarité matérielle et/ou affective au pays d’accueil. C’est le cas du roi déchu Musinga. Toutefois, « souffrir en silence » ne veut pas dire « être en bonne santé » ! Nous observons ainsi différents symptômes psychopathologiques que j’ai déjà désignés comme étant des « pathologies du pas assez de mémoire »10. A l’opposé, d’autres patients ne supportent pas le silence et « passent à l’acte » : c’est le cas de Lukara. J’ai réuni les symptômes de son passage à l’acte multiforme sous la catégorie des « pathologies du trop de mémoire »11. Dans la première catégorie, le « pas assez de mémoire » s’accompagne le plus souvent du rejet presque total des attributs identificatoires de la culture d’origine au profit de la culture du pays d’accueil. Tandis que dans la deuxième catégorie, « l’en-trop » pathogène s’accompagne généralement de la surestimation de la culture d’origine au détriment de la culture du pays d’accueil. Ainsi, dans les deux cas, il y a à la fois le mécanisme psychique de « rejet » et celui de « surinvestissement »12. Notons que le « rejet » des attributs de la culture du pays d’origine ou le « refus » des valeurs de la culture du pays d’accueil ne signifie pas que l’exilé ne s’est pas identifié à ces attributs d’autrefois ou aux valeurs de la culture en terre d’exil. Car, on ne peut « rejeter » que ce qu’on a reconnu et/ou possédé. Pour cela, le « rejet » de tels ou tels attributs identificatoires, c’est aussi une forme d’identification par la négation : ne pas être pour devenir et/ou demeurer

3. Possibilité d’une issue négociée : la pièce d’identité

Chez certains exilés, la revendication de l’identité perdue ou déniée peut constituer le moyen d’exprimer leur souffrance. Cette revendication est salutaire, à condition qu’elle ne se transforme pas en « passage à l’acte » agressif, ou bien, qu’elle n’entraîne pas des états de dépressions en cas d’échec !

Dans le cas de Musinga que nous a présenté précédemment P. Dresse, malgré sa résignation à la fatalité et aux conditions d’exil, le roi déchu revendique encore son titre de règne : Yuhi ! Autrement dit, il lui reste au moins un attribut narcissique-subjectif auquel il n’est pas prêt à renoncer.

Nous retrouvons la même fixation à un nom, à un prénom, à un événement singulier ou à un objet matériel chez la majorité d’exilés. Plus particulièrement, certains exilés, voire même tous, revendiquent la reconnaissance de leur identité : soit l’identité de leur pays d’origine - en particulier chez les exilés volontaires, soit une nouvelle identité « réparatrice » chez ceux qui ont fui leur pays natal suite à une contrainte - en particulier les violences collectives.

Le commentaire de P. Dresse à propos du cas de Musinga est édifiant : « Comprenez qu’un Yuhi n’est pas un mwami complet13 » ! Néanmoins, malgré le fait que le roi déchu ait mal écrit son nom de règne « Yuhi » - alors qu’il avait bien écrit son nom d’enfance « Musinga » -, l’intéressé tient malgré tout à ce que son nom de règne soit reconnu et bien prononcé  par P. Dresse ! Autrement dit, le roi déchu reconnaît qu’il a été « moins » qu’un roi et qu’il a perdu son statut mais, cela fait partie de son histoire : il a été « Yuhi » et il continue de l’être malgré les méandres de l’histoire.

Nous retrouvons la même quête de reconnaissance identitaire chez tous les exilés : tous revendiquent - directement ou indirectement - la prise en compte de leur passé lors de l’établissement de la nouvelle « pièce d’identité ». Rappelons que le roi Musinga insiste sur le nom de règne « Yuhi » lorsque P. Dresse lui montre sa photo qui constitue la trace du passé : ce que le roi Yuhi Musinga avait été avant de devenir ce qu’il était en situation d’exil ! De ce point de vue, la « pièce d’identité » établit le lien indéfectible entre l’histoire l’individuelle et l’histoire collective :

Sans le passé, l’exilé ne peut pas « exister » aujourd’hui et ne peut pas se projeter dans l’avenir. Et cela suppose la prise en compte des origines comme critère de reconnaissance identitaire. Car, comme nous l’avons souligné dans nos recherches déjà publiées, « il n’y a pas d’interaction entre individu et collectivité sans la dimension historique ». Par conséquent, la problématique identitaire en situation d’exil permet d’articuler les deux catégories des psychopathologies que nous avons déjà présentées, à savoir les « pathologies du trop de mémoire » qui consistent en une fixation aux repères identitaires archaïques, et les « pathologies du pas assez de mémoire » qui se caractérisent par l’oubli de fuite devant la menace des souvenirs du passé. Cependant, à l’intérieur de chacune des deux catégories, il existe toute une diversité de symptômes qui varient selon l’histoire individuelle du sujet. Dans les chapitres qui suivent, nous allons présenter certains cas cliniques mais, compte tenu de la variété des situations, notre étude n’est pas exhaustive.

9CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », op. cit., ibid.

10SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, op. cit., ibid.

11Ibid.

12Ibid.

13Dans le Rwanda ancien, le nom de règne de « Yuhi » était donné aux rois dont les responsabilités se limitaient uniquement aux activités agraires et pastorales. Tandis que d’autres noms de règne comme « Kigeli » étaient donnés aux rois guerriers dont la mission était celle d’agrandir et de protéger le pays. C’est l’exemple du célèbre et mythique Kigeli Rwabugili (mort en 1895), qui est en réalité le dernier « Roi » du Rwanda. Car Yuhi Musinga et ses successeurs furent assujettis à l’occupation coloniale.


12

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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