ÉDITIONS UMUSOZO
Home Courrier Umusozo Livres e-books Recherche Commandes Livres d'occasion Contact
UNIVERSALISME CULTUREL :
APPORT DE LA CULTURE JUDÉO-CHRÉTIENNE1

En formulant les différentes observations qui suivent, je ne voudrais pas faire un rapprochement abusif, à l'instar de certains anthropologues de l'administration coloniale en Afrique des Grands-Lacs, entre le peuple Rwandais et le peuple Juif. Pour cela, mon point de vue est strictement comparatif au regard de certaines similitudes culturelles que l'on peut trouver dans la tradition et l'histoire de ces deux peuples. Par ailleurs, si mes hypothèses de recherche se limitent, dans ce chapitre, à la comparaison entre le peuple Rwandais et le peuple Juif, c'est parce que ces deux « aires culturelles » ne me sont pas étrangères - de par ma formation universitaire. Pour cela, la même comparaison pourrait se faire entre la culture rwandaise et d'autres cultures ; à condition d'en connaître l'histoire et la culture ancestrale.

1. La question des « origines »

Comme nous l'avons développé en nous appuyant sur différents documents anthropologiques et historiques, la question des « origines » est au cœur de l'histoire du Rwanda depuis la nuit des temps.

Au commencement, par rapport à l'histoire du peuple Juif, l'importance qui fut donnée aux « lignages autochtones » ressemble à l'histoire des « douze tribus d'Israël » : chaque citoyen appartient non seulement à une lignée d'ascendants, mais aussi à une « terre » bien connue de tous !

Par la suite, chez les Rwandais comme chez les Juifs, il y a eu un nouveau « mythe » qui est venu se greffer au mythe des origines : chez les premiers, les « lignages » préhistoriques finiront par se fédérer pour former un royaume unifié autour de la personne du roi ; tandis que pour les seconds, c'est l'épopée de Moïse qui viendra fonder un nouveau pays « où coulent le lait et le miel » !

A partir de ces deux histoires parallèles presque similaires, nous constatons deux nouveaux traits de ressemblance entre la tradition juive et la tradition monarchique au Rwanda : les deux peuples croient en un seul Dieu2 et le roi est le représentant de Dieu auprès de son peuple.

C'est à partir de ce dernier point que nous constatons la différence majeure entre la tradition juive et la tradition rwandaise :

Certes les Rwandais croyaient en un seul Dieu, bien avant l'arrivée du christianisme au Rwanda. Cependant, chez les Rwandais, Dieu est uniquement « Créateur » de l'univers, c'est aussi lui qui donne la vie à tout être humain.

Les noms comme « Rugira », « Rurema », Manirakiza », « Habarurema », etc. désignent le « Dieu » créateur et/ou « principe de toute vie ». Cependant, le « Dieu » des Rwandais ne se mêle pas du pouvoir, n'agit pas aux côtés de son peuple : Dieu n'intervient pas dans l'histoire des hommes pour les Rwandais.

Chez les Juifs au contraire, en plus d'être « Créateur » de l'univers et source de toute vie, le Dieu d'Israël agit et intervient dans l'histoire de son peuple : Dieu a « scellé » une première « Alliance » avec son peuple représenté par Moïse, puis, d'après la tradition chrétienne, le Christ - Fils de Dieu - viendra « sceller » une « Alliance » nouvelle pour le Salut de son peuple.

A première vue, la différence entre la tradition rwandaise et la tradition juive pourrait nous paraître minime car, elle se situerait uniquement au niveau de la « foi » en un « Dieu » qui serait lointain pour les Rwandais, alors que, pour les Juifs, Dieu est « proche » de son peuple et intervient dans l'histoire des hommes. Or, à partir de cette différence au sujet de la « foi » en Dieu, les deux peuples auront deux destins différents :

Chez les Rwandais, étant donné que Dieu est « lointain » - donc absent, c'est son représentant sur Terre, le roi, qui deviendra le véritable « dieu » pour son peuple ! D'ailleurs, le code ésotérique de la dynastie royale, comme nous l'avons déjà exposé, finira par construire le mythe selon lequel la dynastie monarchique serait issue des « clans d'origines célestes » ! Par conséquent, chez les Rwandais, le roi s'identifie à la « vérité absolue » et il est au-dessus des Lois !

Chez les Juifs, au contraire, étant donné que Dieu est si « proche » de son peuple, étant donné que Dieu intervient dans l'histoire des hommes, il est toujours présent : on a même construit des sanctuaires pour prier et adresser des louanges à Dieu. De plus, à partir de l'Alliance scellée avec son peuple, ce « contrat » écrit fait force de Loi.

Ainsi, non seulement le roi du peuple d'Israël n'est pas « Dieu » aux yeux de son peuple, mais aussi, le roi est un homme qui se distingue des autres uniquement lorsqu'il est intronisé et « sacré » par une « onction ». Et même en tant que « roi », il est appelé à obéir à la Loi divine !

C'est ainsi que, en Israël, la religion a toujours constitué une forme de « contre-pouvoir » face à la monarchie. Car, en tant que gardienne du « Code » de l'Alliance avec Dieu, la religion a toujours exercé un pouvoir spirituel qui a une influence réelle sur les décisions politiques du pays. Sur ce point, le récit biblique nous fournit de merveilleux exemples de conflits qui opposèrent, dans l'histoire du peuple d'Israël, les différents monarques aux représentants du pouvoir spirituel. Les prophètes, en particulier, seront de véritables « garants » de la droiture et du respect de la Loi divine - quelques fois même, ils n'hésiteront pas à s'affranchir de leur propre institution dès que celle-ci se retrouvait en conflit d'intérêts avec le pouvoir temporel.

Nous pouvons ainsi constater que, chez le peuple Juif, une forme de démocratie » a été instituée dès la création d'une « Nation » centralisée. Car, la monarchie était soumise, elle aussi, à l'obéissance de la Loi divine - le « Décalogue ». Puis, une institution spirituelle exerçait un « contre-pouvoir » reconnu par tous car, Dieu intervenait sans cesse dans l'histoire de son peuple par l'intermédiaire des prophètes.

Toutes ces observations permettent de comprendre la nature des différences qui existent entre l'évolution de la société traditionnelle juive et celle d'autres sociétés traditionnelles où le « contre-pouvoir » spirituel n'existait pas - comme au Rwanda par exemple.

Pour compléter cet aperçu comparatif, voici quelques observations sur l'apport de la tradition judéo-chrétienne au sujet de l'évolution des sociétés traditionnelles vers des communautés structurées :

2. La guerre sainte en Israël

Pour les Rwandais mais aussi chez d'autres peuples, le passage des « tribus » ou « lignages » préhistoriques vers des États-Nations s'est effectué en faisant recours à la guerre. Voici, à titre d'exemple, des extraits de l'Ancien Testament qui démontrent la manière dont le peuple d'Israël a construit son identité nationale sous la protection divine :

Constatons d'abord l'étonnante « Alliance » du Sinaï : Israël reçoit la promesse d'une patrie, mais il doit la conquérir par les armes ! Le peuple d'Israël est obligé de mener la guerre contre Canaan et Dieu combat du côté de son peuple : « J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les Cananéens et les Hittites devant toi »3.

Toutes les « guerres nationales » d'Israël seront ipso facto des guerres de Yahvé. Car, en participant à la formation historique du Royaume d'Israël, Dieu instaure son propre règne ici-bas. Cela parce que ce peuple a la mission de rendre un culte à Yahvé et d'observer sa Loi. « En défendant son indépendance contre les agresseurs du dehors, Israël défend du même coup la cause de Dieu ». Pour cela, la conscience religieuse d'Israël va l'amener à être fier et croire en ce Dieu qui combat à ses côtés. Ainsi, pour protéger Israël, Yahvé interviendra directement dans les guerres qui ont permis la formation historique de ce peuple : Yahvé combat contre l'Égypte4; il combat en Canaan5. Tous les rois d'Israël, lorsqu'ils sont fidèles à Yahvé, seront assistés par Dieu dans leurs batailles contre les peuples étrangers6.

3. Un tournant historique : L'universalisme du Salut

Au fil des temps, les prophètes ont lu les événements historiques du peuple d'Israël et ont fait découvrir le vrai sens du massage de Dieu : Les combats de Dieu ici-bas n'ont pas pour fin dernière le triomphe temporel d'Israël. Au contraire, la gloire de Dieu « est d'une autre nature ; son règne d'un autre ordre ».

Selon le message des prophètes, Yahvé veut un « royaume de justice » selon la Loi de l'Alliance. Cela implique que Yahvé combat les nations païennes afin qu'Israël puisse accomplir sa mission : établir le règne de justice et de paix.

Comme Israël a désobéi à la Loi divine et « s'est prostitué », il sera traité comme les nations païennes et combattu par Yahvé. Cela lui fera connaître toutes les misères y compris la défaite militaire devant ses ennemis7.

L'époque des « Rois » en Israël ne va pas arranger la situation ! Au contraire, le peuple élu de Dieu finira par une « ruine totale » suivie par la déportation à l'étranger. Les forces babyloniennes et leur roi Nabuchodonosor anéantiront Israël abandonné par Yahvé.

Tous ces événements apprendront au peuple d'Israël que la guerre est un mal qui a sa racine dans la « haine fratricide » et dans la culture du péché de l'homme. La guerre ne pourra donc disparaître qu'au moment où « le péché aura lui-même disparu ». A cette occasion, les prophètes ouvriront la perspective de la « paix universelle » comme salut authentique auquel Israël doit aspirer8. Ceci à l'opposé du salut temporel - garanti par les armes - qui ne vise que « la conquête et la destruction ».

A partir du moment où Isaïe annonce la perspective d'une « paix universelle » et proclame l'« universalisme du salut », ce fut un tournant historique : le salut d'Israël concerne aussi toutes les nations. Ce fut aussi le début d'une évolution des mentalités et d'un approfondissement spirituel qui aboutiront à l'accomplissement d'une « Nouvelle Alliance » selon le Nouveau Testament : la venue du Christ - Fils de Dieu.

4. « L'Homme Nouveau » selon Saint Paul

Comme nous l'avons déjà exposé ci-dessus, le prophète Isaïe annonça que l'Alliance de l'Ancien Testament n'était pas limitée au seul peuple d'Israël. Désormais, toutes les nations sont concernées par le message de Dieu par l'intermédiaire de ses prophètes : « Il jugera entre les nations, il sera l'arbitre de peuples nombreux. Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne lèvera plus l'épée nation contre nation, on n'apprendra plus à faire la guerre »9.

Pour parachever la prophétie d'Isaïe, le Nouveau Testament proclamera le plus « grand commandement » : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »10.

Pour autant, le peuple d'Israël avait-il définitivement renoncé à son privilège d'antan de « Peuple élu » de Dieu ? Dans le récit des Actes des Apôtres, la querelle lors de l'« Assemblée de Jérusalem »11 démontre que, malgré la prophétie d'Isaïe et l'enseignement du Christ, le peuple d'Israël continuait à considérer que le « Salut de Dieu » lui était réservé ; les païens n'étant pas concernés par l'Alliance de Dieu avec son peuple !

Au moyen d'une rhétorique affinée et d'une pédagogie inégalée, Saint Paul parachèvera la prophétie de l'« universalisme du salut » :

« Avant la venue de la foi, nous étions enfermés sous la garde de la Loi, réservés à la foi qui devait se révéler. Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu'au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification. Mais la foi venue, nous ne sommes plus sous un pédagogue. Car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans le Christ Jésus. Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. Mais si vous appartenez au Christ, vous êtes donc la descendance d'Abraham, héritiers selon la promesse »12.

Sans conteste, par son enseignement et à travers les différentes « communautés » chrétiennes qu'il a lui-même fondées, Saint Paul est le père de l'« universalisme culturelle » et le précurseur de la notion des « Droits de l'homme » dans leur forme actuelle.

Pour conclure ce chapitre, nous constatons que la pensée moderne et contemporaine sur la dignité humaine a été influencée par la tradition judéo-chrétienne. Par ailleurs, les « sciences de l'homme » actuelles doivent beaucoup à la même tradition comme nous le démontre l'aperçu diachronique ci-dessus exposé.

En même temps, en définissant une nouvelle « anthropologie » universaliste, Saint Paul aura permis à ses contemporains de résoudre la problématique identitaire de l'époque : en effet, Israël n'avait plus comme « ennemis » les peuples préhistoriques de Canaan, le pays était plutôt sous l'occupation romaine. Pour cela, « le monde » s'était agrandi et les enjeux géopolitiques n'étaient plus les mêmes qu'à l'époque mythique de Moïse ! Ainsi, l'« universalisme culturel » permettra aux Juifs de se sentir comme chez-eux dans n'importe quelle « communauté » - même en dehors d'Israël - ; les païens étant, eux aussi, respectés en Israël.

Néanmoins, la « révolution » paulinienne ne s'est pas réalisée en un jour : Saint Paul lui-même en payera le prix car, il sera régulièrement arrêté et jugé par les siens et/ou par les Romains jusqu'à ce qu'il soit assassiné vraisemblablement vers les années 67-6813.

De plus, malgré la nouveauté de l'anthropologie paulinienne, des hommes et des femmes continuent d'être massacrés : les tragédies d'hier au 20ème siècle et les crises actuelles au 21ème siècle illustrent malheureusement cette triste réalité.

1. © SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Paris, Éditions Umusozo, 2013.

2. Nous avons déjà indiqué qu'il existait au Rwanda une religion traditionnelle dont le fondateur est Ryangombe. Le culte de cette religion est le « Kubandwa » et ses adeptes s'appellent les « Imandwa ». Cependant, tous les Rwandais n'étaient pas concernés par cette religion dont Ryangombe est le chef - en tant que « roi des esprits ». Puis, Ryangombe n'est pas reconnu comme « Dieu » ni comme le représentant de ce dernier auprès de son peuple. La seule personne à qui revient le titre de « Dieu » ici sur terre, pour les Rwandais, c'est le roi.

3. Ex. 23, 28.

4. Ex. 11 ; 14.

5. Jg. 5, 4 - 20.

6. Ps. 20 ; 21.

7. Nb. 14 ; Jos. 7 ; Is. 4 ; 31.

8. Is. 11, 6 - 9.

9. Is. 2, 4.

10. Jn. 13, 34.

11. Ac. 15.

12. Ga. 3, 23 – 29.

13. MONLOUBOU L. et DU BUIT F.-M., Dictionnaire Biblique Universel, Paris, Desclée, 1984, pp. 552 - 556.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
Cet ouvrage est désormais édité par
les EDITIONS UMUSOZO